La partition de l’absence

Je suis née à Nantes, j’y vis, j’y travaille, j’y ai construit ma vie. Je suis une femme mariée à Nantes depuis quatorze ans, et pourtant, hier, en écoutant la radio, j’ai eu l’impression de ne plus reconnaître ma ville. Ouest-France rapportait qu’un jeune homme de 19 ans avait été tué par balle, le cinquième homicide par arme à feu en deux mois. Je connais le secteur, j’y passe parfois en voiture en allant chercher ma fille à son cours de danse. Le présentateur lisait les faits d’une voix neutre, comme on égraine des dates. J’ai baissé le volume, mon chat Milou a sauté sur mes genoux, et je suis restée là, immobile, à écouter le silence de l’appartement.

Le bruit qui reste

Ce silence, je le connais bien. Je le mesure, je le pèse, je le décompose. C’est mon métier. Ingénieure acousticienne spécialisée dans la conception sonore de parcs urbains, je passe mes journées à traquer les fréquences parasites, à sculpter l’ambiance d’un jardin public, à faire en sorte que le chant d’un merle couvre le ronronnement d’un tramway. Les Nantais marchent dans mes paysages sonores sans le savoir. Sous les magnolias du Jardin des Plantes, quand ils ferment les yeux sur un banc, c’est un peu de mon travail qu’ils respirent.

Selon une étude de l’INSEE sur l’évolution de la population nantaise, notre ville attire chaque année des milliers de nouveaux habitants. Des jeunes, des familles, des entrepreneurs. Mais personne ne parle de ce qui se tait dans ces déménagements. Personne ne dit que parfois, dans une vie bien réglée, on étouffe sans bruit. Comme un souffle qu’on retient trop longtemps.

Il y a six mois, au Lieu Unique, j’écoutais un concert de musique contemporaine. Une pièce pour violoncelle seul, jouée dans l’ancienne biscuiterie. Les notes montaient dans le béton brut, se réverbéraient contre les poutres métalliques, créaient une acoustique étrange, presque intime. J’étais venue seule, mon mari chorégraphe répétait avec sa compagnie. Mes enfants, une fille de dix ans et un garçon de sept, étaient chez ma mère pour le week-end.

La note tenue

Ambiance Nantes

Je ne sais pas pourquoi je suis restée après le concert. Peut-être pour la sensation de solitude choisie, ce luxe rare dans une vie de couple et de parents. Je buvais un verre de vin blanc au bar, appuyée contre la vitre qui donne sur les quais. L’Erdre coulait dans la nuit, noire et lisse comme un ruban de jais.

Il s’est approché sans que je le voie venir. Pas un inconnu, non. Un architecte paysagiste avec qui j’avais travaillé sur un projet de parc dans le quartier de la Création. Nous avons parlé de l’acoustique de la salle, de la difficulté de travailler le bois dans un espace aussi vaste, des goélands qui nichent sur les toits de l’île de Nantes. Des sujets professionnels, rien de plus.

Et pourtant, dans l’intervalle entre deux phrases, je l’ai senti. Ce frisson minuscule qui n’a rien à voir avec l’amour, tout à voir avec la vie. Comme une note tenue plus longtemps que prévu par un musicien, qui vous prend à la nuque et vous retient.

Je l’ai revu trois jours plus tard, pour un café à la Biscuiterie, rue La Fayette. Mon mari chorégraphe est un homme bien, présent, tendre, qui ne mérite pas qu’on le trompe. Et pourtant, c’est exactement ce que j’ai commencé à faire. Pas par manque d’amour, pas par colère, pas par lassitude. Par appétit. Un appétit brut, primaire, pour une chose que je n’avais pas goûtée depuis des années : la sensation d’être une femme, juste une femme, pas une mère, pas une épouse, pas une ingénieure.

Le silence partagé

Les mois ont passé. Nous nous voyions dans des lieux que je connaissais sous leur angle sonore : des cafés discrets, des bancs publics, une fois la rotonde du Parc de Procé, un soir de juin, quand les derniers rayons glissaient sur la pelouse et que les enfants jouaient encore au loin. Je ne décrirai pas ces moments. Ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est ce qu’ils ont libéré en moi.

Une énergie. Une disponibilité. Une façon nouvelle de traverser les rues de Nantes, de regarder les reflets dans les vitrines, d’écouter le vent dans les platanes du cours des 50-Otages. J’avais l’impression de retrouver une langue oubliée. Celle du désir sans culpabilité, du choix sans justification.

