Les matins du mercredi

Je n’ai jamais vraiment cru aux vies parallèles. Pas avant.

Il y a des choses qui s’imposent sans prévenir, comme un accord dissonant dans une partition pourtant bien rodée. Mon métier m’a appris à distinguer les fausses notes. Quand on restaure des orgues, on passe des heures à écouter. À déceler le souffle qui faiblit, l’anche qui déraille, la vibration qui n’est plus juste. On croit tout maîtriser. Et puis un jour, on se rend compte que le silence entre deux notes est plus éloquent que la musique elle-même.

Je suis facteur d’orgues. Un métier rare, hérité d’une tradition qui remonte au Moyen Âge. La plupart des gens imaginent des tuyaux et des claviers. Ils ne voient pas les heures passées à tailler du bois, à doser la pression du vent, à régler des millimètres de cuir. Mon atelier se trouve dans une ancienne brasserie désaffectée, près du canal Albert, à Anvers. La lumière y est grise, traversée de poussière. Il y a toujours une odeur de colle animale et de cire d’abeille. C’est mon royaume. Un royaume que je partage avec personne.

En couple depuis seize ans. Père de jumeaux de dix ans. Une fille et un garçon. Le genre de vie qu’on expose sans y penser sur les réseaux sociaux, enfin, qu’on n’expose pas du tout, parce qu’on a dépassé l’âge des publications fiévreuses. Le genre de vie qui ressemble à une évidence. Et qui l’était. Qui l’est encore, peut-être. C’est là toute la difficulté.

Je ne cherche pas à me justifier. Je cherche à comprendre, si c’est possible. Ce texte n’est pas une confession. C’est un constat, posé froidement, comme on pose un outil sur l’établi après une journée de travail.

Le bruit du quotidien

Le soir, après le dîner, je m’assieds dans le salon. Les enfants font leurs devoirs à la table basse. Ma femme lit, ou regarde une série, je ne sais plus. Je me suis surpris, récemment, à ne plus savoir ce qu’elle regarde. Je l’entends rire parfois, d’un rire que je reconnais à peine. Il me semble qu’il est plus aigu qu’avant. Ou plus grave. Je n’arrive pas à trancher.

Cette sensation d’étrangeté domestique n’est pas nouvelle. Mais je l’ai longtemps ignorée, enfouie sous les rendez-vous chez le dentiste, les sorties scolaires, les courses du samedi matin. La vie à deux est une mécanique bien huilée. On oublie de vérifier les rouages. On suppose que tout tourne encore.

Et puis un jour, on soulève le capot. On voit.

Le 10 août, les travaux sur la bretelle de l’E19 venant d’Anvers vers le ring de Bruxelles ont commencé. Je l’ai appris en écoutant la radio, coincé dans les embouteillages. Des centaines de voitures à l’arrêt, des conducteurs qui pianotent sur leur volant. Je me suis dit que c’était une image de ma vie : une circulation dense, un trajet connu, mais soudain bloqué. Une bretelle fermée. Un détour obligé.

Les détours, je les connais bien maintenant.

Le premier accord

Je ne me souviens plus exactement du jour. C’était il y a neuf mois. Un chantier dans une église à Borgerhout. Un orgue du XVIIIe siècle, muet depuis vingt ans. Le pasteur m’avait prévenu : l’instrument était en piteux état. Quand je suis arrivé, j’ai compris pourquoi. L’humidité avait rongé les sommiers. Des souris avaient grignoté les membranes. Il y avait un nid de pigeons dans le buffet.

Je suis resté seul dans la nef pendant des heures. J’aime ce silence épais des églises désaffectées. On y entend le souffle de la pierre. À un moment, j’ai allumé une lampe tempête pour inspecter le clavier. La lumière a rasé les tuyaux. J’ai vu une silhouette dans l’ombre. Une femme, assise au dernier rang. Elle ne m’avait pas entendu entrer. Elle ne m’a pas vu tout de suite.

Elle était là, immobile, les mains croisées sur les genoux. Elle regardait l’orgue. Pas moi. L’orgue.

J’ai toussé. Elle a sursauté. Elle s’est excusée, a dit qu’elle aimait cet endroit, qu’elle venait parfois s’y asseoir. Qu’elle n’avait pas vu la voiture. J’ai répondu que ce n’était pas grave. Que les églises étaient faites pour ça. Pour s’arrêter.

Nous avons parlé quinze minutes. D’architecture. De musique. De la façon dont le bois se souvient des vibrations. Elle travaillait dans la conservation de manuscrits anciens à la bibliothèque Hendrik Conscience. Elle avait une voix basse, avec un léger accent flamand qui roulait les syllabes. Je lui ai montré un tuyau bouché par un nid. Elle a ri. Un rire clair, qui a résonné sous la voûte.

