L’attente a un goût de sucre et de pluie
Le matin : la radio et le silence du chat
Le réveil sonne à 6 h 43, mais Romain a déjà les yeux ouverts depuis une minute. Il écoute les bruits de l’appartement : le souffle régulier de Lukas dans le couloir, le grattement feutré de Buster sur le parquet, la goutte d’eau qui tombe dans l’évier toutes les cinq secondes. Il n’a pas bougé. Il reste allongé, les bras le long du corps, et laisse les sons construire une carte sonore de la matinée. La radio s’allume en automatique sur SRF 1. Une voix grave annonce la confirmation d’Urs Lüthy comme nouveau CEO de Zurich Suisse. Romain ne connaît rien à la finance, mais le nom résonne comme une note grave dans le brouillard. Il pense à la veille, à ce message qu’il a relu trois fois avant de s’endormir. « Demain, même endroit, même heure. » Trois mots qui suffisent à faire vibrer sa cage thoracique.
Il se lève, passe une main sur la table de chevet, attrape le mug vide de la veille. Le chat le suit dans la cuisine. Romain verse le café filtre en écoutant le ruissellement contre la porcelaine. L’odeur monte, ronde et amère. Il ferme les yeux une seconde. Il se souvient de l’été de ses douze ans dans le Jura, quand son grand-père lui apprenait à reconnaître les chants d’oiseaux. Le pipit farlouse, le bruant jaune. Son grand-père disait : « Écoute d’abord ce que tu ne vois pas, le reste vient après. » Cette phrase, il l’a gardée. Aujourd’hui encore, il écoute d’abord.
Lukas apparaît dans l’encadrement de la porte, en peignoir, les cheveux en bataille. Il pose une main sur l’épaule de Romain, une pression légère. « Bon anniversaire de mariage ? » murmure-t-il. Romain sursaute. Il avait oublié. Neuf ans. Il embrasse son mari sur la tempe, sent la chaleur de sa peau. « On fête ça ce soir ? » demande Lukas. « Bien sûr. » Mais déjà son regard glisse vers le téléphone, vers l’icône de l’application de messagerie. Rien. Pas encore.
Il fait le petit-déjeuner de Théo, six ans, qui arrive en traînant les pieds, les yeux collés de sommeil. Romain prépare les tartines, coupe la pomme en quartiers minuscules. La routine. Les gestes mécaniques. Mais entre chaque mouvement, il y a un vide, un espace que son esprit remplit avec l’attente. Il entend la respiration de quelqu’un d’autre, une respiration qu’il n’a pas entendue depuis cinq jours. Le souffle court, un peu saccadé, comme après une course. Il ne sait pas pourquoi ce détail lui reste en mémoire. Peut-être parce que c’était la première chose qu’il avait perçue, ce jour-là, dans ce café où tout avait commencé.
Le midi : le comptoir en bois du Café Schober

Il est 12 h 17 quand Romain pousse la porte du Café Schober, à Niederdorf. Il a choisi cette table près de la baie vitrée, celle avec la vue sur la ruelle étroite, mais surtout celle où on entend le grincement des cuillers contre les tasses et le frottement des pages du journal. Il s’assoit, pose les mains à plat sur le bois. Le comptoir est en chêne foncé, patiné par des décennies de paumes et de coudes. La surface est lisse, légèrement grasse au toucher. Il ferme les yeux et laisse ses doigts glisser, cherchant une fissure, une anfractuosité. Il en trouve une, minuscule, près du bord. Il la suit du pouce, comme une ligne de vie.
Il n’a pas commandé. Il attend. Le serveur passe, un homme d’une cinquantaine d’années au sourire fatigué. Romain commande un café noir et un verre d’eau. Il sait qu’il va boire trop vite, par nervosité, puis commander un deuxième café pour rester. Il regarde la pendule au mur : 12 h 23. Il est en avance. Ce n’est pas son heure. Son heure à lui, c’est 12 h 30, le mardi et le jeudi, mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui c’est mercredi. Une anomalie. Un rendez-vous déplacé, à cause d’un emploi du temps qui ne colle pas. Romain n’aime pas les changements de repère. Il a besoin de la répétition pour que l’attente devienne un rituel, un cadre rassurant. Là, c’est le frisson. Il ne sait pas s’il va venir.
Il boit une gorgée de café. Trop chaud. La brûlure sur la langue est agréable, une douleur nette qui ramène son attention dans le présent. Il tend l’oreille. Le bruit de la machine à expresso, le sifflement de la vapeur. Un client rit, fort, trop près. Romain perçoit l’odeur du pain grillé et du beurre fondu, mêlée à celle du tabac froid incrusté dans les fauteuils de velours. Il se souvient d’une autre odeur : celle du cuir d’une veste, un soir de pluie, quand une main avait effleuré la sienne sur le rebord de la fenêtre. Il sent encore la fraîcheur du cuir mouillé, la texture granuleuse sous ses doigts. Il rouvre les yeux.