Je n’ai jamais parlé à mon mari de ce que je vivais. Pas par lâcheté, je crois. Par élégance. Certaines vérités sont des couteaux : elles coupent proprement, mais elles laissent des cicatrices inutiles. Je n’avais pas envie de le blesser, ni de briser ce que nous avions construit. Je voulais simplement ajouter une pièce à la maison, une chambre secrète dont personne ne connaît l’existence, où je peux aller respirer quand l’air devient trop rare.

Mon chat Milou, lui, sait tout. Il me regarde rentrer, le soir, avec ses yeux de vieux siamois, et je jure qu’il devine. Il se frotte à mes jambes en ronronnant, comme pour dire : « Tu as eu raison de prendre cette heure pour toi. » Je rate toujours la sauce hollandaise, même avec une recette, mais je sais doser le silence dans un jardin public. Chacun ses talents.

L’accord final

L’autre jour, en passant devant le Mémorial de l’abolition de l’esclavage, sur le quai de la Fosse, j’ai pensé à la liberté. Pas à la grande liberté des manuels d’histoire, mais à la petite, celle qu’on s’octroie à bas bruit, dans les interstices d’une existence tracée. Être une femme mariée à Nantes, c’est avoir une carte de la ville dans la tête. On connaît les rues qui mènent chez le boulanger, les chemins qui évitent les bouchons, les horaires des bus. Mais on peut aussi décider de s’asseoir sur un muret, face au fleuve, sans raison, et de regarder l’eau couler.

C’est ce que j’ai fait, hier, juste après avoir appris la mort de ce jeune homme de 19 ans. Je suis allée m’asseoir sur les marches du palais de justice, là où les Nantais se retrouvent pour discuter, manger une glace, regarder les passants. Le soleil déclinait, la lumière dorait la façade. J’ai sorti mon téléphone, j’ai envoyé un message à l’architecte. Pas un mot tendre, juste une phrase banale : « Le parc du Marché de Talensac a une superbe acoustique le soir, tu devrais venir écouter. »

Ambiance Nantes
Ambiance Nantes

Il viendra. Je le sais. Et je ne me suis pas excusée de le savoir.

Ce que j’ai appris, au fil de ces mois, c’est que le désir n’est pas une maladie honteuse. C’est un muscle. Il s’atrophie dans l’oubli, il se distend dans la routine, mais il peut aussi se réveiller, s’étirer, reprendre sa place. Sans drame, sans effraction. Comme un arbre qui pousse de travers dans un jardin, mais qui donne justement la meilleure ombre.

Le jeune homme tué par balle, je ne le connaissais pas. On a dit qu’il s’appelait Mamadou, qu’il avait 19 ans, qu’il était sans casier judiciaire. Une erreur d’aiguillage, un règlement de comptes qui n’aurait jamais dû avoir lieu. Nantes est une ville douce, mais elle a ses failles, ses angles morts, ses silences brutaux. Comme moi.

Alors je continue. Je vais à mon bureau, je modélise des fréquences sur mon logiciel, je réponds aux mails, je prépare le dîner pour les enfants, je discute avec mon mari des répétitions de sa prochaine pièce, je caresse Milou qui s’endort sur le dossier du canapé. Et de temps en temps, je disparais. Une heure, deux heures, un après-midi. Je marche dans les rues de Nantes, je pousse la porte d’un café que je ne connais pas, je choisis une table près de la fenêtre, et j’attends.

Je n’attends rien de précis. Un regard, une phrase, le bruit d’une chaise qu’on tire, le froissement d’un journal qu’on ouvre. L’anticipation elle-même est déjà la récompense. Ce frisson minuscule, ce battement de cœur un peu plus rapide, cette conscience aiguë d’être vivante. Je ne le dois à personne. Je me le donne à moi-même.

Ce soir, en rentrant, je passerai par le Jardin des Plantes. Il y a un banc près de la serre, sous un tilleul, où l’acoustique est parfaite. Pas le bruit de la ville, pas le silence de la mort, juste un entre-deux, une résonance légère. Je m’assoirai un moment. Milou m’attendra à la maison. La sauce hollandaise sera ratée, comme toujours. Mais ce ne sera pas grave.

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