Le Silencieux, ou l’art de ne rien laisser paraître
L’homme qui nous occupe a un rendez-vous à 17h30. Il ne le sait pas encore. Ou plutôt, il le sait, mais il ne le calcule pas. Il lui reste trois heures et quarante-deux minutes d’une journée ordinaire à Namur, et c’est précisément cette ordinaire qui rend l’attente exquise.
Il s’appelle Bastien. Il a 28 ans, un âge où l’on est encore censé faire des bêtises, mais il n’en fait pas. Il les organise.
Bastien est étalonneur de pelles mécaniques pour un bureau d’études en terrassement industriel. Le titre exact est « métrologue de chantier ». Concrètement, il passe ses journées à vérifier que les engins qui creusent les fondations des futurs entrepôts logistiques ne dévient pas de leur trajectoire de quelques millimètres. C’est un métier de précision, de silence et de calcul. Il est le dernier rempart entre un sol stable et un affaissement catastrophique. Cela lui a appris une chose : les apparences sont presque toujours des mensonges, mais ce sont les plus solides qui tiennent le mieux.
En couple depuis six ans avec une femme qu’il aime, père d’une petite fille de trois ans qui s’appelle Joséphine, il serait le dernier homme au monde qu’on imaginerait capable de mener une double vie. Ce n’est pas une crise de la quarantaine, puisqu’il n’y est pas. Ce n’est pas non plus une lassitude conjugale, car il n’éprouve aucune lassitude. C’est, dit-il sans culpabilité ni triomphalisme, une respiration. Une chambre secrète dans une maison où tout est ouvert. Un luxe qu’il s’offre, non pas contre sa vie, mais à côté.
Le week-end dernier, il est allé à Liège pour un mariage. Il a pensé à l’article de La Dernière Heure qu’il avait lu le matin même dans la salle d’attente d’un garage : Liège était la pire grande ville de Belgique pour la vitesse Internet, tandis que Namur caracolait en tête du classement. Une ironie qu’il a savourée : lui, l’amant qui vit à Namur, était plus rapide que la fibre de la Cité Ardente. Il a souri en regardant les invités danser. Personne ne souriait comme lui. Il était le seul à avoir une idée derrière la tête, un secret à protéger.

Car c’est de cela qu’il s’agit. De protection. Être un amant, pour Bastien, n’est pas une prouesse de séduction. C’est une forme de respect. Le respect de ne jamais laisser une trace, un mot de travers, un parfum trop présent. Le respect de ne jamais voler, même une heure, au temps de l’autre. Il est un refuge, pas une prison. Il est une porte qui s’ouvre sans bruit, pas un bulldozer. Il a appris de son métier que la déviation d’un millimètre en surface peut provoquer un effondrement à des dizaines de mètres en profondeur. Alors il vérifie. Il mesure. Il contrôle.
Elle s’appelle Maud. Trente-cinq ans, directrice d’une galerie d’art contemporain rue de Fer. Elle est mariée à un chirurgien dentiste qu’elle décrit comme « un homme excellent, mais qui a la conversation d’une radiographie ». Bastien ne l’a jamais rencontré. Il ne veut pas le rencontrer. Il ne le dénigre pas, car ce serait dénigrer le cadre dans lequel il s’insère. Il comprend même ce dentiste : c’est un homme occupé, qui passe ses journées dans des bouches, à régler des problèmes invisibles. Bastien, lui, passe ses journées à régler des problèmes de niveau, d’altitude, de pente. Deux hommes de la précision, finalement. Mais là où le dentiste explore des cavités, Bastien, lui, construit des tunnels.
Il pense à Maud au moment où il rentre dans son bureau, place d’Armes, après une inspection sur le chantier de la nouvelle tour de logements près de la gare. Il s’assoit. Il ouvre son logiciel de topographie. Il fixe les courbes de niveaux. Mais son esprit, lui, suit un autre tracé : celui des rues de Jambes, où il la retrouvera demain. Elle lui a envoyé un message à midi, un simple message avec l’adresse d’un parking relais près du stade. Pas de mots doux. Pas de déclaration. Juste une heure, un lieu, un point de rencontre. C’est leur langage : l’efficacité.
L’anticipation, c’est là que tout se joue. Ce n’est pas la rencontre qui est érotique, c’est ce qui la précède. Bastien le sait. C’est pour cela qu’il ne tue jamais l’attente. Il ne l’a jamais appelée « mon amour ». Il ne l’appelle pas du tout. Il laisse les heures s’étirer comme un élastique, et ce n’est que lorsqu’il est au bord de la rupture qu’il se rend au point de rendez-vous.
