L’homme qui répare les aquariums : portrait d’un amant strasbourgeois
La science des aquariums
Il remonte la rue de la Krutenau en fin d’après-midi, quand les odeurs de choucroute et de tarte flambée commencent à s’échapper des winstubs. Son sac en bandoulière pèse un peu, pas à cause des livres ou d’un ordinateur, mais à cause d’un alambic en verre qu’il doit livrer à un restaurateur du quartier. Matthieu est aquariologiste de formation, mais son métier réel est plus étrange. Il conçoit des écosystèmes miniatures pour des bureaux, des hôtels, des restaurants étoilés. Des aquariums qui ne ressemblent pas à des aquariums : des forêts submergées, des récifs tempérés, des mangroves de poche. Il travaille seul, dans un atelier près du Jardin des Deux Rives, et personne ne sait vraiment ce qu’il fabrique là-dedans.

Son téléphone vibre. Il ne regarde pas tout de suite. Il entre au Café Ortéga, commande un café filtre, s’assoit près de la fenêtre. Les vitres embuées laissent deviner le pont Royal et les toits de la cathédrale dans le gris de novembre. C’est à ce moment qu’il lit le message. Rien d’explicite : « Je serai là demain, même endroit, même heure, si tu peux. » Il repose le téléphone, boit son café, regarde les passants courir sous la pluie. Rien ne paraît sur son visage. Il est un homme de trente-deux ans, en couple depuis sept ans avec Héloïse, coparentalité avec son ex-compagne, père d’une fille de cinq ans prénommée Lise. Rien dans sa vie ne ressemble à un secret. Et pourtant.
L’attente
L’attente, entre deux rendez-vous, est un territoire qu’il connaît mieux que personne. Ce n’est pas de l’impatience fiévreuse. C’est une forme de silence intérieur. Matthieu n’a jamais connu cela avant. Il a longtemps cru que la passion était une chose qui vous tombait dessus, comme un orage, et qu’il fallait ensuite la subir ou la fuir. Mais c’est autre chose. Une décision. Un choix libre, sans excuses, sans pathos. Il ne trompe personne, pas vraiment. Il ne ment pas non plus. Il abrite simplement un espace que personne d’autre ne connaît, et il le protège comme on protège un feu la nuit, parce que le laisser s’éteindre serait une forme de mort lente.
Le lendemain, il quitte l’atelier à seize heures trente. Il prend le tram, descend à Homme de Fer, marche jusqu’à la librairie Kléber. Il monte à l’étage, s’assoit dans la mezzanine. Il ouvre un livre sur les écosystèmes des rivières vosgiennes, mais il ne lit pas. Il écoute. Les pages qu’on tourne, les chuchotements des lecteurs, le craquement du plancher. C’est un bruit d’attente.
Elle arrive. Pas de baiser, pas d’effusion. Un regard. Un sourire à peine. Elle s’assoit en face de lui. Ils parlent de choses anodines : un article des Dernières Nouvelles d’Alsace qui rapportait récemment qu’un piéton avait été mortellement fauché par un véhicule en fuite près de Strasbourg, un appel à témoins lancé. Brutal, cette nouvelle. Cela rend le quotidien plus fragile, plus précieux. Ensuite, ils marchent vers la Petite France. La pluie s’est arrêtée. L’odeur du bois mouillé et des canaux monte autour d’eux. Il garde les mains dans les poches. Le moment le plus puissant, c’est celui qu’on ne décrit pas. Celui qui vient après, quand il est seul chez lui le soir, qu’il sent encore une infime trace de parfum sur sa peau, là où il l’a touchée à peine. Il se dit que l’absence est un muscle. On l’exerce, et il devient plus fort.
Le protocole
Matthieu a mis au point un protocole silencieux. Rien qui ressemble à une combine d’espionnage. Plutôt une discipline. Il ne laisse jamais son téléphone traîner, pas parce qu’il cache quelque chose, mais parce qu’il n’aime pas laisser traîner les choses importantes. Il ne change rien à ses horaires. Il ne devient pas soudainement disponible ou absent. Il continue d’emmener Lise au Jardin des Sciences le mercredi, de préparer des dim sum le dimanche, une tradition qu’il a rapportée de ses années à Hong Kong, où son père travaillait pour une entreprise de logistique portuaire. Ces dim sum, personne ne sait qu’il les a appris là-bas, dans une petite échoppe de Wan Chai, à seize ans, en regardant une vieille dame plier des raviolis plus vite que l’œil. Ce souvenir n’a rien à voir avec ce qu’il vit aujourd’hui. C’est juste une couche de sa vie, comme les sédiments dans un aquarium. Une preuve qu’il a existé avant.
Le protocole, c’est aussi de ne jamais laisser la joie s’installer trop longtemps. Il sait que la joie est une lumière qui attire l’attention. Alors il la garde pour lui, discrète comme une brûlure sous la manche. Quand Héloïse lui demande comment s’est passée sa journée, il dit « bien », et c’est vrai. Tout est vrai. Il a passé une bonne journée. Il a travaillé sur un bac de cent litres pour un restaurant du centre, un écosystème de mangrove avec des palétuviers nains et des crevettes d’eau douce. C’est vrai. La joie est une couche supplémentaire, qu’il ne montre pas.
L’après
Il y a des matins où il se réveille avant le réveil, cinq heures et demie, la ville encore grise. Il prépare le café, s’assoit à la table de la cuisine, écoute le silence. Il pense à elle. Pas à son corps, pas précisément. À sa façon de rire, à la manière dont elle dit son prénom, à ce moment où elle a posé sa main sur la sienne, une fois, dans un cinéma désert. Le souvenir du geste est plus fort que le geste lui-même.
Il sait que cette histoire n’a pas de nom. Elle n’est pas un amour interdit, pas une liaison dramatique. C’est une respiration. Un luxe. Une respiration qu’il s’offre, entre les aquariums et les coparentalités et les dim sum du dimanche. Il n’a pas besoin que cela dure toujours. Il a juste besoin que cela existe.
Strasbourg est une ville de ponts et de chemins parallèles. On peut y être à la fois visible et invisible, passer d’une rive à l’autre sans que personne le remarque. Matthieu aime cette idée. Il est un homme qui répare les aquariums, qui fabrique des mondes sous l’eau, qui garde le secret comme on garde une clé. Il sait que le secret n’est pas une prison. C’est un refuge. Un endroit où l’on peut être exactement qui l’on est, sans explication, sans justification.
Alors il finit son café, essuie la table, enfile son manteau. Il sort dans la rue encore endormie, traverse le pont Royal, regarde les premiers rayons de soleil illuminer les toits de la cathédrale. Son téléphone vibre. Encore un message. Il ne regarde pas tout de suite. Il marche, respire, goûte l’air froid. L’amant à Strasbourg n’est jamais celui qu’on croit.
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