L’heure où le téléphone ne sonne plus

Il y a un moment, dans l’après-midi, où le silence devient une matière palpable. Je le connais bien, ce moment. Il survient juste après seize heures, quand les derniers courriels sont envoyés et que la lumière déclinante du mois d’août vient frapper les vitres du café Olimpico, à deux pas du parc Laurier. C’est là que j’attends. Pas impatiemment. Plutôt comme on attend un train qu’on sait à l’heure : avec la certitude tranquille de celui qui a choisi son voyage.

Être une maîtresse à Montréal, ce n’est pas ce qu’on croit. Ce n’est pas une histoire de mensonges ou de nuits volées. C’est une question de géographie intérieure. À 48 ans, j’ai appris que le désir, quand on l’accueille sans le négocier, devient une forme de souveraineté.

La diagonale du temps

Je travaille dans un domaine qui attire peu de femmes de mon âge : je suis spécialiste en patrimoine ferroviaire pour un bureau d’études spécialisé dans la réhabilitation de gares abandonnées. C’est un métier de mémoire, de poussière et d’acier rouillé. Je passe mes journées dans des bâtiments que le temps a oubliés, à mesurer des charpentes centenaires, à retrouver des plans d’architectes morts depuis longtemps. Mes collègues, Marc, qui collectionne les montres vintage et les répare pendant la pause du midi, et Jeanne, qui élève des poules naines dans son triplex de Rosemont, me trouvent un peu étrange. « Comment fais-tu pour travailler dans ces endroits froids et silencieux ? » me demande Marc en remontant sa Omega des années soixante. Je ne réponds pas. Le silence, justement, est ce qui me prépare.

Depuis un an et demi, je vis une relation qui n’a pas de nom officiel. Lui aussi travaille dans un univers feutré, où les décisions se prennent à voix basse. Nous nous sommes rencontrés dans une gare désaffectée de la région, la sienne, lors d’une inspection. Je vérifiais la solidité d’une poutre en bois, il cherchait un lieu pour un projet culturel. Le hasard fait bien les choses quand on ne le force pas. Aucun des deux ne cherchait quoi que ce soit. C’est sans doute pour ça que nous avons trouvé quelque chose.

Je ne raconterai pas notre première rencontre. L’avant n’a pas d’importance. Ce qui compte, c’est l’après. L’après, c’est ma vie actuelle : une vie où je ne rends de comptes à personne, où mes soirées m’appartiennent, où personne ne m’attend à la maison. Je suis célibataire depuis cinq ans, après une longue histoire qui s’est éteinte doucement, comme un feu qu’on laisse mourir faute de bois. Pas de drame, pas de trahison. Juste l’usure. Et puis ce vide, que je n’ai pas cherché à combler.

Jusqu’à lui.

Le bruit de la ville

Montréal est une ville qui se prête aux secrets. Il y a quelque chose dans son tissu urbain, les ruelles discrètes, les escaliers extérieurs, les cafés aux fenêtres embuées, qui encourage les vies parallèles. La semaine dernière, j’ai lu dans La Presse que le nouveau PDG d’Air Canada a été « séduit » par Montréal. Séduit. C’est exactement ce que fait cette ville : elle vous attire sans que vous sachiez par où elle vous a pris. Elle ne demande pas d’explications, elle offre des possibilités.

Nous avons nos lieux. Pas des hôtels, trop anonymes, trop cliniques. Plutôt des adresses que le temps a patinées. Le café Olimpico, justement, où les Italiens du quartier viennent depuis quarante ans. Ses murs sont couverts d’affiches de cyclisme jaunies, et l’odeur du café y est si épaisse qu’on pourrait la toucher. Nous nous y retrouvons certains jeudis, quand nos emplois du temps s’alignent. Nous parlons de nos métiers, de nos voyages, de tout et de rien. Nous ne faisons jamais de projets. C’est notre règle tacite : ne pas organiser l’avenir, juste le laisser advenir.

Parfois, je rentre chez moi et je sens encore le marc de café sur mes doigts. C’est une sensation qui dure des heures, comme une promesse.

