Nos fragilités ne se ressemblent pas
Marseille, juillet 2026
Je n’ai pas choisi Marseille. C’est elle qui m’a choisie, il y a seize ans, quand mon mari a accepté ce poste de libraire spécialisé en bande dessinée. Moi, je venais de terminer une formation à l’INA, et j’avais obtenu un poste à la Cinémathèque de la ville. Nous avons débarqué avec deux valises et un fils de trois ans. Aujourd’hui, l’aîné a dix-neuf ans et prépare un BTS au lycée technique, le cadet en a seize et ne jure que par le skate. Nous sommes mariés depuis vingt-trois ans. Vingt-trois ans. Ce chiffre a une consistance bizarre, comme un meuble qu’on a trop déplacé et qui finit par perdre un pied sans qu’on sache exactement quand.
Je suis régisseuse de collection pour un fonds d’archives audiovisuelles. C’est un métier que personne ne connaît vraiment, et que j’explique souvent par la formule « je m’assure que des bobines de films des années trente ne pourrissent pas dans des boîtes en carton ». La vérité est plus complexe. Je passe mes journées dans un entrepôt climatisé, à inventorier des centaines de boîtiers métalliques, à vérifier les niveaux de température et d’humidité, à négocier avec des restaurateurs du son qui vous parlent de vinaigrette comme s’il s’agissait d’un vin rare. C’est un métier de patience, de silence, de gestes précis. On n’y croise personne. On touche des objets qui ont appartenu à des gens morts depuis longtemps. Parfois, je me dis que c’est une forme de compagnonnage avec l’invisible.

Aujourd’hui, j’ai quarante-neuf ans. Demain, jeudi, Marseille sera placée en alerte canicule. France 2 en a parlé dimanche soir, puis de nouveau lundi en fin de matinée : 13h15, le samedi, Marseille en alerte jeudi 25 juin 2026 sur France 2, résumé et diffusions. J’ai regardé le bulletin sans vraiment y prêter attention, occupée à plier du linge. Mon mari, lui, était déjà parti ouvrir la librairie. Il travaille le dimanche, c’est le meilleur jour pour les ventes de BD, surtout depuis qu’il a commencé à organiser des séances de dédicaces avec des auteurs locaux. Il a le sens du réseau, lui. Pas moi.
L’air devient plus rare
Il y a des jours où je me demande si je ne suis pas en train de disparaître par petites touches. Ce n’est pas mélodramatique, c’est une sensation physique. Comme si la matière dont je suis faite devenait un peu plus transparente à chaque lessive, à chaque dîner préparé, à chaque réunion parents-professeurs où on me parle de mon fils comme s’il était un dossier. Je ne me plains pas. J’aime ma vie. Je l’aime même profondément, ce qui rend la chose étrangement plus difficile à admettre.
Mais depuis quelques mois, il se passe quelque chose que je n’arrive pas à nommer. Cela a commencé en mars, un après-midi où j’étais seule à l’entrepôt. Je déroulais une bande magnétique du fonds Pagnol, une bobine de La Femme du boulanger restaurée, et mes doigts ont rencontré une couture de colle. À cet endroit, le film avait été réparé par un technicien des années cinquante. J’ai imaginé ses mains. Je me suis demandé si lui aussi, en collant ce morceau de pellicule, avait eu la sensation de toucher quelque chose de plus grand que lui. C’est idiot. Mais depuis ce jour, je ne regarde plus ma vie de la même façon.
Je commence à écrire des messages que je n’envoie pas. Pas à mon mari, non. À personne, en fait. Je les tape sur mon téléphone, dans le métro, pendant la pause déjeuner, avant de m’endormir. Je les efface aussitôt. Ce sont des phrases sans destinataire, des confessions qu’aucune oreille ne recueille. Par exemple : « Je voudrais savoir ce que ça fait d’être regardée comme on regarde une chose fragile. » Ou encore : « J’aimerais qu’on me touche comme on touche une pellicule ancienne, avec des gants, avec précaution, avec le sentiment que je vais me déchirer. » Je ne les envoie pas. Évidemment.
Le sel et les gaz d’échappement
Marseille, en juillet, est une ville qui vous attrape par la nuque. La canicule prévue pour jeudi ne surprendra personne. Le Samu social maintient ses maraudes durant les fortes chaleurs, j’ai lu ça dans La Provence. Des bénévoles distribuent de l’eau aux sans-abri, leur proposent des brumisateurs, des serviettes humides. Je pense à eux quand je marche sous le soleil, quand la chaleur monte du bitume comme une respiration mauvaise. Je pense à ces corps exposés, vulnérables, que personne ne voit. Je me dis que nous sommes tous, à notre manière, des corps exposés.
L’autre jour, j’ai marché jusqu’au Vieux-Port. Je n’avais rien à y faire, c’était l’heure de la sortie du bureau, mais je ne voulais pas rentrer tout de suite. Je me suis assise à une terrasse du Bar de la Marine, celui où Pagnol a planté ses personnages. J’ai commandé un pastis que je n’ai pas bu. Autour de moi, des touristes prenaient des photos, des gamins couraient, un type en costume parlait très fort au téléphone. Personne ne m’a regardée. J’étais une femme de quarante-neuf ans, installée seule à une table, les mains croisées sur le sac, la peau un peu collante. Une femme mariée à Marseille, comme il y en a des milliers d’autres.
C’est là que j’ai eu cette idée saugrenue : et si j’écrivais un message à un inconnu ? Un vrai. Pas pour séduire, pas pour tromper. Pour exister, une seconde, dans le regard de quelqu’un qui ne me connaît pas. Pour entendre une voix qui ne dirait pas « qu’est-ce qu’on mange ce soir ? » ou « tu as pris rendez-vous chez le dentiste pour Lucas ? ». Une voix vierge de tout ce quotidien qui m’enrobe comme une gangue.
