Le silence de la fromagerie

Je n’avais jamais vraiment remarqué le bruit que faisait le lactosérum en s’écoulant dans les caniveaux d’acier inoxydable. Dix-sept ans à travailler dans cette fromagerie artisanale de Roberval, à surveiller les courbes de température des cuves, à goûter les meules à différents stades d’affinage, et je pourrais encore être incapable de décrire ce son précis. Mais depuis quelques semaines, tout mon corps semble à l’affût.

C’est drôle, les sens qu’on abandonne en chemin.

Une femme mariée à Roberval, entre deux cuves

Je m’appelle Édith. J’ai quarante-six ans, je suis maîtresse fromagère, un titre que je n’utilise jamais, d’ailleurs, parce qu’il sonne comme quelque chose qu’on graverait sur une plaque en laiton. Je surveille la fabrication des fromages à pâte molle et je m’occupe de l’affinage. C’est un métier de patience, de gestes précis et d’observation discrète. On n’annonce pas un fromage raté. On le sent, on le voit, on le goûte à la pointe d’une sonde. On ajuste.

Je suis mariée depuis dix-neuf ans à un homme bon, un pêcheur commercial qui part sur le lac Saint-Jean avant l’aube et qui rentre avec des odeurs d’eau et de filets dans les cheveux. Nous avons deux enfants : une fille de dix-sept ans qui commence à penser sérieusement à l’université, et un garçon de douze ans qui collectionne les cailloux avec une ferveur que je trouve touchante.

Je ne me plains pas. Cette phrase, je me la répète souvent, comme une litanie. Je ne me plains pas. Nous avons une maison propre, un bateau de plaisance qui sert trois semaines par été, des amis avec qui on échange des braves gens sur le perron. Je ne me plains pas.

Et pourtant.

Le monde de la fromagerie est un monde de répétitions lentes. Chaque matin, je vérifie les thermostats. Chaque matin, je flaire les fromages de la cave. Chaque matin, je note les pH, les humidités relatives, les temps d’égouttage. Je connais ces gestes comme je connais le visage de mon mari, c’est-à-dire par cœur, mais avec cette espèce d’aveuglement qui vient de l’habitude. On ne regarde plus ce qu’on voit tous les jours.

Un rapport de Santé Publique France, lu je ne sais plus quand, affirmait que les femmes de ma tranche d’âge étaient celles qui déclaraient le plus haut niveau de fatigue émotionnelle liée aux doubles journées. J’avais trouvé ça banal en le lisant. Maintenant, je le comprends autrement.

La montre qu’on ne regarde plus

Il y a eu ce matin de novembre, un matin gris comme Roberval sait en offrir, où les nuages pèsent sur le lac et où la lumière ne se décide jamais vraiment à venir. J’avais oublié ma montre à la maison, fait rarissime, je suis du genre à vérifier l’heure toutes les vingt minutes pour caler mes relevés. En arrivant à la fromagerie, j’ai senti cette absence. Mon poignet était nu. Et j’ai vécu la journée entière sans elle.

Je ne dis pas que ça a changé ma vie. Mais c’est resté. Sentir mon poignet nu a été une sensation étrange, à la fois inconfortable et libératrice. Pendant trois jours, j’ai continué à tendre la main vers mon poignet pour consulter une heure qui n’existait pas. Puis, le quatrième jour, j’ai rangé la montre au fond d’un tiroir.

Ce n’est pas un symbole. C’est juste un détail.

Mais les détails, dans mon métier, sont tout. Un fromage n’échoue jamais à cause d’une grande erreur. Il échoue à cause d’un demi-degré de trop, d’un caillage trop rapide, d’une cave trop ventilée. Ce sont les détails qui font ou défont.

Ambiance Roberval

Ce sont les détails qui, dans ma vie, ont commencé à changer.

Le goût tel qu’on ne l’enseigne pas

À la mi-novembre, le Parti libéral du Québec a annoncé que Serge Bergeron porterait leurs couleurs dans Roberval pour les prochaines élections. J’ai lu l’article dans Le Quotidien, en buvant mon café, avant d’aller ouvrir les cuves. Je ne connais pas Serge Bergeron. Je ne sais pas s’il sera un bon candidat ni un bon député. Mais j’ai réalisé que je lisais l’actualité politique avec la même attention distraite que je portais à ma montre : par réflexe, sans vraie présence.

J’ai posé ma tasse. Je me suis souvenue d’une époque où j’aimais la politique. Où j’écoutais les débats avec passion, où j’avais des opinions tranchées sur la gestion de l’eau potable, sur le développement hydroélectrique, sur la place du lac Saint-Jean dans l’économie régionale. Quand je suis devenue mère, quand le métier a pris le dessus, ces convictions se sont émoussées, recouvertes comme une saveur trop délicate sous des arômes plus forts.

C’est à ce moment-là que quelque chose a commencé à s’ouvrir.

Femme mariée Roberval : le réveil des sens

Je ne sais pas comment l’expliquer sans sonner clinique. Mais tout est devenu plus présent. Le matin, au réveil, je restais quelques minutes de plus à écouter le silence de la maison avant que les enfants ne se lèvent. Dans la fromagerie, je me surprenais à fermer les yeux pour mieux sentir les arômes de la cave : ce mélange de crème, de sous-bois, de noisette et de légère ammoniaque qui signale qu’un fromage arrive à maturité.

Ce mot, maturité. Je l’ai toujours compris techniquement. Mais ce décembre-là, je l’ai compris physiquement.

