L’art d’attendre à Marseille : être l’amant d’une ville

On ne choisit pas toujours ce qui nous arrive. Parfois, on choisit simplement comment le vivre. À quarante ans, je pourrais dire que j’ai tout ce qu’il faut. Mais ce serait oublier l’essentiel : j’ai aussi ce que je n’aurais jamais imaginé chercher.

Ce que personne ne voit

Marseille, en été, est une ville qui ne dort jamais. Les nuits y sont moites, pleines de promesses que l’on ne tient pas toujours. Depuis deux ans, je suis devenu l’amant à Marseille d’une femme que je ne nommerai pas ici. Pas parce que j’en ai honte, mais parce que la discrétion est la seule preuve d’amour qui vaille quand on a choisi de vivre à côté des cases.

Je suis viticulteur dans le terroir de Cassis. Un métier que mes mains portent encore le soir, une odeur de terre et de raisin qui ne me quitte jamais. Mes journées commencent avant le soleil, dans les rangées de vignes que je connais mieux que les lignes de ma main. Et pourtant, il y a des choses que même la vigne ne m’a pas apprises. Comme la patience d’attendre un message qui n’arrive qu’à certaines heures. Ou l’art de reconnaître une voiture dans la circulation sans jamais la suivre du regard trop longtemps.

Je suis divorcé depuis deux ans. Ma fille Louise a sept ans. Elle vit chez moi une semaine sur deux, et ces jours-là, mon téléphone reste éteint. Pas par devoir, par évidence. Quand elle joue dans le jardin, quand elle me demande pourquoi les cigales chantent si fort, tout le reste devient secondaire. Même elle. Surtout elle. On dit souvent que les hommes de quarante ans traversent une crise. Personnellement, je pense que c’est une façon de ne pas regarder les choses en face. Ce n’est pas une crise. C’est une clarté nouvelle.

L’invention d’un code

Ce que les gens ne comprennent pas, c’est que la clandestinité d’une relation n’est pas une contrainte. C’est une langue. On apprend à lire les silences, à décoder les regards, à sentir quand l’autre pense à vous sans qu’un mot soit prononcé. Le baromètre des solitudes de la Fondation de France indique qu’un Français sur trois déclare ne pas avoir de confident intime. Peut-être que nous sommes simplement devenus les confidents les uns des autres, dans un monde où personne n’écoute vraiment.

Hier, j’ai raté mon soufflé au fromage pour la énième fois. C’est devenu une blague entre nous. Je lui envoie une photo de mes échecs culinaires, elle me répond par un emoji qui imite la fumée. Ce genre de choses. Des riens qui deviennent des rituels.

Elle a une vie que je connais par fragments : un mari qui travaille dans l’import-export, deux adolescents qui lui ressemblent, une maison dans les collines de l’Estaque. Je ne l’ai jamais vue chez elle. Je ne l’ai jamais croisée dans un supermarché. Nous existons dans un espace parallèle, protégé du réel. Certains diraient que c’est lâche. Moi, je sais que c’est la seule façon de préserver ce que nous avons. La transparence tue le mystère. Le mystère est notre oxygène.

Ambiance Marseille

Les plages la nuit

Le soir, les plages de Marseille changent de visage. Selon France 3 Provence-Alpes, la ville a renforcé la surveillance des plages, de plus en plus fréquentées la nuit. On y croise des familles qui fuient la chaleur, des adolescents qui cherchent l’aventure, et parfois des amants qui n’ont pas de chambre à eux.

Marseille est une ville qui comprend les secrets. Ses ruelles, ses criques, ses escaliers qui plongent vers la mer : tout y est fait pour abriter. Je l’ai appris en grandissant ici, dans ce dédale de calanques et de toits. Ici, on ne pose pas de questions. On observe, on sait, et on se tait. Un peu comme dans une vigne : on ne force pas le raisin, on attend.

L’autre soir, elle m’a dit : « Tu es mon refuge. » Je n’ai pas su répondre. Pas parce que les mots me manquaient, mais parce que je savais que le mot refuge implique aussi une sortie de secours. Et je ne suis pas sûr de vouloir qu’elle en trouve une.

