L’heure indécise : fragments d’une double vie à Gatineau
6h30, Le bruit de la pluie
Le réveil sonne à six heures trente, mais je suis déjà debout depuis vingt minutes. Assis au bord du lit, j’écoute la pluie tambouriner contre la fenêtre de la chambre. Les orages violents annoncés par Environnement Canada ont finalement eu raison des célébrations de la Fête du Canada prévues à Ottawa et Gatineau. « Selon Le Droit, les autorités ont préféré annuler les festivités par mesure de sécurité », avais-je lu la veille. Une décision logique, mais qui ajoute à cette impression d’étouffement que je traîne depuis des semaines.
À côté de moi, ma femme dort encore. Je l’entends respirer lentement, régulièrement. Son bras repose sur l’oreiller, inerte. Je ne la regarde pas, je connais chaque pli de ce drap, chaque ombre que projette la lumière grise du matin. Ce que je cherche, ce n’est pas elle. C’est le bruit sourd de la vibration de mon téléphone, posé face contre la table de chevet. Il n’a pas vibré. Pas encore.
Je me lève sans faire craquer le parquet. Dans la salle de bain, l’eau chaude coule sur mes mains. Je les place sous le jet, je les regarde, je les sens trembler un peu. Ce n’est pas le froid. C’est l’attente. J’ai appris à reconnaître cette sensation : une tension qui commence dans le creux du ventre et remonte lentement le long de la colonne, comme une vague tiède. J’attends un message. Rien de plus. Un simple mot, une heure, un lieu. Et pourtant, cette attente est plus intense que tout ce que j’ai vécu depuis des années.
Je me souviens d’un été de mon enfance, passé à construire des cabanes dans le bois derrière chez mes parents. Je passais des heures à choisir la branche la plus solide, à ajuster les planches, à tendre la toile imperméable. Il y avait dans cette préparation une joie presque douloureuse, celle de savoir que le moment viendrait, que je grimperais dans cette cabane et que, pendant un instant, le monde serait à moi. C’est la même sensation aujourd’hui, mais l’arbre a changé.
10h15, La pause qui n’en est pas une

Mon travail de spécialiste en permaculture urbaine m’amène souvent à parcourir Gatineau en voiture. Ce matin, j’avais rendez-vous avec un client dans le secteur Aylmer pour discuter de l’implantation d’un jardin comestible sur son toit. Mais le rendez-vous a été reporté à cause des conditions météo. Alors je tourne autour du bloc, sans but précis.
Je m’arrête devant un petit café rue Principale. La pluie a cessé, mais l’air reste lourd, chargé d’électricité. Je commande un café noir, m’assois près de la fenêtre. L’écran de mon téléphone est noir. Toujours rien. Je le glisse dans ma poche, puis le ressort. Geste machinal. Une enquête récente de l’Ifop, dont j’ai lu un résumé dans un article, indiquait que près d’un tiers des hommes mariés admettent avoir eu une relation en dehors de leur couple. Trente pour cent. Un chiffre qui donne le vertige, mais qui ne dit rien sur le sentiment qui précède le geste. Ce sentiment, je le connais bien : c’est une faim particulière, une soif qui n’a rien à voir avec l’eau.
Le café est trop chaud. Je le pose, regarde les gouttes qui coulent lentement le long de la tasse. La dernière fois que je l’ai vue, elle, c’était il y a quatre jours. Dans un stationnement vide, derrière un entrepôt, à la tombée du jour. Rien de spectaculaire : un baiser rapide, un échange de mots à voix basse, la chaleur de sa main sur mon bras. Je repense à l’odeur de son cou, un mélange de savon et de pluie. Mais je ne m’attarde pas, le souvenir est trop précis, trop brut. Il vaut mieux garder cette image pour plus tard, quand je serai seul.
En attendant, je bois mon café en regardant les gens passer. Un homme promène son chien, une femme pousse une poussette. La vie ordinaire. Et moi, au milieu, un homme marié infidèle que Gatineau abrite dans ses rues mouillées, sans que personne ne le sache.
