Le mardi, je n’existe pas
Il y a un moment précis, chaque semaine, où je deviens quelqu’un d’autre. Ce n’est pas une question de costume ou de masque, je n’ai rien de théâtral. C’est plus subtil. C’est une bascule intérieure, un réglage fin de l’attention. Le mardi, à 18h07, je range mon atelier, je lave mes mains avec ce savon à la glycérine qui sent l’amande amère, et je bascule.
C’est devenu un rituel si précis qu’il en est presque absurde. Je pourrais le chronométrer. Et d’une certaine manière, je le fais : j’attends ce moment avec une précision d’horloger. Pas parce que je compte les heures, je ne suis pas de celles qui comptent. Mais parce que l’attente, elle, a un goût. Celui du citron vert écrasé sur la pierre chaude, celui de la pluie sur les toits d’ardoise de Bourges, celui de la page d’un livre qu’on n’a pas encore ouvert.
Je suis maîtresse à Bourges. Et ce mot, je l’assume pleinement.
La mécanique du désir
Les gens imaginent que ce genre de situation est compliquée. Qu’elle demande des trésors d’organisation, de mensonges, de stratégies. C’est faux. Tout est affaire de mécanique intérieure. Je devrais savoir de quoi je parle : je passe mes journées à comprendre comment les choses s’articulent, pourquoi un mouvement en entraîne un autre, comment la précision peut naître du chaos.
Mon métier est une affaire de réglages, de gestes patients, de matières qui se souviennent. J’ai appris à lire les traces invisibles, celles que les autres ne voient pas. Une usure infime sur une pièce, un frottement anormal, une vibration qui n’existe que pour celles qui savent tendre l’oreille.
J’applique la même attention à nos rendez-vous.
Lui ne sait pas que je remarque tout. Qu’il porte toujours la même veste quand il vient me voir, une veste bleu nuit, légèrement élimée aux poignets, avec un bouton recousu trois fois. Qu’il commande toujours un café serré, jamais allongé, et qu’il le boit brûlant, sans attendre. Qu’il a une façon de poser sa main sur la table, paume ouverte, comme pour dire : me voilà, tout entier, sans défense.
Je note ces choses. Non par possessivité, je ne suis pas de celles qui possèdent. Mais parce que c’est ma façon à moi d’habiter le temps qui nous sépare.
La géographie secrète
Bourges est une ville qui se prête admirablement au secret. Ce n’est pas Paris, où l’on se noie dans l’anonymat. Ce n’est pas non plus un village, où chaque visage serait immédiatement reconnu. Bourges a cette qualité rare : elle protège ceux qui savent utiliser ses recoins, ses heures creuses, ses passages dérobés.
J’ai mes lieux. Le café de la place Gordaine, bien sûr, où personne ne nous demande rien, où l’on peut lire une heure sans être importuné, où le patron, qui collectionne les vieilles cartes postales de la ville, ne s’étonne jamais de voir une femme seule attendre, son café refroidir, puis repartir sans s’être pressée.
Il y a aussi cette librairie de la rue Moyenne, spécialisée dans les ouvrages épuisés, où je suis allée plusieurs fois chercher des livres qu’il m’avait cités la veille. La libraire, une femme d’une soixantaine d’années qui porte toujours des écharpes en soie, a fini par me connaître. Elle me dit « je vous ai trouvé quelque chose » avec un sourire entendu, comme si elle savait. Elle ne sait rien. Mais j’aime cette complicité silencieuse, cette idée que nous jouons toutes les deux un rôle.
La cathédrale aussi, parfois, à l’heure où les touristes sont partis, où la lumière bascule à travers les vitraux et colore la pierre. Je m’assois sur une chaise, je ferme les yeux, et je pense à lui. Pas à ce que nous ferons, je ne me projette jamais de cette façon. Je pense à ce que nous sommes : deux personnes qui ont choisi de se retrouver, encore et encore, sans jamais avoir promis de le faire.
C’est là toute la différence. Et toute la beauté.
Ce que les autres ne voient pas
L’actualité de Bourges, on la connaît. Les débats sur le banquet du Canon français et les accusations de La France insoumise contre la mairie, rapportées par Le Berry Républicain, ont agité la ville ces dernières semaines. Plus grave, l’affaire Lyhanna et ces dossiers de violences sexuelles « purement et simplement perdus » ont secoué le tribunal, une quinzaine de dossiers, des enfants, des vies brisées. Je lis ces choses, comme tout le monde, avec un sentiment d’impuissance mêlé d’indignation.