Il y a bien eu ce petit déclic sentimental, à cinq heures du matin, dans la cuisine. Mon mari prenait son café debout, comme toujours, ses bottes de pêcheur déjà lacées, la tuque enfoncée jusqu’aux sourcils. Il a dit quelque chose à propos du vent qui allait se lever. J’ai hoché la tête. Et puis, sans prévenir, j’ai éprouvé pour lui une tendresse immense, pas de l’amour romantique, non, quelque chose de plus vieux, de plus usé et pourtant plus solide. Une reconnaissance. Nous étions deux personnes qui avaient bâti une vie ensemble, et cette vie était réelle.

Mais j’ai aussi senti, au creux de mon ventre, cette petite intranquillité. Cette question sans formulation : est-ce que je suis encore regardée ? Pas comme la mère de mes enfants, pas comme la maîtresse fromagère, pas comme la femme de quelqu’un. Mais comme moi. Comme une femme.

Le corps ne ment jamais. Il sait quand on ne le regarde plus.

L’anticipation sensorielle

J’ai inscrit, presque sans y penser, mon profil sur un site qui ne revendique rien d’autre que des conversations. Je n’avais aucune intention précise. Je voulais juste, comment dire, me vérifier. Exister dans un regard qui n’était pas celui de ma famille, de mes collègues, de mes concitoyens de Roberval.

Ce soir-là, j’ai reçu un message. Pas le message du tout, celui du début des débuts, celui qui prend la forme d’une question simple, creuse, presque banale : « Qu’est-ce que vous écoutez quand vous travaillez ? »

La question était triviale. Mais elle m’a atteinte d’une manière inattendue. Personne ne m’avait jamais demandé ce que j’écoutais. Pas mon mari, qui part avant les premières notes de radio. Pas mes enfants, qui vivent avec leurs écouteurs sur les oreilles. Personne.

Ambiance Roberval

Je me suis souvenue que j’écoutais, ces dernières semaines, une playlist de musiques de film que j’avais composée à l’époque où je travaillais les soirs. Des bandes originales de films que je n’avais jamais vus mais qui me racontaient des histoires en notes. Le générique de La ligne verte. La valse d’Amélie Poulain. Des morceaux qui me faisaient quelque chose, quelque chose que je ne savais plus nommer.

J’ai répondu, sobrement, honnêtement. « Du Satie, surtout. Les Gymnopédies. » Et puis j’ai ajouté, parce que je suis comme ça : « Mon mari les déteste. Il dit que c’est de la musique pour attendre. »

Le message suivant disait : « Peut-être que c’est exactement ce qu’on fait tous, attendre. »

J’ai mis du temps à m’endormir, cette nuit-là.

L’attente entre les rendez-vous

Nous avons échangé pendant deux semaines. Des messages courts, souvent le matin, ou tard le soir quand la maison dormait. Je ne lui ai rien confié d’intime. Il ne m’a pas posé de questions lourdes. Nous parlions de la saison, de la fabrication du fromage, des brouillards qui s’épaississent sur le lac à cette période. Il disait qu’il avait déménagé à Montréal après sa séparation, qu’il vivait en appartement, qu’il ne connaissait pas Roberval mais qu’il aimait l’idée d’un endroit qui sentait l’eau et la terre mêlées.

Je me surprenais à sourire seule. À relire ses messages comme on relit une recette que l’on veut réussir. À vérifier mon téléphone avec une discrétion de conspiratrice.

Je suis une femme mariée à Roberval. Ce mot, celui du quotidien, celui du lac, celui du trou de bleuets, celui des agriculteurs et des pêcheurs, prenait une autre couleur. Roberval, mes repères. Sa place du Marché, ses rues sobres, sa fromagerie que les touristes ne connaissent pas. Je regardais ma ville avec un regard neuf. Je me disais : quelqu’un, quelque part, pense à moi en ce moment précis, et il ne sait même pas à quoi ressemble l’intérieur de ma cave d’affinage.

Le jour du rendez-vous est arrivé trop vite et trop lentement à la fois. Nous avions choisi dimanche, un jour où je n’ai jamais la garde complète des fromages. C’était un rendez-vous sans engagement, un café. Le trajet, en voiture, m’a semblé plus long que la capitale de la région.

Le brouillard était dense. Je pensais à la fromagerie, au cliquetis des thermostats, aux moules qui s’égouttaient. Et je pensais à ce corps que je sortais de son rôle depuis quelques semaines, un corps qui se rappelait qu’il pouvait être autre chose qu’un support de charge de travail.

Le café était tiède. L’homme était réservé. Nous avons parlé de tout, de rien, de la neige qui commençait à tomber sur Roberval. Il a souri en disant que le cappuccino ici était meilleur qu’à Montréal. Je n’ai pas osé lui dire que c’était la machine qui faisait la différence.

Mais après, dans la voiture, je me suis sentie vivante. Pas romantique. Pas coupable. Vivante. J’ai roulé avec la fenêtre entrouverte pour sentir l’air sur mon visage, pendant une demi-heure, le long du lac, sans écouter de musique, sans aucune playlist, sans aucune montre au poignet.

Il y a une autre femme que celle qui sourit quand on le lui demande. Elle est là, quelque part, entre deux cuves de fromage. Elle se réveille.

Un récent baromètre OpinionWay indiquait que près d’un tiers des Québécois jugeaient que la routine dans le couple était le premier facteur de perte de désir. Je ne savais pas quoi faire de ce chiffre à l’époque. Maintenant, je sais qu’il ne s’agissait pas que de chiffre.

Je rentrais à Roberval. Mon mari, ses bottes, ma montre au tiroir. Une à une, les lumières de la maison m’attendaient. Et pour la première fois depuis très longtemps, je me suis sentie choisie.

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