14h00, L’après-midi suspendu
L’après-midi, je travaille à la maison. Ma femme est sortie avec les enfants, un garçon de cinq ans et une petite fille de trois, pour aller dans une bibliothèque municipale. La maison est silencieuse. Je m’installe devant mon bureau, feuillette des plans de jardin, réponds à des courriels. Mais mon esprit dérive.
Il y a, dans le silence, une promesse. Le téléphone est posé à côté du clavier. La vibration imminente est presque audible. Je la sens dans mes doigts avant même qu’elle ne se produise. Et soudain, elle arrive. Une vibration brève, nette. Je prends le téléphone, je lis le message. « Demain, 18h, même endroit ? »
Mon souffle se bloque une seconde. Ce n’est pas la réponse qui compte, c’est le temps qui précède la réponse. Je laisse mes doigts courir sur l’écran, je tape « Oui », j’efface, je tape « Avec plaisir », j’efface encore. Finalement, j’envoie un simple « À demain ». C’est suffisant. Le blanc entre les mots est plus éloquent que tout ce que je pourrais écrire.
Je me lève, vais à la cuisine, bois un verre d’eau. Le goût est neutre, mais ma bouche reste sèche. Je pense à demain. L’attente s’étire, se dilate. Je connais chaque minute qui me sépare de ce rendez-vous : vingt-six heures, trente-deux minutes. C’est une durée précise, presque douloureuse. Mais c’est aussi ce qui donne son intensité à la chose. Sans cette distance, il n’y aurait pas d’électricité.
Je me rappelle un voyage que j’avais fait seul, il y a longtemps, sur la côte atlantique. J’avais passé une journée entière à marcher sur une plage déserte, attendant le coucher du soleil. Ce moment où le ciel vire au rose, où la lumière change de texture, où l’attente devient récompense. L’adultère, c’est un peu ça : on ne vit pas pour le moment, on vit pour l’instant d’avant.
19h00, Le rituel du retour
Le soir, je prépare le dîner. Des pâtes, une sauce tomate, des légumes. Les enfants sont fatigués, ma femme aussi. Elle me raconte sa journée, je hoche la tête, je ris aux bons moments. Je suis un mari attentif, un père présent. Ce n’est pas un jeu, ce n’est pas un mensonge. C’est une autre vérité.

Après le dîner, je fais la vaisselle. L’eau chaude coule sur mes mains, la mousse s’accroche à mes poignets. Je frotte une assiette en pensant à la texture de sa peau, non, je ne dois pas. Je repousse l’image. Le blanc érotique, c’est ça : ne pas décrire, ne pas imaginer, juste laisser un espace vide dans lequel tout peut se glisser.
Ma fille réclame une histoire. Je la prends sur mes genoux, lis une histoire de renard et de lapin. Sa tête repose contre ma poitrine, ses cheveux sentent le shampooing à la pêche. Je suis là, pleinement. Mais il y a une autre présence, invisible, qui flotte entre les pages du livre.
23h30, L’écran allumé
Les enfants dorment. Ma femme lit dans le salon. Je suis couché, le téléphone dans la main. L’écran est allumé, faiblement. Je ne fais que le regarder. Pas de message, pas de photo. Rien. Juste la lumière bleue qui éclaire mon visage.
Je pense à la chaleur annoncée pour la fin de semaine, les avertissements de chaleur pour la région d’Ottawa et de Gatineau, selon les bulletins météo. Une chaleur lourde, oppressante, qui colle à la peau. Ce sera parfait pour une rencontre rapide, à l’ombre d’un arbre, dans un parc que je connais bien. Personne ne pose de questions, personne ne regarde. Les gens suffoquent, ils ont autre chose à faire.
Je repose le téléphone sur la table de chevet. Demain, à dix-huit heures, je serai dans ce parking à l’entrée du sentier. J’arriverai le premier. Je sentirai l’odeur de l’herbe humide, j’entendrai le bruit lointain de la circulation, le crissement des pneus sur l’asphalte. Puis, elle arrivera. Et avant même qu’elle ne parle, je reconnaîtrai le bruit de ses pas. Ce sera tout. Ce sera suffisant.
Le reste, je ne le décris pas. Il n’existe que dans l’intervalle.
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