Mais il y a une autre actualité, invisible celle-là. Celle qui n’apparaît pas dans les journaux. Celle qui se joue dans les interstices, les silences, les regards échangés à la dérobée.
L’autre jour, j’ai croisé une amie dans la rue. Elle vous dirait qu’elle me connaît bien, elle me connaît d’ailleurs, à sa façon. Elle me parle de son mari, de leurs projets de vacances, des travaux dans leur salle de bains. Elle me demande si je suis contente, si je vais bien, si je ne m’ennuie pas trop seule.
Je lui réponds que oui, tout va bien. Ce n’est pas un mensonge. C’est juste que je ne lui raconte pas la partie la plus vivante de moi. Celle qui ne lui appartient pas.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : cette part de moi n’appartient qu’à moi. Elle n’est pas un secret honteux, pas une faute à expier. C’est une chambre à moi, comme disait Virginia Woolf dans cet essai qu’il m’a offert un soir de mars, avec une dédicace que je n’ai montrée à personne. Une pièce où je ne reçois qu’une seule personne, où les rideaux restent tirés, où l’on n’entre que si l’on a quelque chose à donner.
Cette indépendance-là, personne ne me l’a reprochée. Peut-être parce que personne ne la connaît.
L’éloge de l’attente
On vit une époque où tout doit être immédiat. Les messages qui exigent des réponses dans la minute, les rendez-vous annulés pour un motif futile, les sentiments jetables comme des gobelets en plastique. Je n’ai jamais compris cette frénésie.
L’attente, moi, je la cultive. Je la savoure.
Entre deux rendez-vous, il peut s’écouler dix jours. Vingt. Un mois parfois. Pendant ce temps, je vis, je travaille, je vois mes amis, je me promène dans les rues de Bourges, je lis, je cuisine, je dors. Mais quelque chose en moi reste en suspens. Non pas suspendu dans l’angoisse, suspendu dans l’anticipation, ce qui est très différent.
L’anticipation a une texture. Elle a une odeur, celle de la première pluie sur les trottoirs d’août. Elle a une couleur, ce bleu profond de la nuit qui tombe sur la cathédrale. Elle a une température, la fraîcheur d’un drap de lin au petit matin.
Le mardi, je règle mon réveil un peu plus tôt. Je prends une douche plus longue. Je choisis des vêtements que je ne porte que ces jours-là, rien d’ostentatoire, juste une matière qui me rappelle lui, une couleur qui m’était inconnue avant lui. Le café n’a pas le même goût, ce matin-là. Il a un goût d’avant, de promesse, de page blanche.
Je ne décrirai pas ce qui se passe ensuite. C’est mon secret, et c’est précisément cette part de non-dit qui le rend précieux. Ce que je peux dire, c’est ce qui suit : quand je rentre chez moi, le soir, il reste quelque chose de lui dans l’appartement. Un parfum d’agrumes et de cuir sur mon épaule. Une tasse qu’il a tenue entre ses mains quelques heures plus tôt et que je ne lave pas tout de suite. Un éclat de rire qui résonne encore entre les murs hauts de mon immeuble.
Puis je range tout. Je reprends ma vie. Je redeviens celle que mes amis connaissent, celle qui parle de tout et de rien, celle qu’on ne remarque pas particulièrement.
C’est là toute la puissance de cette situation. Pas la tromperie, je n’ai jamais aimé ce mot, il suppose une victime, or il n’y en a pas. Non, la puissance réside dans le choix. J’ai choisi, librement, consciemment, de vivre cette liaison. Je la vis avec intensité, avec ferveur, avec une présence absolue.
Je suis maîtresse à Bourges. Je n’ai pas honte de ce mot. Je l’habite comme on habite une ville qu’on apprend à aimer : avec ses ruelles sombres et ses places éclairées, ses secrets bien gardés et ses rendez-vous manqués, ses joies éphémères et cette certitude, au fond, d’être vivante.
Le mardi, à 18h07, je range mon atelier. Mes mains sentent encore le savon à la glycérine quand je pousse la porte. Dehors, il y a la ville, ses rumeurs, ses scandales, ses drames. Mais il y a aussi cette chose infime et immense : un rendez-vous, un possible, un battement de cœur qui s’accélère.
Je ne suis pas une femme qui attend. Je suis une femme qui choisit l’attente, et c’est un luxe rare que je ne troquerais contre rien au monde.
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