Hier, par exemple, il a passé sa soirée à lire à Joséphine une histoire de tracteur. Il sentait encore l’odeur du dîner, une sauce tomate maison, et il entendait au loin le tic-tac de l’horloge. À 22 heures, sa femme lui a demandé de baisser la lumière du salon pour qu’elle puisse dormir. Il a eu un geste tendre, un baiser sur l’épaule, un « bonne nuit » murmuré. Et il est resté seul, assis dans le canapé, à regarder une émission sur les rénovations immobilières en Provence. Il n’a rien vu de l’émission. Il pensait à demain. Il pensait à elle. Il pensait à la façon dont le col de son manteau, beige, se soulèverait quand elle tournerait la tête pour vérifier qu’elle n’a pas été suivie. Il pensait au bruit de ses talons sur le gravier du parking désert. Il pensait à la buée sur les vitres de la voiture. Il n’a rien envoyé. Il a attendu. L’élastique s’est tendu. C’était douloureux et délicieux.
Le jour J, tout est affaire de chorégraphie. Bastien s’achète un café à la boulangerie du boulevard Cauchy. Il croise un collègue, un certain François (qui n’est pas son ami, mais qui collectionne les montres vintage et ne parle que de ça), avec qui il échange trois phrases sur les délais de livraison d’une grue mobile. Rien de particulier. Tout est banal. C’est cela, le secret : la banalité est l’écrin le plus sûr.
Il se gare au parking relais à 15h20, plus d’une heure avant le rendez-vous. Il s’assoit sur un banc. Il regarde les gens passer. Beaucoup de jeunes, quelques familles. Un joggeur. Il ne lit pas. Il ne téléphone pas. Il se laisse habiter par l’instant. C’est une pratique presque méditative, qu’il a développée au fil des mois. Se rendre disponible, non par la chair, mais par l’esprit. L’anticipation sensorielle est son carburant. Il sait qu’il sentira l’odeur de l’herbe coupée après la pluie, car il va pleuvoir. Il sait qu’il entendra le bruit de la Meuse, à cent mètres de là, un grondement sourd et constant. Il sait qu’elle arrivera par la gauche, jamais par la droite, et qu’elle portera une robe noire, mais il ne sait pas encore quel parfum. C’est cette inconnue qui le met dans un état d’acuité particulier. Il hume l’air comme on goûte un vin.
Elle arrive à 16h32, un peu en avance. Il la voit de loin. Elle marche vite, le sac en bandoulière, les cheveux ramassés en un chignon qu’elle défera plus tard. Elle ne le regarde pas. Elle se dirige vers la passerelle qui enjambe la route. Il la suit à distance. Ils se rejoignent sous un saule pleureur, près du chemin de halage. C’est le point de rendez-vous, précis comme une coordonnée GPS. Ils ne se touchent pas, d’abord. Ils se parlent du trafic, de la pluie qui menace, de l’horaire des bus. C’est toujours comme ça. Le sacré ne se consume pas, il se distille.
Le soir, ce même soir, la N92 sera en travaux devant le casino, du 17 au 28 août. Les journaux locaux en ont parlé, mais ils n’en ont rien à faire. Le monde extérieur continue de tourner. C’est la seule chose qui le rassure. Le monde ne s’arrête pas pour eux. Il ne doit pas s’arrêter.
Ils marchent le long de l’eau, main dans la main après trois cents mètres, et c’est ce geste, ce simple contact, qui est le plus violent dans sa douceur. Bastien a une impression étrange : celle de réentendre une chanson qu’il avait oubliée depuis des années, une chanson de sa jeunesse. Il ne se souvient plus du titre, mais la mélodie lui revient par fragments. C’est ça, l’adultère : non pas la possession de l’autre, mais la redécouverte d’un fragment de soi qu’on croyait perdu.
Ils ne vont pas dans un hôtel. C’est trop voyant. Ils ont trouvé un arrangement plus sûr : le studio d’un ami de Maud, un photographe parti en Islande pour trois mois. Il y a des tirages de paysages polaires accrochés aux murs. C’est froid, blanc, minimal. Mais quand la porte se referme, une chaleur fulgurante remplit la pièce. Bastien ne raconte pas ce qui se passe dans ce studio. Personne ne sait. C’est le blanc érotique, l’ellipse. Ce qui importe n’est pas l’acte, c’est son intensité. Il dira seulement qu’ils passent deux heures à parler d’un livre de Philippe Besson, qu’elle lui lit un passage à voix haute, et qu’il s’endort une vingtaine de minutes sur le canapé. Pourquoi raconter le reste ? Le reste n’appartient qu’à eux.
