L’heure exacte du secret

Je ne sais pas à quoi elle pense en ce moment. C’est une idée qui m’accompagne, un fil tendu entre deux rendez-vous. Elle est mariée. Moi, je suis son amant. Pas un aventurier, pas un homme qui cherche à combler un vide. Je suis celui qui sait écouter le silence, celui qui ne demande rien, celui qui garde le secret parce que le secret est notre seule monnaie. À Anvers, ville de canaux et de brume, il y a des choses qui ne se disent pas.

Le port et l’odeur du haschisch

Ambiance Anvers

Ce matin, j’ai lu qu’une saisie record de plusieurs tonnes de haschisch avait eu lieu dans le port d’Anvers. Ouest-France rapportait que les douaniers avaient découvert la cargaison cachée dans un conteneur de fruits tropicaux. Ça m’a fait sourire. Je répare des horloges monumentales, je passe mes journées à démonter des rouages dans des beffrois, des gares, des églises. Le port, je le vois de loin, depuis les toits où j’installe parfois des échafaudages. Je ne suis pas du monde des trafics. Mais je connais quelque chose aux recoins, aux cachettes, aux mécanismes qui ne se voient pas.

Elle vient me voir dans mon atelier, un petit espace au rez-de-chaussée d’un immeuble ancien, avec des fenêtres qui donnent sur une cour intérieure. Il y a un escalier en colimaçon, des murs épais, et une odeur de métal et d’huile fine. Socrate, mon chat, dort sur le rebord de la fenêtre. Il aime la chaleur des lampes. La première fois qu’elle est venue, elle a touché une horloge comtoise, celle qui bat la seconde avec un souffle régulier. Elle a dit : « C’est rassurant, ce bruit. » Depuis, je l’attends. Je sais qu’elle viendra quand son emploi du temps le permet. Je ne lui demande jamais quand.

Le goût du café froid

Il y a des jours où l’attente est un muscle qu’on étire. Je prépare du café, je le bois, il refroidit. Je regarde l’aiguille des secondes faire son tour, encore, encore. Je me souviens du geste qu’elle a eu la dernière fois : elle a enlevé son manteau, un imperméable beige, et elle l’a posé sur la chaise. J’ai vu la couture du col, un fil qui dépassait. Je n’ai rien dit. C’est ça, le métier d’amant : remarquer ce que l’autre ne voit pas, et ne jamais le mentionner. Le blanc entre les mots est plus important que ce qu’on prononce.

La semaine dernière, j’ai croisé son mari par hasard dans la Grand-Place. Je ne le connais pas, mais je l’ai reconnu sur une photo qu’elle m’avait montrée, rapidement, une fois. Il parlait au téléphone, un téléphone collé à l’oreille, l’air soucieux. Je me suis demandé s’il avait une idée de ce qui se passait dans l’après-midi de sa femme. Probablement pas. Et ce n’est pas mon rôle de le lui apprendre. Mon rôle, c’est d’être une chambre d’écho, un lieu où elle peut poser ce qu’elle ne pose nulle part ailleurs.

Le vêtement froissé du lendemain

Nous ne passons jamais la nuit ensemble. C’est une règle tacite, comme la cadence d’un balancier. Nos rendez-vous ont lieu en début d’après-midi, parfois en fin de matinée. Je la vois arriver, je lui ouvre la porte, elle entre. Et puis, plus tard, elle repart. Le geste le plus puissant, c’est celui qu’on ne fait pas. Je ne retiens pas son bras. Je ne la regarde pas s’éloigner. Je referme la porte, je retourne à mon établi, et je sens encore son parfum mêlé à la poussière de cuivre. Le lendemain, je retrouve une mèche de cheveux sur le col de ma chemise, ou une tache de fond de teint sur la taie d’oreiller. Je ne lave pas tout de suite. Ce sont des preuves que personne ne voit.

Je pense souvent à la phrase que j’ai lue dans un article sur le basket, après qu’Anvers soit devenu champion de Belgique. Un joueur disait : « On ne gagne pas un titre tout seul. » Moi, je ne gagne rien. Je ne suis pas en compétition. Je suis là, en équilibre, comme une horloge qui tient le temps malgré l’usure.

La plante qui se meurt dans l’atelier

Dans un coin de l’atelier, il y a un ficus que je n’arrive pas à garder en vie. Ses feuilles jaunissent, tombent. Je l’arrose trop ou pas assez, je ne sais jamais. C’est mon père qui me l’a offert quand j’ai emménagé. Il disait qu’une plante, ça oblige à être régulier. Je ne suis pas régulier. Je suis précis, mais pas régulier. Mon métier m’apprend la patience : une horloge du XVIIIe siècle, ça ne se répare pas en une journée. Parfois, il faut des semaines pour trouver la pièce qui manque. C’est pareil pour elle. Je ne sais pas combien de temps ça durera. Je ne pose pas la question.

Un jour, peut-être, elle ne viendra plus. Ou elle viendra moins. Je le sais, je l’accepte. L’amant vit dans l’éphémère. C’est ce qui rend chaque visite précieuse, chaque seconde comptée. Quand je la vois, je ne pense pas à demain. Je pense à maintenant, à la lumière qui tombe sur la table, au bruit de ses talons dans l’escalier.

Le froissement du col

La dernière fois, avant qu’elle parte, elle a remis son imperméable beige. J’ai vu le col froissé. J’ai eu envie de le lisser, mais je ne l’ai pas fait. Le geste avorté est plus intense que le geste accompli. C’est ce qu’on retient : ce qu’on n’a pas osé, ce qu’on n’a pas dit. Elle a ajusté son écharpe, elle a souri, elle a dit « à bientôt ». Et la porte s’est refermée.

Dehors, le vent d’Anvers. Les cloches des cathédrales. Le port qui travaille. Et moi, je reste là, avec le silence des aiguilles.

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