Le téléphone vibre dans sa poche. Il ne sort pas l’appareil tout de suite. Il veut prolonger la seconde d’incertitude, ce vertige où il peut encore imaginer que c’est lui, ou que ce n’est pas lui, ou que tout peut arriver. Il comte jusqu’à trois. Puis il sort le téléphone. Un message de Lukas : « Pense à prendre du lait pour ce soir. » Il sourit, un peu triste, un peu soulagé. L’attente continue.
Un dimanche de mémoire : les doigts sur la vitre
Romain n’aime pas le dimanche, en général. C’est le jour des familles, des promenades au bord du lac, des brunchs interminables où tout le monde sourit. Lui et Lukas emmènent Théo au Zürichhorn, jouent au frisbee sur l’herbe, mangent une glace chez Sternen Grill. C’est parfait, et pourtant il y a une fissure dans ce tableau. Un besoin diffus, presque physique, d’être ailleurs. Ce dimanche-là, il s’est levé tôt, a préparé le petit-déjeuner, a écouté Théo raconter son rêve de dragons. Puis il est allé dans le salon, a ouvert la fenêtre, et a posé les doigts sur la vitre froide.
La pluie tombait depuis la veille. Une pluie fine, persistante, qui rendait la ville grise comme un cliché argentique. Il regardait les gouttes glisser sur la vitre, dessiner des chemins parallèles. Il se souvient d’une autre vitre, quelques jours plus tôt, dans un appartement du quartier de l’Enge. Une vitre embuée, et la sensation de tracer une lettre du bout de l’index. La buée avait disparu presque aussitôt. Il avait senti l’odeur de l’humidité et du savon, le bruit de la respiration derrière lui, le poids d’un regard sur sa nuque. Il n’avait pas bougé. Il était resté là, les doigts sur le verre, à écouter le battement de son propre cœur se superposer à celui de l’autre. Le silence n’était pas vide. Il était plein de cette attente silencieuse, de ce frémissement intérieur qui ne demandait rien, sinon à durer.
Ce souvenir lui revient par vagues, le dimanche suivant, dans le même salon. Théo construit une tour de Lego, Lukas lit un magazine de sport. Romain est assis à la table basse, une tasse de thé entre les mains. Il n’a pas de message, pas de rendez-vous prévu avant trois jours. Il sent le manque comme un creux dans le bas-ventre. Une absence de poids. Il se lève, va dans la cuisine, ouvre le frigo sans raison. Le chat le suit, miaule. Il sort un bout de fromage, le coupe en dés, le pose par terre. Le museau de Buster est froid et humide contre ses doigts. Il ferme les yeux. Il écoute le ronronnement, une vibration continue qui ressemble à une empreinte sonore. Il se demande si tout est une question de vibration. Le corps qui en cherche une autre, comme un diapason qui aurait perdu sa note.
La fin d’après-midi : le frémissement dans les doigts
Il est 17 h 12. Romain quitte son bureau à la Tonhalle. Il a passé l’après-midi à relire les notes de programmation pour la saison d’automne, à écouter des enregistrements de quatuors à cordes. Mais son esprit vagabondait. Pendant que les altos jouaient en boucle, lui revoyait le grain d’un comptoir en chêne, le grincement d’une chaise, le souffle saccadé. Il marche le long de la Limmat, le téléphone serré dans la main. Le fleuve est vert, charriant des reflets de ciel plombé. Il longe le quai, ralentit devant la librairie Orell Füssli. Il s’arrête, fixe la vitrine sans la voir.
Il repense à une statistique qu’il a lue récemment, dans une étude de l’Office fédéral de la statistique suisse sur les familles homoparentales : 78 % des enfants élevés par deux pères se déclarent aussi heureux que leurs camarades. Il avait aimé ce chiffre, il l’avait même cité à Lukas un soir. Mais ce qui le frappe maintenant, c’est que les 22 % restants ne sont pas nécessairement malheureux. Peut-être qu’ils ressentent simplement un écart, une fêlure imperceptible. Comme lui. Comme ce besoin qui n’a pas de nom, qui n’est pas du mécontentement, juste une tension vers quelque chose d’autre. Il est un homme gay marié à Zurich, et cette phrase, il se la répète parfois pour se rappeler qui il est. Mais ce soir, elle sonne comme une énigme. Il est plusieurs hommes à la fois.
Son téléphone vibre enfin. Il le sort. Un message. Pas de texte, juste une photo : la table en bois du Café Schober, vide, avec un verre d’eau posé. 17 h 14. Romain sourit. Il sait ce que ça veut dire. « Je suis là. Je t’attends. » Il accélère le pas, tourne dans une ruelle, descend vers Niederdorf. Il sent la brise fraîche sur ses joues, le frottement de la laine de son manteau contre sa nuque. Il entend ses propres pas, pressés, puis ralentis. Il ne veut pas arriver essoufflé. Il veut entrer dans le café comme s’il avait tout son temps, comme si l’attente n’avait pas été une brûlure.