Quand il rentre chez lui, vers 19h30, il a les cheveux encore humides de la douche qu’il a prise. Sa femme lui demande s’il a eu une bonne journée. Il dit que oui, que le chantier avance bien, qu’il a dû refaire une prise de niveau parce que le chef de travaux avait mal interprété les plans. C’est vrai. C’est en partie vrai. Le mensonge n’est pas dans les mots, mais dans l’omission. Sa femme lui sert une assiette de soupe. Il mange en silence, la tête encore pleine de l’image de Maud, de sa robe noire froissée sur la chaise blanche du studio. Il regarde Joséphine dessiner un soleil avec des rayons qui ont chacun une couleur différente. Il sourit. Il est heureux. Voilà le paradoxe que personne ne peut comprendre : il est heureux, et c’est parce qu’il mène cette double vie qu’il apprécie la première avec une gratitude immense. Il n’a jamais été aussi doux, aussi présent, aussi attentionné qu’aujourd’hui.

La semaine dernière, un incendie mortel à Suarlée, près de Namur, a fait la une des journaux. Une femme est décédée coincée dans son appartement. Bastien a été bouleversé. Lui qui vit dans la maîtrise absolue des issues, des plans, des sorties de secours, il a été frappé par cette idée d’enfermement fatal. Il en a parlé à Maud. Elle ne lui a pas répondu. Elle lui a juste pris la main. C’est tout ce qu’ils se sont dit. Vous pouvez vous demander ce qu’ils se disent vraiment. La réponse est simple : la plupart du temps, ils ne se disent rien. Ils écoutent. Ils sont l’un pour l’autre ce refuge dont on ne parle jamais, mais qu’on porte comme un pendentif.
Il repense parfois au film de Patrice Leconte, L’Homme du Train, qui parle de deux univers qui se frôlent sans jamais se croiser. Il se dit que sa vie, à lui, est un train avec deux rails. Le rail droit, c’est sa famille. Le rail gauche, c’est Maud. Un train a besoin de ses deux rails pour avancer. S’il n’en avait qu’un, il déraillerait. Il l’a compris un soir, en revenant d’un rendez-vous, quand l’autoradio passait une chanson de Christophe (un autre, pas celui qu’on ne peut pas citer), et qu’il s’est mis à pleurer sans raison. Pas de chagrin. Des larmes de reconnaissance. Pour la beauté de ces deux mondes qui ne se rencontrent jamais.
Il y a une statistique de l’INSEE, lue dans un magazine, qui dit que 25% des hommes français ont déjà eu une relation extra-conjugale. Il ne se reconnaît pas dans ce chiffre. Il n’est pas une statistique, il est une nécessité. Il est une parenthèse que lui seul sait fermer.
Demain, il retournera au travail. Il enfila son gilet jaune fluo, son casque, ses chaussures de sécurité. Il descendra dans le creux d’une fosse de fondation, là où le sol n’est encore que glaise et gravats. Il prendra ses mesures. Il vérifiera que tout est aligné. Il est le gardien des lignes invisibles, celui qui s’assure que rien ne s’effondre au-dessus de lui. Mais il sait que c’est une illusion. Tout s’effondre toujours, un jour ou l’autre. Le secret de Bastien n’est pas de bâtir des fondations solides. C’est d’apprendre à danser sur des ruines, en sachant que le sol peut se dérober à tout moment. Et c’est impossible à comprendre aux hommes de l’utile.
En rentrant, il croisera sa voisine, une dame âgée qui promène son teckel, et il lui dira bonjour. Il pensera à Maud. Il pensera à Joséphine. Il ne choisira pas. C’est son équilibre. C’est son arrangement avec la vie. Il est un amant à Namur, une ville où il fait bon vivre, avec le meilleur Internet de Wallonie. Une ville où l’on peut se perdre dans la foule un marché, ou se cacher à la vue de tous sous un saule pleureur. Il n’a pas de regret. Pas de honte. Il a, tout au plus, le sentiment d’avoir volé une heure au destin, et de l’avoir rendue plus belle qu’elle n’aurait dû l’être.
Il ne dit pas son nom. Il ne dit pas le sien. Ils sont deux inconnus l’un pour l’autre, deux corps qui sourient, deux esprits qui se comprennent sans phrases. C’est peut-être ça, le vrai luxe.
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