Je suis reparti avec son prénom. Je l’ai gardé pour moi, comme un bocal vide qu’on remplit de silence.

Les jours ont passé. J’ai oublié. Je crois.

L’attente

Ambiance Anvers

Il y a une chose que les gens ne comprennent pas, quand ils parlent d’infidélité. Ce n’est pas le geste qui compte. C’est l’espace d’avant. L’intervalle.

Les trois jours qui séparent un message du suivant. L’attente devant le téléphone, la main posée sur l’écran éteint. Le poids du temps suspendu.

Je la revois parfois, dans mon atelier. Pas physiquement. Dans ma tête. J’entends sa voix. Je sens l’odeur de l’église, la poussière de bois, la paraffine chaude de la lampe. Ce sont des fragments qui n’ont rien à voir avec ce qui s’est passé, ou ne s’est pas passé. Parce que rien ne s’est passé, pendant longtemps. Juste des mots. Des phrases échangées le soir, quand les enfants dorment. Des conversations qui n’ont aucun enjeu apparent, mais qui portent tout le poids de l’invisible.

Selon un rapport de l’IFOP sur l’infidélité en Europe, publié l’an dernier, un homme marié sur trois déclare avoir eu une relation extraconjugale. Les chiffres ne disent rien, bien sûr. Ils ne disent pas ce qui se joue dans le creux des nuits, quand on regarde le plafond et qu’on se demande si l’autre existe vraiment, de l’autre côté de la ville.

Je suis un chiffre, désormais. Mais je suis aussi un homme qui a mal aux mains, le soir, à force de tenir des ciseaux à bois. Un père qui a appris à ses enfants à faire du vélo sur les quais du Scheldt. Un mari qui, le dimanche matin, prépare des gaufres en écoutant la radio flamande.

Je suis tout ça. Et autre chose, aussi.

Le silence et la fourrure

Un souvenir d’enfance me revient souvent, ces derniers temps. Je devais avoir sept ans. Mon père m’avait emmené dans une brocante à Tournai. Je m’ennuyais ferme. Je me souviens d’un stand où un vieil homme vendait des fourrures. Des manteaux de renard, de vison. L’odeur était forte, un mélange de naphtaline et de fauve. J’ai caressé une fourrure du bout des doigts. Elle était incroyablement douce, mais il y avait quelque chose de mort en dessous. Cette contradiction m’a glacé.

Je n’ai jamais compris pourquoi ce souvenir remonte aujourd’hui. Peut-être parce que la douceur cache toujours une absence. Peut-être parce que je suis, moi aussi, une fourrure sur un étal.

Je n’aime pas cette image. Je la chasse. Mais elle revient.

Le matin du mercredi

Je ne la vois pas tous les jours. C’est le mercredi, généralement. Le matin, avant que les enfants ne rentrent de l’école. Je prépare mes affaires comme pour un chantier. J’explique à ma femme que je dois aller vérifier un relevé de tuyaux à l’église Saint-Jacques. Elle hoche la tête. Elle ne pose pas de questions. Pourquoi le ferait-elle ?

Je marche dans les rues d’Anvers. La ville a changé, ces dernières années. Les vidéos virales montrant « nos villes en déclin », comme les appelle la presse, parlent de Liège, Bruxelles, Anvers. Selon La Dépêche, ce phénomène de « cauchemars belges » interroge notre rapport à l’espace urbain. Je les regarde parfois, ces vidéos. On y voit des rues sales, des immeubles abandonnés. On y entend des gens qui parlent de peur. Je ne sais pas si j’ai peur. Je sais que je traverse la ville sans la voir.

Le mercredi, je la vois.

Nous nous retrouvons dans un café près de la Grote Markt. Rien d’extraordinaire. Un comptoir en zinc, des serveurs qui ne sourient pas. Nous commandons un café allongé, un thé à la menthe. Nous parlons de choses sans importance. Des expositions, des livres. Elle connaît un orgue, dans une chapelle à Lier, dont personne ne s’occupe. Elle me dit qu’il faudrait le sauver. Je lui réponds que je peux aller voir.

C’est tout. Ce n’est rien. C’est tout.

Et pourtant, quand je regagne mon atelier, je sens encore le poids de ses mots. L’attente des trois prochains jours commence.

