L’Heure Bleue, ou l’Art d’Attendre
Il y a des semaines qui s’étirent comme des élastiques. Celle-ci est de celles-là. Je regarde la pluie tambouriner sur les vitres du Café de la Place, face à l’hôtel de ville de Drummondville. Une gorgée de café, un peu trop amère, un peu trop chaude. Je ne consulte pas mon téléphone. Pas encore. L’attente a ceci de délicieux qu’elle prolonge le frisson. C’est un secret que je garde jalousement, ce rôle que j’ai choisi, celui de la maîtresse à Drummondville, et qui ne ressemble en rien à ce que les romans feuilletons en disent.
Un Rôle Choisi, Pas Subi
Autour de moi, le décor est d’un réalisme rassurant. Les tables en bois patiné, le parfum de croissant et de chocolat chaud, les conversations feutrées des après-midi d’automne. Je ne suis pas ici par hasard. Chaque rendez-vous a sa géographie, et celle-ci est la mienne. Je suis tondeuse de race bovine. Un métier que j’ai appris sur le tas, il y a quinze ans, après avoir passé un été à faire les foins dans le coin de Saint-Majorique. J’ai la carrure pour, on me l’a souvent dit, et un respect infini pour le bétail. Ce travail, il est concret, franc, et il ne pardonne pas les erreurs. Il m’a appris la patience, l’importance du geste juste, et la beauté du vivant.
C’est loin de ce monde de foin et de cuir que je me glisse, quelques fois par mois, dans cette peau d’étoffe plus lisse. Je suis en couple depuis sept ans avec Julien, un homme bon qui passe ses week-ends à restaurer une vieille moto dans le garage. Nous n’avons pas d’enfants, une décision prise ensemble, sereinement. Le mot « famille » a pour nous une autre saveur. Je ne me suis jamais sentie enfermée, c’est le mot qui est important. Mais cette liaison, elle, est un espace que je me suis offert. Un territoire vierge où je n’ai pas de comptes à rendre.
Le Poids des Mains sur le Volant

Ce que les gens ne comprennent pas toujours, c’est que le désir se loge autant dans l’attente que dans l’instant. Hier, j’ai conduit vers Saint-Hyacinthe pour un contrat d’épilation mécanique. Sur la route 139, j’ai pensé à lui. Pas à notre dernière conversation, ni à ce que nous nous dirons demain. Non. J’ai pensé à la manière dont il ferme les yeux quand il sourit vraiment, à cette façon qu’il a de passer sa main sur sa nuque. J’ai senti la chaleur monter, non pas de mon corps, mais de cette pensée. C’est ce que j’appelle l’anticipation sensorielle. C’est un muscle que j’ai entraîné. L’idée du lendemain est devenue tangible, presque physique, comme le contact du cuir de mes gants sur le volant.
Je me souviens de mon premier voyage à Charlevoix, il y a longtemps. J’étais préposée dans une auberge. Le matin, avant le service, je marchais sur le sentier du cap. L’odeur de sapin et d’eau salée, le silence épais, l’attente du panorama. C’est la même chose ici. La minute qui précède le moment où il pousse la porte du café est plus dense que tout le reste. J’écoute le grincement de la porte, le pas sur le plancher. Je respire. Je suis là, à la table près de la fenêtre, et je n’ai pas besoin de lever les yeux pour savoir que c’est lui. Le parfum de son après-rasage, un mélange de santal et de cuir, me précède. C’est le blanc érotique le plus pur : tout est suggéré, rien n’est montré. Il ne m’a pas encore touché la main, et je sens déjà le poids de sa présence.
Dans l’actualité locale, on parlait récemment d’un camp d’usinage qui s’amène à Drummondville pour former la relève. J’ai trouvé ça symptomatique d’une ville qui bouge, qui se construit. Mais dans mon monde à moi, les machines sont différentes. Je ne cherche pas à façonner le métal, mais à taire le bruit. Quand il est là, le bruit s’arrête. Le café refroidit, la pluie cesse de compter. Il ne parle pas beaucoup, mais ses mots sont des outils précis. Il m’a dit une fois, en levant son verre d’eau : « Tu as des mains qui savent ce qu’elles veulent. » C’est la plus belle déclaration qu’on m’ait jamais faite.
