Le Jeudi, Je N’Existe Plus
Il y a un moment précis, chaque semaine, où je deviens une autre. Cela ne se voit pas, bien sûr. Je ne change pas de vêtements, je ne prononce pas de formule magique. C’est plus subtil. C’est une affaire d’attention.
Je m’appelle Isabelle. J’ai 47 ans et je suis maquettiste de presse pour un petit éditeur régional. Un métier de patience, de trames et de blancs. Je vis seule avec mon chat, un gros matou gris qui s’appelle Ulysse et qui ronronne comme un moteur diesel quand je lui prépare ses pâtées. Je rate systématiquement les œufs brouillés, ils finissent toujours en brouillade trop sèche, et je collectionne les carnets de croquis que je n’ose jamais commencer.
Mais tout cela, c’est l’Isabelle du mardi et du dimanche.
Le jeudi, à 18h précises, je ferme la porte de mon appartement et je n’existe plus. Je ne suis pas une maîtresse au sens où l’entendent les romans à l’eau de rose. Je ne suis pas une femme qui attend. Je suis une femme qui est choisie. Et c’est une différence fondamentale.
Les gens croient que la position de l’amante est une position de faiblesse. Ils imaginent des nuits à regarder le plafond, un téléphone qu’on scrute, une vie en suspens. Ils se trompent. La véritable force, c’est de savoir qu’à cet instant précis, à Schaffhouse, quelque part entre la vieille ville et les bords du Rhin, un homme a organisé sa journée, ses rendez-vous, ses obligations, pour que je sois la seule case vide de son agenda. La seule chose qu’il a gardée pour lui.
Je ne connais rien de sa vie de famille, et je n’en veux rien savoir. C’est une clause tacite, une frontière que je ne franchis jamais. Ce que je sais de lui, c’est son goût pour le thé noir fumé, qu’il boit brûlant même en été. C’est la façon qu’il a de poser sa veste sur le dossier de la chaise, jamais sur un cintre. C’est sa voix, au téléphone, qui change de timbre quand il sait qu’il est seul. Il y a un blanc, un silence de deux secondes, quand il décroche et que je ne dis rien. C’est dans ce silence que tout se joue. Ce silence est plus intime qu’un baiser. C’est un aveu. Je l’entends sourire, presque. Puis il dit juste : « Tu es là. »
Ce n’est pas une question. C’est un soulagement.

Notre complicité est une œuvre d’art faite de non-dits. Nous avons nos codes, nos sentiers secrets. Un documentaire passionnant sur la restauration des fresques de la cathédrale de Schaffhouse, que j’ai vu passer sur une chaîne culturelle, nous a fourni un prétexte pour une longue discussion sur la fragilité des choses. Lui disait qu’une fresque n’est jamais restaurée, seulement prolongée. Moi, je pensais à nous. On ne répare pas ce qui est beau, on le prolonge. On l’entretient dans l’ombre, loin des intempéries. Ce documentaire, c’est devenu notre blague intérieure. Quand l’un de nous veut dire qu’il pense à l’autre, il évoque « les fresques ». Un message qui dit simplement « je pense aux fresques » suffit à faire battre mon cœur plus vite pendant une journée entière.
L’attente est un territoire que j’ai appris à habiter. Ce n’est pas un vide. C’est un espace plein de résonances. Je sens encore la texture de sa peau sous mes doigts, mais c’est une sensation qui s’estompe. Alors je me concentre sur d’autres choses. L’odeur de son cou, un mélange de savon simple et de chaleur. Le bruit de sa respiration quand il s’approche. Le poids de son regard qui ne me lâche pas. Ces détails, je les convoque comme on ouvre un carnet de notes. Ils sont ma carte. Je les relis dans les moments les plus banals, pendant que je corrige la maquette d’un bulletin municipal ou quand je regarde la pluie qui frappe ma fenêtre.
