Zurich, 18h43, un mardi : les vies que je n’ai pas eues

Il y a une heure précise, à Zurich, où la lumière change. Ce n’est pas le coucher de soleil spectaculaire des cartes postales, non. C’est cette minute où le lac vire au gris acier, où les reflets des immeubles de la Bahnhofstrasse s’effacent et où la ville, soudain, retient son souffle. C’est l’heure du trajet de retour, celle où les tramways sont bondés de visages qui ne se regardent pas. C’est aussi, pour moi, le moment le plus dangereux de la journée. Non pas à cause d’une quelconque menace, mais à cause de ce qui s’y niche : le possible.

Je m’appelle Delphine. J’ai quarante-huit ans, je suis régisseuse de production pour une compagnie de danse contemporaine, et je suis mariée depuis quatorze ans à Philipp, ingénieur acousticien. Nous avons un fils, Olivier, qui a dix ans. Cette phrase pourrait suffire à dessiner une vie. Elle la contient, en partie. Mais elle en ignore les plis, les coutures invisibles, les petites cassures qu’on répare en silence.

Sur le chemin du retour

Le tramway 11, direction Bucheggplatz. Je connais chaque arrêt par cœur, le grincement des portes, l’odeur de pluie sèche sur les vêtements en laine. Aujourd’hui, je suis restée plus longtemps que d’habitude au studio de répétition. Les danseurs travaillaient une séquence d’ouverture, un geste suspendu, une hésitation du bras avant le lâcher. J’ai regardé, fascinée, ce moment de tension pure. Ce presque-rien qui contient tout. C’est idiot, mais j’ai pensé à un texto que je n’ai pas envoyé. Pas à son contenu, juste au geste : le pouce qui hésite au-dessus de l’écran, la chaleur soudaine du verre sous la peau. Le souffle coupé avant d’appuyer sur « envoyer ».

Je n’ai pas envoyé le message. Je me suis contentée de fixer l’icône de la conversation, puis j’ai glissé le téléphone dans ma poche, comme on range un objet dangereux. L’anticipation est un muscle qu’on peut entraîner, et je suis devenue une athlète de l’attente. Attendre un son, un signe, une vibration contre ma cuisse. C’est un sport solitaire, exigeant, qui ne se voit pas. Les gens autour de moi voient une femme en blazer noir, les cheveux attachés, un sac en bandoulière. Ils ne voient pas le compteur invisible qui tourne dans ma poitrine.

La maison, le soir

Ambiance Zurich

Chez nous, le rituel a la régularité d’un métronome. Philipp prépare le dîner en écoutant un podcast sur les innovations dans le traitement acoustique des salles de concert. Olivier fait des devoirs à la table du salon, un casque sur les oreilles, le crayon qui gratte le papier. Moi, je plie du linge dans la chambre, et je me surprends à respirer l’odeur de la veste que j’ai portée mardi dernier, celle que j’ai oublié de mettre au sale. Je ferme les yeux une seconde, et je sens le parfum d’une rue, le froid sec d’une autre rive, le bruit d’un train qui entre en gare. Ce n’est pas un souvenir précis. C’est une superposition de sensations, une aquarelle de moments. Rien d’explicite, rien de nommé. Juste l’écho d’une présence possible.

Je me suis mise à aimer les mardis. Pourquoi le mardi ? Je n’ai pas de réponse logique. Peut-être parce que c’est le jour le plus neutre de la semaine, celui où rien n’est censé arriver. Un jour de transition. C’est sur un mardi que, selon un article lu récemment dans La Dépêche, deux villes suisses ont chuté dans le top 10 mondial de la qualité de vie. Zurich n’en faisait déjà plus partie depuis quelques années, mais la nouvelle m’a frappée. Comme si l’on annonçait officiellement ce que je ressentais confusément : une imperceptible perte d’altitude. La ville est toujours belle, prospère, organisée. Mais il manque quelque chose. Une vibration, peut-être. Une dissonance.