L’Art de la Disparition
Une fois le café terminé, nous nous séparons dans le stationnement de la rue Heriot. Il repart vers sa vie, je reprends la mienne. Il n’y a pas de scène, pas de promesse. Il y a juste cette façon qu’il a de marmonner un « à bientôt » qui sonne comme une évidence. Et moi, je reste là, une seconde de plus, à regarder sa voiture s’éloigner. Le lendemain, je retournerai à mes bêtes, mes outils, ma réalité.

Avant, je ne me regardais pas dans le miroir. Pas vraiment. C’était une surface utilitaire pour attacher mes cheveux avant de me rendre à l’étable. Maintenant, je vole ce regard. Le matin, avant de partir, je m’attarde sur la courbe de mon épaule, là où sa main s’est posée la dernière fois. Le pull en laine que je porte est choisi avec soin, non pas pour être vu, mais pour être senti. Le col qui monte, la texture qui gratte. C’est un avant/après implicite que personne ne remarque, mais qui me donne le vertige. Je ne consulte plus ma montre, je la porte.
Il y a dans cette position d’amante une insolente liberté. Je ne suis pas la femme mariée qui attend l’appel. Je suis celle qui choisit de répondre, ou pas. C’est un pouvoir tranquille. Je pense à ces artistes locaux qui doivent faire leur demande de bourse pour un nouvel appel à projets que la Ville a lancé pour soutenir la culture. Ils doivent se présenter, convaincre, se dévoiler. Moi, je n’ai rien à prouver. Je n’ai que ce secret, tissé de gestes simples et de paroles rares, qui me rend plus vivante à chaque fois.
Une Trajectoire à Rebours
Je me vois vieillir dans ce rôle, mais pas comme une fatalité. C’est une trajectoire que j’ai choisie après une autre vie. Quand j’étais adolescente, je voulais être vétérinaire. Je lisais des encyclopédies sur les ruminants, fascinée par la complexité de leur digestion. J’ai même suivi un cours d’introduction à la zootechnie au Cégep de Drummondville. La vie en a décidé autrement, mais ce goût du soin, du suivi, de l’attention au détail, il est resté. C’est peut-être ça, au fond, qui fait de moi cette maîtresse à Drummondville hors normes : j’applique les mêmes principes d’élevage à mes sentiments. Je les observe, je les nourris, je les laisse brouter en liberté.
La pluie a cessé. Le café est froid. J’attends encore. Pas longtemps. Juste le temps de savourer cette chaleur sourde dans ma poitrine, le souvenir de sa manche frôlant la mienne. Mon téléphone vibre enfin. Un message court, d’une précision chirurgicale : « Dimanche. Endroit habituel. » Je souris, un sourire que personne ne voit. Je pose un billet sur la table, je remonte mon col, et je sors. La rue Lindsay est déserte. Le monde s’étire à nouveau, plein de possibilités.
Ce dimanche, je le passerai à préparer le terrain. À brosser ma veste de travail, à graisser mes gants de toile, à sentir le cuir chaud. C’est mon rituel. L’attente se transforme en œuvre. Chaque seconde qui passe est une matière première que je cisèle. Quand il me verra, je serai exactement celle qu’il attend : présente, entière, libre. Et puis, il y aura l’heure suivante, celle que personne ne décrira jamais, celle qui ne s’écrit pas mais se vit. C’est dans ce vide que je m’engouffre, telle une carte blanche que je me donne à moi-même. Le désir n’a pas besoin de mots. Il a juste besoin d’un lieu, d’un moment, et de l’invention constante de soi.
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Vérifié, discret, sans lendemain imposé.