Le silence et le scintillement
Je n’ai pas cherché cette histoire. Elle s’est présentée comme une respiration, un espace que je n’avais pas anticipé. À Marseille, où la lumière blanche de février rebondit sur les façades ocres, j’ai appris qu’on pouvait aimer deux choses à la fois sans trahir l’une ou l’autre, pourvu qu’on accepte de ne pas tout comprendre.
Une soirée à la Friche
C’est un mardi soir, à la Friche la Belle de Mai, que tout a basculé. J’étais venu voir une projection dans le cadre d’un événement dont j’avais oublié le nom précis, un cycle sur le cinéma expérimental. La salle était presque vide, une vingtaine de spectateurs éparpillés sur les gradins en bois. Il s’est assis deux rangs devant moi, à droite. Je l’ai remarqué parce qu’il avait un carnet. Pas un téléphone, pas un ordinateur, un vrai carnet à spirale, avec une couverture bleue usée aux coins. Il prenait des notes pendant le film, rapidement, sans lever les yeux.
Après la séance, je fumais une cigarette sur la terrasse qui donne sur les rails de la gare. Il est sorti à son tour, nous avons échangé trois phrases sur le film, un documentaire sur la reconstruction d’un orgue dans une chapelle abandonnée des Bouches-du-Rhône. Sa voix était grave, posée, comme s’il pesait chaque mot. Il s’appelle Loïc. Il est régisseur lumière dans un théâtre. Je suis resté vague sur mon métier, je préfère ne pas donner de prises, même aux inconnus sympathiques.
Cette rencontre aurait pu n’être qu’une conversation polie, une de celles qui meurent dans les escaliers de la Friche. Mais il a ajouté, en tirant sur sa cigarette : « La prochaine projection, c’est jeudi. Je serai là aussi. »
Je n’avais rien prévu ce jeudi-là.
L’art de l’absence
Il y a une mécanique dans l’infidélité dont je ne mesure pas encore tous les ressorts. Mon mari, appelons-le Julien, est architecte. Nous sommes en couple depuis treize ans, père d’un garçon de sept ans prénommé Mathis. Nous habitons un appartement avec une terrasse où je cultive des plantes grasses qui survivent malgré moi. Julien est patient avec mes absences. Il pense que je travaille tard, que je vois des amis, que j’ai besoin de mes soirées. Et c’est vrai, ce n’est pas un mensonge, seulement un emboîtement d’horaires que je ne lui raconte pas.
Ce qui m’a frappé, avec Loïc, c’est que nous n’avons pas cherché à nous voir. Les choses se sont faites par accidents successifs. Une deuxième projection. Un verre au bar de la Friche. Une promenade sur le toit du bâtiment, là où les anciennes cheminées d’usine sont devenues des belvédères. Il m’a parlé de son enfance à Aix, de sa mère qui chantait dans une chorale amateur. Je lui ai raconté un été à l’île de Porquerolles où j’avais passé trois semaines à ne rien faire, juste à regarder la mer changer de couleur selon l’heure, un souvenir qui n’a aucun lien avec ma vie actuelle, mais qui remonte parfois sans raison.
Ce n’était pas un rendez-vous. C’était une bifurcation. Une rue que je n’avais jamais prise, alors que je passais devant depuis des années.
Les gestes qu’on retient
Il m’a touché la première fois un soir sur le Vieux-Port, alors que nous attendions le ferry pour le Frioul. Les bateaux tiraient sur leurs amarres, l’air sentait le gasoil et l’iode. Il a posé sa main sur mon avant-bras pour attirer mon attention vers un goéland qui tournoyait au-dessus des quais. Ce geste, si simple, si délibéré, a tout changé. Ce n’était pas la main, c’était le silence qui a suivi. Nous n’avons pas parlé de ce contact. Nous avons pris le ferry, marché dans les calanques, et je suis rentré chez moi avec une cartographie nouvelle sur la peau.
Selon Ouest-France, l’événement « Drag Race France » a prolongé son show au cinéma à Marseille, célébrant l’art queer dans des lieux habituels détournés. J’y ai pensé en rentrant ce soir-là, cette idée que la ville elle-même se prête à des reconfigurations discrètes, à des espaces où l’on peut être autrement. Marseille est une ville de strates : grecque, romaine, italienne, algérienne, queer. Elle n’oblige personne à choisir. Elle offre simplement des fenêtres.
Le carnet bleu
Un soir, chez Loïc, un petit appartement proche du Cours Julien, j’ai vu le carnet bleu posé sur la table basse. Il était ouvert à une page où il avait noté des réglages de projecteurs, des cotes de faisceaux lumineux, mais aussi une phrase que je n’ai pas eu le temps de lire. Il a refermé le carnet en me voyant regarder. Je n’ai pas posé de question.

Il y a un pacte implicite entre nous : nous ne parlons pas de l’autre vie. Il sait que je suis marié, que j’ai un enfant, que je ne quitterai pas ma famille. Il ne me demande rien. Peut-être que lui-même a quelqu’un, je ne lui ai pas demandé. Cette ignorance réciproque est une forme de luxe. Nous nous rencontrons dans une bulle hors du temps, sans avenir ni passé, juste un présent dilaté.