L’incendie qui a ravagé un entrepôt à la périphérie de Schaffhouse, la semaine dernière, a occupé les gros titres. Selon les médias locaux, deux pompiers ont été légèrement blessés en luttant contre les flammes. J’ai vu les images, la colonne de fumée noire. Et j’ai pensé à lui. Pas parce qu’il était en danger, mais parce que je ne pouvais pas lui envoyer un message pour lui demander s’il allait bien. Je ne pouvais pas être celle qui s’inquiète publiquement. J’ai dû me contenter de regarder les images en boucle, un pincement au ventre, une fierté étrange à l’idée que je devais garder cette inquiétude pour moi, comme un secret de plus à protéger.
C’est cela, le pouvoir. C’est de savoir que je suis la seule à connaître la fissure dans son armure. Dans sa vie, il est l’homme solide, le professionnel compétent, celui sur qui on compte. Avec moi, il est celui qui peut déposer son armure. Il ne me parle pas de ses problèmes, il me parle de ses goûts. Il ne me raconte pas sa journée, il me raconte ses pensées. C’est une conversation infinie qui ne s’est jamais interrompue depuis ces trois dernières années. Une conversation qui a commencé par un regard, un peu plus long qu’il n’aurait dû, et qui s’est poursuivie dans des messages à la formulation prudente, puis des rendez-vous de plus en plus audacieux.
Je revois la première fois. C’était un jeudi, justement. Nous avions trouvé un prétexte professionnel, un café à proximité de la gare. Je portais un chemisier en soie bleu nuit. Il n’a pas parlé du travail. Il a parlé de la lumière sur la table en bois, de la façon dont le ciel changeait au-dessus du Rhin. Il parlait, mais ses yeux disaient autre chose. Quand il a posé sa main sur la mienne pour souligner un point, j’ai su. Ce n’était pas un geste anodin. C’était une déclaration. Le rendez-vous a duré une heure. Nous n’avons rien fait d’autre que parler. Mais quand je suis rentrée chez moi, mon chemisier gardait l’odeur du café et un frisson que je n’ai pas voulu chasser. L’acte n’a pas eu lieu ce jour-là. L’acte était déjà là, dans l’anticipation, dans le froissement invisible de l’air entre nous.
Ce que je vis est une parenthèse, je le sais. Une parenthèse qui pourrait se fermer à tout moment. Mais qui a ouvert en moi un espace de liberté que je ne soupçonnais pas. Je ne vis pas une double vie avec des mensonges. Je vis une vie secrète avec une vérité éclatante. Être une maîtresse à Schaffhouse, c’est détenir un trésor que personne d’autre ne peut voir. C’est avoir un jeudi qui n’appartient qu’à moi, un jeudi qui n’appartient qu’à nous. C’est marcher dans la rue, le vendredi matin, avec le sentiment d’être la seule à connaître la véritable température du monde. J’ai vu la une des journaux sur l’incendie, j’ai vu les débats à la télévision. Tout ce bruit, toute cette fureur. Et moi, je reste silencieuse, portant en moi une certitude plus ardente que n’importe quel feu de joie.
En rentrant, je regarde Ulysse qui dort en boule sur le canapé. Je ne lui dirai rien. Il s’en moque. Je mets de l’eau à chauffer pour un thé noir et fumé, le sien. Je ne bois jamais ça d’habitude. Mais le jeudi soir, c’est mon rituel. Je m’assieds à la table de la cuisine, la tasse chaude entre mes mains, et je revis. Pas le moment, non. L’avant. Le moment où je montais l’escalier, où je savais qu’il était là, derrière la porte. L’anticipation est une langue que je parle couramment. C’est elle, la vraie maîtresse. Elle me tient par la main et ne me lâche plus.
Je caresse le tissu de mon chemisier, encore froissé, et je sens un frisson irrépressible. Je n’ai pas besoin de me regarder dans le miroir. Je sais que je rayonne. C’est la seule chose qui compte. Le reste n’est que du bruit, des fresques à restaurer, des œufs ratés. Et un profond, un voluptueux silence qui n’appartient qu’à moi.
Rencontrez des maîtresses près de Schaffhouse
Vérifié, discret, sans lendemain imposé.