Le goût de l’attente

Ambiance Montréal

On croit souvent que le désir est dans l’acte. C’est faux. Le désir est dans l’avant. Dans les jours qui précèdent un rendez-vous, dans cette tension légère qui monte comme la pression avant l’orage. Jeudi dernier, en sortant du bureau, j’ai senti l’électricité dans l’air. Les météorologues annonçaient des orages violents pour la région de Montréal, mais ce n’était pas ça. C’était autre chose. C’était cette certitude qu’il allait m’écrire, et qu’il écrirait juste après dix-neuf heures, parce que c’est son rythme à lui.

L’attente, je l’ai appris, est une forme de méditation. Elle n’a rien à voir avec l’angoisse. Elle est une vibration continue, un fil tendu entre deux points. Quand je suis seule chez moi, le soir, je prépare un thé que je bois en regardant les lumières de la ville. Je ne regarde plus ma montre. Plus besoin. Je sais que le temps travaille pour moi.

Une certitude silencieuse

Le plus étrange, dans cette relation, c’est l’absence de culpabilité. Je n’ai jamais éprouvé le besoin de me justifier. Peut-être parce que je n’ai personne à qui mentir. Peut-être parce que je me suis construite, à 48 ans, une vie qui ne demande pas d’excuses. Mes amies, quand elles l’ont appris, ou plutôt, quand elles ont deviné, ont eu des réactions variées. Certaines ont souri, d’autres ont détourné le regard. Une m’a demandé si je n’avais pas peur de souffrir. J’ai répondu que je n’avais pas peur de vivre.

Il y a une forme de pouvoir dans le fait d’être choisie. Pas dans le sens éculé de la « femme fatale ». Plutôt dans celui de la femme qui sait qu’elle occupe une place que personne ne lui a donnée, qu’elle a prise. Je ne suis la moitié de rien. Je ne suis pas un complément, un réconfort, une échappatoire. Je suis un choix, et ce choix est réciproque. Chaque rendez-vous est une décision renouvelée, un consentement sans filet.

C’est peut-être ce qui rend cette relation si intense : elle est fragile et solide à la fois, comme les charpentes centenaires que j’étudie. Elle ne repose que sur l’élan, sur la décision quotidienne de se retrouver.

Le rivage du présent

Je n’ai pas de photo de nous. Pas de message compromettant. Pas de preuve. Nous n’échangeons que des indications de temps et de lieu. « Jeudi, seize heures, Olimpico. » « Demain, même endroit. » Le reste se devine, se vit, s’oublie. Ce n’est pas une histoire de traces, c’est une histoire de présence.

Parfois, je pense à ce que disent les gens du mariage, de la construction, de l’avenir. Je les écoute avec bienveillance. Mais je sais, au fond de moi, que la vraie richesse n’est pas dans la durée, mais dans l’intensité. Dans la capacité à être pleinement là, dans l’instant, sans filet.

Montréal, avec ses orages soudains et ses matins brumeux, m’a appris à aimer l’éphémère. Il y a quelques jours, alors que je traversait le pont Jacques-Cartier sous une pluie battante, j’ai eu cette pensée : je n’ai jamais été aussi vivante qu’aujourd’hui. Non pas parce que je vis une passion interdite, ce serait trop romanesque, mais parce que j’ai cessé de négocier avec moi-même. J’ai accepté le désir comme on accepte le beau temps : sans le questionner.

Je ne sais pas combien de temps cette histoire durera. Je n’essaye pas de le savoir. Ce que je sais, c’est que chaque jeudi, quand je pousse la porte du Olimpico et que je sens l’odeur du café et du cuir usé, je suis exactement là où je dois être. Dans ma vie, à ma place, choisie.

C’est ça, être une maîtresse à Montréal. Non pas celle qui attend, mais celle qui accueille. Non pas celle qui souffre, mais celle qui vibre. Non pas celle qui se cache, mais celle qui, dans le secret qu’elle partage avec un autre, trouve une liberté que personne ne pourra lui enlever.

Le désir est une langue qu’on parle sans alphabet. Et moi, je l’ai apprise tard, mais je la parle couramment.

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