L’autre soir, après qu’il a été parti, il avait une représentation jusqu’à minuit, je suis resté seul dans son salon. Il y avait un verre vide sur la table, une revue de théâtre ouverte, un pull oublié sur le dossier du canapé. J’ai respiré son parfum sur le tissu, un mélange de bois brûlé et de lessive banale. Ce geste, que personne ne voyait, était plus intime que tout ce que nous avions fait ensemble. L’absence, parfois, porte plus de désir que la présence.
Le matin après
Un vendredi, je suis rentré chez moi à six heures du matin. Julien dormait encore. Mathis avait laissé un dessin sur la table de la cuisine, un bonhomme jaune sous un soleil orange. Je me suis fait un café, j’ai regardé le jour se lever sur la rade, et j’ai pensé à Loïc.
Nous n’avions rien fait d’autre que parler, encore, jusqu’à quatre heures du matin chez lui. Il m’avait montré des photos de ses mises en lumière, des théâtres vides, des salles obscures, des acteurs en répétition. Et puis il avait posé sa tête sur mon épaule, et nous étions restés comme ça, silencieux, jusqu’à ce que je doive partir. Pas de baiser, pas de geste plus loin. Juste cette proximité électrique.
Le café avait un goût de trop de temps. Je me suis demandé pourquoi je faisais cela. Je n’ai pas trouvé de réponse satisfaisante. Ce n’était pas une revanche, pas une fuite. Julien est un homme bon, attentionné, présent. Nous faisons l’amour régulièrement, nous rions, nous disputons sur la vaisselle. Rien ne manque, objectivement. Mais il y a en moi une part qui cherche autre chose, sans savoir quoi, une intensité, une fragilité, un risque. Une manière de me sentir vivant hors des routines.
Ce matin-là, en buvant mon café, j’ai eu une seconde de doute. Un « j’aurais pas dû » furtif, aussitôt effacé par le souvenir de sa tête sur mon épaule. Je n’ai rien regretté. Je me suis juste demandé combien de temps nous pourrions encore tenir dans cet entre-deux.
L’art de la distance
Je n’écris pas cela pour me justifier. Je ne cherche pas l’absolution. Je suis un homme gay marié à Marseille, trentenaire, père de famille, artisan du cuir de surcroît, un métier que j’ai appris sur le tard, après une vie dans la communication. Je confectionne des ceintures, des sacs, des étuis sur mesure dans un petit atelier loué près de la Plaine. Les clients viennent pour la qualité du cuir, repartent avec un objet qui sent encore la teinture. Ce que j’aime dans ce travail, c’est la lenteur : dessiner, découper, coudre à la main, appliquer les finitions. Chaque pièce exige des heures. Rien ne peut être précipité.
C’est peut-être pour cela que je supporte l’attente avec Loïc. Nous ne sommes pas pressés. Nous prenons le temps de construire une architecture invisible de regards, de silences, de gestes décalés. L’autre jour, en passant devant la porte de son théâtre, j’ai vu son nom sur l’affiche d’un spectacle. Je suis resté un moment à regarder les lettres noires sur le papier blanc. Ce seul fait, lire son nom dans l’espace public, m’a procuré une émotion que je n’attendais pas, un mélange de fierté et de possession secrète.
L’évidence discrète
Je ne sais pas où cela nous mènera. Peut-être nulle part, peut-être à une fin brutale, peut-être à une transformation que je n’imagine pas. Mais pour l’instant, je choisis d’y être pleinement, sans culpabilité, sans plan de fuite. Marseille m’a appris à habiter les contradictions : la mer et le béton, le mistral et le calme plat, le passé et le présent qui s’entrechoquent dans chaque rue.
Un article récent, je ne sais plus quel média, peut-être La Provence, évoquait l’élargissement de la zone de recrutement du Mans FC en Ligue 1. Je n’ai rien à faire du football, mais la phrase m’a frappé : « passer en mode Ligue 1 ». Cette idée de monter d’un cran, de changer d’échelle. Je ne veux pas changer d’échelle. Je veux juste continuer à habiter plusieurs mondes à la fois, à exister dans les interstices, dans les moments où personne ne me regarde.
Le silence avec Loïc est plus éloquent que toutes les paroles. Le scintillement de ses yeux quand il me voit arriver en avance à nos rendez-vous. La manière dont il fredonne en préparant du thé, maladroitement, les notes un peu fausses. Ces petits riens constituent une grammaire que j’apprends lentement.
Et si tout cela s’arrête demain, j’aurai au moins eu ça : une parenthèse où je me suis autorisé à être entier, sans retenue, sans calcul. Le reste, le mariage, l’enfant, le travail, les plantes grasses sur la terrasse, continuera. Mais je saurai que j’ai existé dans une chambre d’écho où chaque geste avait du poids, chaque silence une densité.
Je ne regrette rien. Je ne demande rien. Je suis simplement là, à Marseille, entre deux projections, entre deux vies, entre deux hommes. Et c’est précisément cet entre-deux qui me fait me sentir vivant.
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