Le travail du hors-champ

Je passe mes journées à organiser des répétitions, des tournées, des plannings. À résoudre des problèmes de lumière, de son, de transport de décors. Mon métier est celui de l’invisible : le spectacle n’existe que parce que des centaines de décisions en coulisses ont été prises. Je suis l’architecte du hors-champ. Et c’est peut-être ce qui m’a préparée à cette autre vie dans les marges : celle où je suis une femme mariée à Zurich, et où une part de moi existe en pointillé, entre les lignes du planning que personne ne voit.

Je ne cherche rien de concret. Je ne poursuis pas un scénario. Ce serait trop simple, trop romanesque. Ce que je cherche, c’est ce frisson dans la nuque quand le téléphone vibre et que je ne l’écoute pas tout de suite. Ce temps suspendu entre la notification et la décision de la regarder. C’est dans cet intervalle que je me sens vivante. Quelques secondes où je ne suis ni mère, ni épouse, ni régisseuse. Juste une femme qui attend, qui pressent, qui imagine. Et qui choisit de ne pas savoir. Le blanc érotique dont parlent les livres, je le vis chaque jour sans jamais le consommer. Il est ma respiration secrète.

Un café, une fracture

Mesdames, Messieurs, nous allons procéder à une coupure de courant programmée dans le quartier entre 14h et 16h pour maintenance du réseau. L’avis était collé à l’entrée de l’immeuble professionnel. Je l’ai lu en souriant. Une coupure. Une interruption. Une pause forcée dans le flux. J’ai pris mon café plus tard que d’habitude, dans un petit café à l’angle de la Beckenhofstrasse. La serveuse a renversé un peu de lait sur la soucoupe, et j’ai regardé la tâche s’étaler, lentement. Rien ne se passait. Le temps s’étirait comme un chewing-gum. C’était exactement ce dont j’avais besoin.

J’ai pensé à un voyage que j’avais fait seule il y a trois ans, à Bruxelles, pour une résidence d’artistes. J’étais restée une semaine dans un petit hôtel près de la Grand-Place. Chaque soir, je choisissais un restaurant différent, je lisais un chapitre d’un roman, et je rentrais avant vingt-deux heures. Rien d’aventureux. Mais chaque soir, en regagnant ma chambre, je prenais une douche longue et chaude, et je restais assise sur le rebord du lit, en peignoir, à regarder la lumière orange du lampadaire à travers les rideaux. Je n’attendais rien. Je n’espérais rien. Pourtant, cette absence d’attente était la sensation la plus chargée de désir que j’aie jamais connue. Le manque, quand on ne manque de rien, est une forme de plénitude.

Les livres qu’on ne lit pas

Ce soir-là, en rentrant, j’ai trouvé un livre sur la table de la cuisine. Petit traité de la vie intérieure, de Frédéric Lenoir. Philipp l’avait acheté à la gare. « Pour toi, a-t-il dit en haussant les épaules. J’ai pensé que ça pourrait te plaire. » J’ai feuilleté les premières pages, et j’ai eu un mouvement de recul intérieur. Trop de mots, trop de sens, trop de quête de sens. Je n’ai pas besoin de chercher le sens de ma vie. J’ai juste besoin de la laisser infuser, comme un thé qu’on oublie et qui refroidit. Un j’aurais pas dû m’est passé par la tête : j’aurais pas dû laisser voir que j’étais ailleurs. Je lui ai souri, j’ai dit merci, et j’ai posé le livre sur l’étagère, entre un guide des randonnées zurichoises et un recueil de poèmes de Rilke. Il y restera des mois, peut-être des années. Ces petits gestes qui trahissent une distance qu’on ne veut pas nommer, je les collectionne sans les regarder.

L’été qui brûle

Dans la même semaine, le journal local rapportait que la Suisse alémanique s’assèche, que les restrictions d’eau se multiplient et que la pluie se fait toujours attendre. J’ai regardé le ciel, parfaitement bleu, et je me suis dit que l’été était en train de griller la ville. Les fontaines publiques tournaient au ralenti, les pelouses jaunissaient. Il y avait quelque chose de fascinant dans ce dessèchement lent, cette agonie végétale sous un soleil implacable. Comme une métaphore qui s’ignore.