Ce que la vigne m’a appris

La vigne, c’est la patience. On ne récolte pas ce qu’on n’a pas semé, et on ne récolte jamais ce qu’on a semé trop vite. J’ai appris à attendre. À regarder les saisons passer sans avoir besoin d’agir. À comprendre que le meilleur vin est celui qui a vieilli dans l’ombre.

Cette relation aussi est une question de temps. Pas de temps volé au mari, pas de temps pris sur les enfants. Du temps que nous nous offrons, comme on s’offre un verre de blanc sur une terrasse, sans se demander combien de gorgées on aura droit. L’amant à Marseille que je suis devenu ne compte pas les heures. Il les savoure.

Il m’arrive de douter, évidemment. Pas de l’avoir choisie, mais de ce que je lui impose. Est-ce que je lui vole quelque chose qu’elle ne pourra jamais récupérer ? Est-ce que je l’empêche d’être heureuse autrement ? Ces questions me traversent la tête parfois, le soir, quand je coupe les mauvaises herbes entre les ceps. Mais je n’y reste jamais longtemps. Parce qu’être amant, c’est aussi accepter de ne pas avoir toutes les réponses.

L’absence comme présence

Elle part en vacances dans deux semaines. Avec sa famille. Quelque part en Corse. Je sais que je n’aurai pas de nouvelles. Pas de messages, pas d’appels. Pendant quinze jours, elle existera dans un monde sans moi. Et moi, je travaillerai, je jouerai avec ma fille, je regarderai les nuages passer. L’absence est une forme de présence, elle aussi. Elle creuse l’espace nécessaire au retour.

Ambiance Marseille

Je me souviens d’une conversation avec un copain, il y a des mois. Il me parlait de son couple, de la routine, de sa femme qui ne le regardait plus. Je l’écoutais en pensant à elle. À la façon dont elle pose sa tasse de café quand elle veut que je la rejoigne. Au bruit de sa respiration quand elle s’endort à côté de moi, dans une chambre qui n’est ni la sienne ni la mienne. Je ne me suis jamais senti prisonnier de cette relation. Je me suis toujours senti libre d’y rester.

L’amant, ce mot qu’on n’ose pas dire

Le mot amant a une mauvaise réputation. Il sent le tabac froid, l’hôtel de gare, les rendez-vous volés. Pourtant, c’est un mot magnifique. Il dit la passion, le risque, l’engagement sans bulletin de vote. Être amant à Marseille, c’est être celui qui n’a pas de droits mais qui choisit malgré tout de rester. C’est une forme d’honneur silencieux.

Je ne lui ai jamais demandé ce qu’elle voulait. Peut-être par peur de la réponse, peut-être parce que la question est une menace. Je sais juste qu’elle revient. Qu’elle me choisit encore. Et tant que ce sera le cas, je serai là.

Sans condition. Sans exigence. Sans projet commun. Juste un présent qui se renouvelle.

Ce qui reste

Le matin, je taille les sarments. Mes mains sentent le soufre et l’humidité. J’aime cette sensation de terre sous les ongles, comme une preuve que le monde est concret. Il m’arrive de penser à elle en travaillant. À une phrase qu’elle a dite la veille, à une façon de rire qui ressemble à un ruisseau. Rien de spectaculaire. Juste des instants qui s’accumulent.

Un jour, tout s’arrêtera. Peut-être demain, peut-être dans dix ans. Ce n’est pas triste. C’est la règle du jeu. On ne possède pas les gens, on les traverse. Et si on a de la chance, on croise quelqu’un qu’on n’oublie pas.

En attendant, il y a Marseille. Ses pierres chaudes, ses plages de nuit, ses cigales. Il y a ma fille qui grandit, mes vignes qui donnent leur fruit, et cette femme qui m’écrit parfois, juste pour me dire qu’elle pense à moi.

Ce n’est pas une histoire d’adultère. C’est une histoire de présence. Assumée, discrète, entière. Une histoire d’homme qui a choisi d’être exactement là où il voulait être, sans mesurer le prix ni compter les jours.

Alors oui, je suis son amant. Et je n’échangerais cette place contre rien au monde.

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