Le blanc

Un après-midi, nous nous sommes promenés le long du canal. Il pleuvait. Pas une grosse pluie, mais une bruine fine qui colle aux vêtements. Nous nous sommes abrités sous un porche. Elle avait une mèche de cheveux mouillée sur la joue. Je ne l’ai pas touchée. Je n’ai rien fait. Nous sommes restés là, serrés l’un contre l’autre, sans nous toucher, pendant peut-être dix minutes. Le bruit de la pluie sur les pavés. L’odeur du tabac froid qui venait d’une fenêtre ouverte.

C’est ce moment que je retiens. Pas ce qui a suivi. Pas ce qui s’est passé plus tard, dans un hôtel près de la gare, un lieu sans nom, sans caractère, avec des rideaux en polyester et un lit qui grinçait. Je ne veux pas en parler. Ce n’est pas ça, l’important. L’important, c’est l’instant d’avant. Le frisson de la pluie. Le souffle retenu. Le choix de ne pas bouger.

Ambiance Anvers

Après, il y a eu la honte. Pas celle qu’on imagine. Pas une culpabilité dévorante. Une honte plus sourde, plus discrète : celle de savoir que je recommencerai. Que le mercredi suivant, je trouverai une nouvelle excuse. Que je mentirai encore une fois. Sans éclat, sans drame. Simplement.

Ce que j’ai appris

Les gens pensent que l’infidélité est une histoire de désir. C’est une histoire de temps. Le temps qu’on vole, qu’on reprend, qu’on dilate. Le temps qu’on passe à ne pas être chez soi, même quand on y est.

Je ne suis pas fier. Je ne suis pas honteux non plus. Je suis lucide. C’est une forme d’honnêteté, je crois.

Je n’ai pas quitté ma femme. Je ne la quitterai pas. Ce n’est pas l’amour qui manque. C’est autre chose. Une attention. Un regard neuf. La possibilité d’être vu, pour la première fois depuis longtemps, sans les filtres du quotidien.

J’ai vu, dans une étude récente, que les hommes mariés infidèles à Anvers partagent souvent ce sentiment : celui d’être invisibles à la maison. Je ne sais pas si c’est vrai. Je ne connais pas les autres. Je connais juste ce trou dans ma poitrine, qui se comble un mercredi sur deux.

Une danse au secondaire

Je n’ai jamais dansé. Pas vraiment. À seize ans, je suis allé à une boum avec des copains. J’ai passé la soirée adossé au radiateur, à regarder les autres. Une fille est venue me parler. Elle s’appelait Nathalie. Elle m’a demandé pourquoi je ne dansais pas. J’ai dit que je ne savais pas. Elle a haussé les épaules et est repartie.

Je repense à ça, parfois. Cette incapacité à me joindre au mouvement. À être dans le rythme. Peut-être que l’infidélité, c’est ça : une danse qu’on apprend trop tard, en cachette, avec une partenaire qui ne sait pas qu’on fait semblant.

L’heure de fermeture

Il est tard, maintenant. Les enfants dorment. Ma femme éteint la lumière dans la chambre. Je reste dans le salon, à regarder l’écran de mon téléphone. Pas de message. Je sais qu’elle ne m’écrit pas le soir. Nous avons des règles, implicites. Des frontières.

Le silence est bruyant, ce soir.

Je pense à la fusillade dont parlait la gazette locale la semaine dernière. Un jeune homme entre la vie et la mort, à Anvers. Les gens commentent sur les réseaux. Ils ont peur. Moi, je pense à la fragilité des corps. À la nôtre, à tous. À cette ligne fine qui sépare une vie rangée d’une vie brisée.

Je ne suis pas brisé. Pas encore. Mais je sens les fissures.

Le geste du facteur d’orgues

Mon métier m’enseigne la patience. On ne restaure pas un orgue en un jour. On travaille tuyau par tuyau, registre par registre. On accepte que certaines pièces soient irremplaçables. On compose avec le manque.

C’est peut-être ce que je fais, avec ma vie. Je la restaure à petites touches, sans chercher à tout remplacer. Je garde l’ancien, j’ajoute le nouveau. Je vis dans l’entre-deux.

Un homme marié infidèle à Anvers. C’est ce que je suis, désormais. Un mot de plus dans la partition. Une note qui n’était pas prévue, mais qui résonne.

Je me lève. Je vais dans la cuisine. Je bois un verre d’eau. La lumière du frigo éclaire mes mains. Elles sont calleuses, marquées par le bois. Je les regarde. Elles ont touché des instruments centenaires. Elles ont tenu la main de mes enfants. Elles ont effleuré une mèche de cheveux sous la pluie.

Je repose le verre. Je retourne dans le salon. L’écran du téléphone est noir.

Ce soir, je ne lui écrirai pas. Demain non plus. Mercredi, peut-être.

L’attente est mon territoire désormais.

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