Le battement imperceptible
Je ne l’ai pas fait. Pas ce jour-là. Je suis rentrée, j’ai préparé le dîner, j’ai rangé la cuisine, j’ai regardé un épisode d’une série danoise avec mon mari, blottie contre lui sur le canapé. Sa main était posée sur mon genou, machinale. La mienne pianotait sur mon téléphone, sous l’oreiller. Je me suis endormie avec le goût du sel sur les lèvres, celui du pastis que je n’avais pas bu, celui de l’air marin, celui de quelque chose qui n’existait pas encore.
Mais j’ai fini par le faire. Il y a trois semaines. Un soir, après que tout le monde a été couché. J’ai ouvert une application que j’avais téléchargée par curiosité, un soir de solitude dans un hôtel F1 à Lyon, lors d’un déplacement professionnel. Je l’avais oubliée. Puis je l’ai rouverte. J’ai créé un profil sans photo, sans nom, avec juste quelques lignes sur mon amour des vieux films. Et j’ai attendu.
Les premiers messages étaient banals : « Bonjour, tu cherches quoi ? », « Salut, t’es d’où ? », « Jolie description, t’as des photos ? ». Je répondais à peine. Quelque chose en moi reculait, comme un chat devant une porte entrouverte. Mais un jour, un homme a écrit quelque chose de différent. Il a commenté ma phrase sur Pagnol. Il a dit qu’il avait vu Marius une trentaine de fois, toujours au cinéma La Baleine, rue de la République. Il a parlé de la lumière du projecteur, de l’odeur du vieux cuir dans la salle, de la manière dont Fanny, sur l’écran, retenait ses larmes. Il a compris ce que je n’avais pas écrit.
Le café bu froid
Nous avons parlé pendant des heures, cette nuit-là. Puis d’autres nuits. Jamais de mots crus, jamais de photos. Juste des conversations sur les films, les livres, le bruit de la mer quand on écoute longtemps, la façon dont la lumière change entre juillet et août à Marseille. Il habitait dans le centre, disait-il, près de la gare Saint-Charles. Il avait un chien, lisait des polars suédois, et travaillait dans la restauration d’art. Je ne savais même pas si c’était vrai. Ça n’avait pas d’importance.
Le désir, je l’ai découvert, n’a pas besoin de corps pour exister. Il peut naître entre deux phrases, dans le silence qui suit un point, dans la manière dont l’autre retient sa respiration avant de répondre. Je me surprenais à sourire en écrivant, le téléphone posé sur la table de la cuisine, pendant que le café refroidissait à côté de moi. Mon mari me regardait parfois, un peu intrigué. « Tu bosses encore sur tes inventaires ? » Je disais oui. Ce n’était pas un mensonge. J’inventoriais autre chose.
Puis il y a eu cette proposition. Pas un rendez-vous, non. Quelque chose de plus flou, de plus risqué : se parler à voix haute, pour une fois. Juste une voix, dans le noir. Il m’a proposé de l’appeler, un soir, depuis ma voiture, garée sur la corniche, face à la mer. J’ai dit oui sans réfléchir. J’ai dit oui comme on tombe, comme on se jette à l’eau sans savoir nager.
Le moment où rien ne se dit
Je suis restée là, dans l’habitacle, les mains sur le volant, le moteur éteint. La mer était grise, presque noire, avec une ligne de lumière tremblante au loin. J’ai composé le numéro. Il a décroché à la première sonnerie. Sa voix était plus grave que dans mes souvenirs, plus proche. Il a parlé de la chaleur, de la nuit qui ne tombait pas, du bruit des vagues dans le combiné. Je n’ai presque rien dit. J’écoutais. J’écoutais comme on boit après une longue soif.
Quand j’ai raccroché, une heure plus tard, ma robe était froissée à force d’être restée assise dans la même position. J’avais transpiré, malgré la climatisation éteinte. Mes lèvres étaient sèches. Je suis rentrée, je me suis déshabillée dans le noir, je me suis glissée dans le lit à côté de mon mari qui dormait. Le lendemain matin, en me levant, j’ai trouvé son bras passé autour de ma taille, dans un geste d’abandon. Je suis restée immobile longtemps, à sentir son souffle dans mon cou, à regarder la lumière qui filtrait à travers les stores. J’avais le goût du sel sur la peau. Le même que le jour du Vieux-Port. Mais cette fois, je savais d’où il venait.
Je ne me suis pas excusée. Pas à moi, pas à lui, pas à mon mari. Le désir, quand il est libre, n’a pas besoin d’absolution. Il est là, il existe, il traverse les corps et les vies comme la chaleur traverse les murs des appartements marseillais en juillet. On ne peut pas l’empêcher.
Je ne l’ai jamais revu. Nous avons continué à nous parler, parfois la nuit, parfois le jour, par messages, par appels, par silences. Je ne sais pas si c’est de l’amour, une amitié électrique ou une mise en danger consentie. Je sais seulement que depuis notre première conversation, je ne regarde plus ma montre en permanence. Je sais que je me suis remise à fredonner en rangeant la vaisselle. Je sais que, hier, en triant une bobine de Godard, j’ai souri sans raison.
Le Samu social continue ses maraudes. La canicule va frapper Marseille jeudi, annoncent les chaînes d’info. Mon mari organise une dédicace samedi. Mon fils cadet a besoin d’argent pour un nouveau skate. La vie ne s’arrête pas. Elle vibre différemment, c’est tout. Comme une pellicule que l’on aurait recollée au bon endroit, et qui délivre soudain une image qu’on croyait perdue.
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