Mes journées étaient pleines. Trop pleines. La compagnie préparait une première en septembre, et je passais mes soirées à relire des contrats, à vérifier des dates, à répondre à des mails. Dans ces moments de tension, je retrouve un certain calme. Le chaos opérationnel me vide la tête. Mais le soir, après le coucher d’Olivier, Philipp et moi nous asseyons chacun à un bout du canapé, lui avec son téléphone, moi avec le mien. La lumière bleue des écrans nous sépare comme une rivière. Parfois, nos regards se croisent. Nous sourions. Nous n’échangeons rien d’autre. Ce sont des sourires de politesse, des gestes de vieux colocataires. Ce n’est pas malheureux. C’est juste lisse. Trop lisse.

Le vêtement froissé

Ambiance Zurich

Samedi matin, je suis allée courir le long du lac. Le parcours habituel : jusqu’au Chinese Garden, puis retour. L’eau était calme, d’un vert profond. J’ai croisé une femme qui promenait un chien, un couple qui faisait du vélo, un vieil homme assis sur un banc qui lisait NZZ am Sonntag. Rien d’extraordinaire. Mais en rentrant, j’ai retiré mon t-shirt de sport, un vieux noir, un peu usé au col, et je l’ai posé sur la chaise de la chambre. Il était froissé, humide, imprégné de sel et d’effort. Je l’ai regardé quelques secondes. C’est con, mais ce vêtement froissé disait plus de moi que toutes les conversations que j’avais eues de la semaine. Il portait la trace d’un mouvement, d’un souffle, d’une fatigue choisie. Il était vivant, en quelque sorte.

La nuit suivante, je n’ai pas bien dormi. Je me suis levée vers trois heures, je suis allée dans la cuisine boire un verre d’eau. La ville, par la fenêtre, était une constellation orange et noire. J’ai allumé mon téléphone. Pas de message. J’aurais pu en envoyer un, mais à qui ? Il n’y a pas de destinataire dans cette histoire. Pas de rendez-vous secret. Pas de visage. Juste un vide que j’ai appris à apprivoiser. Un intervalle entre deux trains, entre deux tâches, entre deux jours. Le frisson de l’attente sans objet.

L’art de la diagonale

Si je devais dessiner ma vie, je ne tracerais pas des lignes droites. Des diagonales, plutôt. Des chemins de traverse, des bifurcations discrètes. Je suis une femme mariée à Zurich, et j’ai appris que la fidélité n’est pas une question de corps, mais de langage. On peut tromper un conjoint sans jamais le toucher, simplement en laissant une phrase en suspens, en retenant un regard un peu trop long, en choisissant l’écran plutôt que le réel. La plus grande infidélité, c’est l’absence. Et l’absence, je la cultive comme un jardin secret, avec des gestes minuscules : laisser une tasse de café vide sur le bureau, repousser le dîner de vingt minutes pour finir un chapitre, marcher seule dans la vieille ville un dimanche après-midi.

Ce sont mes petites trahisons quotidiennes. Personne ne les voit, personne ne les sait. Elles m’appartiennent. Et elles suffisent à me faire sentir que je suis encore traversée par quelque chose qui n’est ni le devoir, ni l’habitude, ni le confort. Parfois, je me dis que je devrais en parler. Mais à quoi bon ? Le mystère est une forme de liberté. Et à quarante-huit ans, j’ai appris que la liberté, ça ne se crie pas. Ça se respire.

Le dernier tram

Il est vingt-trois heures, un mardi. Je suis seule dans le tramway 11, direction le terminus. Les vitres sont embuées, les lumières jaunes dansent sur l’asphalte mouillé. Je ne rentre pas chez moi tout de suite. Je descends un arrêt plus tôt, devant le lac. L’eau est noire, à peine ridée. L’air sent l’herbe et le minéral. Je reste debout quelques minutes, les mains dans les poches, à écouter le clapotis minuscule. Il n’y a pas de suspense, pas de dénouement. Le tram repart, la ville s’endort, et je finirai par rentrer. Mais pendant cette minute suspendue, je ne suis ni une mère, ni une épouse, ni une régisseuse. Je suis juste la femme qui attend. Et cette attente, immense et silencieuse, est la seule aventure qui me reste.

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