La porte s’ouvre. La sonnette tinte. Il voit la silhouette assise à la place habituelle, le dos légèrement courbé, les mains autour d’une tasse. Il ne distingue pas encore les traits. Il perçoit la présence comme une chaleur. Le serveur le salue. Romain avance, pose sa main sur le dossier de la chaise. L’autre lève la tête, sourit. Romain s’assoit, pose ses coudes sur la table, les doigts à quelques centimètres des siens. Il n’y a pas de contact. Pas encore. Il écoute les bruits du café, le cliquetis des tasses, le murmure des conversations, le sifflement de la machine. Et au milieu de tout cela, le silence entre eux, un silence qui vibre comme une corde pincée.
La nuit tombée : le bruit des clés dans la serrure

Il rentre chez lui à 20 h 30. La maison sent le rôti et le thym. Lukas a cuisiné. Théo est déjà en pyjama, assis devant un dessin animé. Romain dépose ses clés dans le plat en laiton près de la porte, le bruit métallique claque dans l’entrée. Il enlève son manteau, le suspend. Ses doigts tremblent encore un peu. Il a les lèvres sèches. Il passe dans la cuisine, embrasse Lukas sur la joue. « Désolé du retard, une réunion qui s’est éternisée. » Lukas hausse les épaules. « On a mangé sans toi, mais j’ai gardé une assiette. » Il sert le plat, le pose sur la table. Romain s’assoit, prend sa fourchette. Il mange en silence, mâche lentement. Le goût de la carotte et du romarin se mêle à celui, persistant, du café et du sucre.
Théo vient s’asseoir sur ses genoux. Romain sent le poids léger de son fils, la chaleur de son corps, l’odeur de shampoing à la fraise. Il pose sa joue sur le sommet de la tête de l’enfant. Il ferme les yeux. Le ronronnement de Buster, parti se coucher sur le canapé, lui parvient comme une vibration sourde. Il repense à la main qu’il a tenue une heure plus tôt, la pression des doigts, la respiration ralentie. Et maintenant, ce contraste. La vie réelle qui le rattrape, avec ses odeurs domestiques et ses gestes tendres. Il n’y a pas de honte, pas de culpabilité. Juste un écartèlement silencieux, une double présence. Il est là avec sa famille, et en même temps il est encore dans le café, à écouter ce souffle.
Il met Théo au lit, lui lit une histoire. Quand il referme la porte de la chambre, il reste un instant dans le couloir, les paumes appuyées contre le mur. Il écoute le silence de l’appartement. Le frigo ronronne. Un robinet goutte. Il repense à son grand-père, à cette phrase sur l’écoute. Peut-être que l’amour est une affaire d’écoute. Celui qu’on donne, celui qu’on reçoit, celui qu’on retient. Il n’a pas de réponse. Il regagne le salon, s’assoit à côté de Lukas sur le canapé, pose sa tête sur son épaule. Lukas tourne une page de son livre. Le pouce de Romain se met à dessiner des cercles sur le tissu du coussin, machinalement. Il cherche une fissure, comme sur le comptoir du café. Mais le canapé est lisse, neuf. Il ferme les yeux. L’attente de mercredi prochain a déjà commencé.
Le samedi : le parfum de la ville avant l’aube
Samedi, 5 h 47. Romain est seul dans la cuisine, une tasse de thé dans les mains. La ville dort encore. Par la fenêtre, il voit les toits de Zurich se découper sur un ciel laiteux. Il n’a pas pu dormir. Il a passé une partie de la nuit à écouter les bruits de la rue : une voiture qui passe, un rire lointain, le grésillement d’un lampadaire. Il a pensé à la dernière fois, à la sensation du tissu de la chemise sous ses doigts, à la façon dont la lumière du couchant découpait les ombres sur le mur. Il s’est répété les mots échangés, les intonations, les pauses. Il a noté mentalement le ton de la voix, plus basse que d’habitude, plus proche.
Il sort sur le balcon, nu-pieds sur le carrelage froid. L’air est humide, sent la pluie imminente et le goudron. Il entend le léger grondement d’un tram qui roule au loin, un bruit sourd et rythmé. Il respire profondément. Le parfum de la ville avant l’aube est une promesse : celle du jour qui vient, des rencontres possibles, de l’inattendu. Il caresse le garde-corps, le métal est froid et légèrement rouillé. Il se souvient d’un balcon semblable, quelques jours plus tôt, où une main avait touché la sienne en lui montrant les lumières de la ville. Il avait senti la différence de température entre sa paume et celle de l’autre, une chaleur qui montait lentement.
Il rentre, referme la porte-fenêtre. Le chat miaule, réclame sa pâtée. Romain vide une boîte dans la gamelle, regarde Buster manger avec avidité. La plante ficus, dans le coin du salon, perd une feuille jaune. Il la ramasse, la pose sur la table. Il la garde parfois, ces feuilles mortes, comme des marqueurs de temps. Il ne sait pas pourquoi. Peut-être pour se souvenir que tout passe, que tout recommence. Il regarde l’heure : 6 h 02. Encore six heures avant le mardi. Six jours avant le prochain mercredi. Il a tout le temps d’écouter.
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