Les dimanches après-midi de Florence
Elle n’a jamais aimé les dimanches. Pas vraiment. Il y a dans l’air de ces journées-là quelque chose d’inachevé, une promesse qui traîne sans jamais se réaliser. Florence le sait bien, elle qui habite Montreal depuis vingt ans et qui a appris à lire les saisons dans la lumière oblique de novembre. Ce dimanche-là, pourtant, un SMS est resté sans réponse sur son téléphone. Elle l’a regardé longtemps, puis a reposé l’écran face contre la table.
Un café qui refroidit

Chez Florence, le dimanche commence toujours par un café qu’elle oublie de boire. Il refroidit dans la tasse tandis qu’elle range les jouets de Léo, treize ans, dont le skate traîne en travers du couloir. Simon, son mari depuis quatorze ans, est parti courir sous la pluie fine, il ne supporte pas les non-dits, et il s’échappe dès que l’atmosphère devient trop chargée. Depuis quelques semaines, leur appartement du Plateau-Mont-Royal ressemble à une scène où chacun joue son rôle sans vraiment y croire. Le chat de Florence, un vieux matou couleur caramel nommé Gaston, dort dans un carton près de la fenêtre, comme s’il avait renoncé à comprendre les humains.
Son travail de consultante en acoustique urbaine l’amène parfois à mesurer le bruit des villes, à disséquer les sons qui nous entourent sans qu’on les entende vraiment. C’est un métier étrange, presque poétique, qu’elle a choisi après un mémoire sur les silences de l’espace public. Aujourd’hui, c’est le silence de son propre salon qui pèse. Le sms, elle l’a écrit trois fois avant de l’effacer à chaque fois. Pas de mot, pas de message. Juste un prénom sur l’écran, et son pouce qui hésite au-dessus du clavier.
Elle se souvient d’une phrase lue dans un article du Devoir la semaine dernière : « Le marché locatif du Grand Montréal est parmi les plus tendus en Amérique du Nord », notait l’Observatoire Grand Montréal. Une information qui lui a sauté aux yeux, non pas pour son contenu économique, mais parce qu’elle lui a rappelé combien les vies ici sont faites de compromis, de choix entre l’espace et le temps, entre ce qu’on possède et ce qu’on désire. Florence et Simon ont acheté cet appartement il y a six ans, un trois pièces aux plafonds hauts, avec une cuisine ouverte et une salle de bain carrelée de rose pâle. Un cocon. Un piège, parfois.
Le bruit du silence
Le lundi matin, elle quitte la maison à sept heures trente, traverse le parc Laurier sous un ciel couleur de lessive, et rejoint son bureau dans un ancien entrepôt réaménagé du Mile-Ex. Là-bas, elle écoute des enregistrements de rues, de places, de stations de métro. Elle isole les fréquences, repère les vibrations parasites. Son métier l’a rendue hypersensible aux sons qu’on ne choisit pas : le souffle d’un radiateur, le grincement d’une fenêtre, la respiration de quelqu’un qui dort à côté de vous, et qu’on n’écoute plus, parce qu’on croit le connaître.
Mais ce qu’elle entend depuis quelques mois, c’est autre chose. Un vide. Un manque. Une sorte de musique qui n’existe pas encore, et qu’elle imagine comme un frisson électrique dans l’air de l’automne québécois. Selon le journal La Presse, un épisode de chaleur est attendu dans le sud du Québec cette semaine. Il fera trente degrés en plein octobre. Les corps sortiront des lainages, les terrasses se rempliront, et tout le monde parlera de la météo comme d’un événement. Florence pense à cela sans y penser. Elle imagine une main posée sur sa nuque, une brûlure douce, puis rien.
Le sms, elle finit par l’envoyer le mardi soir, alors que Simon regarde un documentaire sur les loups dans le salon. Le téléphone vibre. Une réponse. Deux mots. Puis plus rien.
Le lendemain, elle croise son regard dans le reflet du micro-ondes, et elle a l’impression d’avoir quinze ans. Le blanc laissé par les phrases non dites est plus bruyant que n’importe quel son qu’elle ait jamais mesuré. Elle repense à un vieux podcast de Radio-Canada, « Les années 80 », où une femme expliquait que le désir était une carte que l’on déplie sans jamais la montrer. Florence trouve cette image belle, et douloureuse. Elle ne l’a jamais partagée avec Simon.
Jeudi, elle porte une robe trop légère pour la saison, et le vent froid qui remonte du fleuve lui colle le tissu contre les cuisses. Elle sent le frisson monter, et cela lui plaît. Dans la rue, un inconnu la regarde une seconde de trop. Elle détourne les yeux, mais un sourire lui échappe. Le vêtement froissé du lendemain matin, le goût du café qu’on boit trop vite avant de partir, l’odeur d’une peau qu’on a effleurée, tout cela n’existe pas encore, mais elle le sent déjà, comme une vibration sourde sous le bitume.
Le vendredi, elle passe devant un immeuble dont les fenêtres sont ouvertes, et une musique s’en échappe. Une chanson qu’elle ne reconnaît pas, mais qui lui donne envie de s’arrêter. Elle ne le fait pas.
Gaston miaule pour réclamer sa pâtée. Florence lui caresse la tête et remarque que ses plantes vertes, un philodendron offert par une amie, jaunissent doucement. Elle n’a jamais eu la main verte, mais elle les arrose quand même, obstinément.
Ce soir-là, elle écrira un autre sms, et elle attendra. Le dimanche suivant, peut-être, quelque chose changera. Ou pas. Mais l’attente elle-même, ce blanc érotique entre l’envie et l’acte, a le goût de la liberté. Le frisson est là, bien réel, dans l’air chaud et humide de cette semaine annoncée. Et Florence, femme mariée de quarante ans à Montréal, regarde l’écran de son téléphone comme on regarde la mer depuis une falaise. Elle sait qu’elle va sauter. Elle ne sait pas encore quand.
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