Ce que les arènes savent de moi
Le dimanche matin, le Gard se tait. C’est un silence que je connais par cœur, un silence qui a une texture, une chaleur, une moiteur particulière sous les platanes du boulevard Victor-Hugo. Les touristes ne sont pas encore là, les volets sont clos, et la pierre blonde des arènes absorbe tout, jusqu’aux derniers échos de la nuit. Je m’assois toujours sur le même banc, celui qui fait face aux trois arches condamnées, et j’écoute. C’est mon travail, en quelque sorte. Mais je n’ai pas toujours su l’expliquer.
Je m’appelle Maxime. J’ai vingt-six ans, je vis à Nîmes depuis cinq ans, et je suis acousticien, spécialisé dans les monuments antiques. Concrètement, je mesure la réverbération du son dans les théâtres et les arènes romaines afin d’aider les architectes, les metteurs en scène et parfois même les compositeurs à comprendre comment un espace vieux de deux mille ans peut encore faire vibrer une voix, un pas, un souffle. Cela paraît abstrait, dit comme ça. En réalité, c’est très physique. La pierre mémorise. Elle garde la trace de tout ce qui a résonné contre elle. Et, depuis quelques mois, elle garde aussi mon secret.
Je n’ai rien cherché. C’est elle qui est venue, ou plutôt c’est venu ensemble, comme un accord imprévu entre deux fréquences qui se rencontrent par hasard. Elle n’habite pas Nîmes. Elle vient d’une ville plus au nord, une ville grise et sérieuse, où sa vie est organisée, réglée, habitée. Elle est mariée, mère de deux enfants. Elle n’a jamais prétendu le contraire, et moi je n’ai jamais eu l’intention de briser quoi que ce soit. Je suis l’amant. Je l’ai accepté, parce que c’est la vérité de notre histoire. Pas une vérité triste, attention. Une vérité qui tient, justement, parce qu’elle est fragile. Être l’amant à Nîmes, cela veut dire protéger le silence qui rend notre lien possible. C’est une discipline. Une forme d’attention amoureuse, peut-être, plus exigeante que toutes les histoires officielles que j’ai pu vivre.
Mesure 1 : Le bruit du dimanche matin
Il y a deux mois, un dimanche, j’ai rencontré par hasard un vieux monsieur qui promenait un chien étrange, un croisement entre un griffon et un corgi. Nous avons parlé de la pluie, du mistral, de la saison touristique. Puis il m’a dit, sans transition, que Le Gard serait représentant de la France pour l’Europe, je ne sais plus trop quelle commission, quel programme culturel. Il avait l’air fier. La Dépêche rapportait que c’était une première, une reconnaissance de notre patrimoine immatériel. Je l’ai écouté avec plaisir, sans oser avouer que je m’intéressais moins à la fierté collective qu’à cette capacité qu’a notre ville de se taire. C’est elle qui m’a appris la discrétion.
Avant, j’avais la vie d’un homme de mon âge, je suppose. Une vie un peu bruyante, faite de soirées sans lendemain, de projets à moitié terminés, d’une montre connectée qui vibrait pour des messages sans importance. Je courais après les décibels, sans le savoir. Aujourd’hui, ma montre ne vibre plus que pour les appels de mes clients. Et je l’ai changée, d’ailleurs, pour une vieille montre mécanique que j’ai réparée moi-même, c’est un autre de mes petits travers, j’aime ce qui fonctionne à l’ancienne. Parfois, je la regarde pour ne pas regarder l’heure. Vous comprenez la différence ? Je la regarde pour me rappeler que le temps passe, mais que l’essentiel, lui, ne se mesure pas.

Elle arrive toujours le jeudi. C’est notre jour, un jour que nous avons choisi parce qu’il n’appartient à personne d’autre. Elle prend le train de 18h42, elle descend à Nîmes centrale en même temps que les derniers banlieusards et les étudiants qui rentrent chez leur famille. Je l’attends sur le quai, pas trop près de la sortie. Elle me repère immédiatement, je vois son regard changer, quelque chose se desserre dans sa mâchoire, dans ses épaules. Elle ne sourit pas tout de suite, mais je sens qu’elle respire mieux. C’est peut-être ça, finalement, la sensualité discrète : voir quelqu’un reprendre vie sous nos yeux, sans qu’aucun mot ne soit prononcé.
Mesure 2 : La chambre aux trois arches
Mes relevés acoustiques m’ont appris que les arènes ne résonnent pas partout de la même façon. Il y a des zones mortes, des zones chaudes, des endroits où un murmure porte soudainement jusqu’au troisième gradin. J’ai une carte, dans mon bureau, où j’ai noté ces variations sur des semaines de mesures. Personne ne la regarde, à part des étudiants parfois. Mais moi, je sais qu’il y a des endroits du monde où la voix d’une personne peut traverser des murs, l’espace et le temps sans perdre son intensité. C’est un peu la même chose avec le secret que je porte.
Tout a commencé en décembre, lors d’un séminaire à Montpellier sur la restitution acoustique des théâtres antiques. Elle était dans le public, assise au troisième rang. Elle travaillait, je crois, dans le conseil en politiques culturelles. Elle m’a posé une question après ma présentation, sur la différence entre l’écoute d’aujourd’hui et celle des spectateurs romains. Je n’ai pas su répondre, pas vraiment. Elle est venue me reparler un peu plus tard, autour d’un verre. Rien de plus. Puis elle m’a écrit, quelques semaines plus tard, pour me demander des précisions sur un article que j’avais publié dans une revue spécialisée. L’échange était technique, sérieux. Sa première phrase était toujours : « J’espère que je ne vous dérange pas. » Je sentais qu’au contraire, elle avait besoin d’être dérangée, sortie de sa vie trop organisée. Et moi, j’avais besoin de quelqu’un qui ne sache pas tout de moi, justement, pour me sentir entier.
Je me souviens de la première fois où nous avons passé la nuit ensemble, enfin, « passé la nuit » est un bien grand mot, puisqu’elle reprenait le train à 5h47 pour être au petit-déjeuner avec ses enfants. Nous avions loué une chambre du côté de la rue de la Madeleine, une chambre simple, avec des murs épais comme dans un cloître. Je n’ai pas réfléchi à ce que je faisais. C’est venu naturellement, avec une évidence tranquille. Je me souviens du silence, surtout. Après l’amour, il y a eu un long moment où aucun de nous n’a parlé. Nous étions face à un mur de pierre ancienne, et j’ai eu l’impression étrange que ce mur, lui, nous approuvait. C’est un fantasme de technicien, sans doute. Mais c’est exactement ce que j’ai ressenti.
Mesure 3 : Le spectre du jeudi
Il y a une expression que je déteste : « midlife crisis ». À vingt-six ans, je n’ai pas de crise, je n’ai même pas de milieu de vie. Je suis simplement entré dans une saison où j’ai choisi une intensité plutôt qu’une visibilité. Et soyons honnêtes, le choix n’a pas toujours été confortable. Certains jeudis, je l’attends sur le quai et je me demande ce que je fais là. Elle descend, elle marche vers moi, et je regarde sa tête baissée, son sac trop lourd, et je me dis qu’elle pourrait ne pas venir, que ce serait peut-être mieux pour elle. Mais elle vient. Et quand elle est là, tout devient simple.
Peut-être est-ce cela, être un amant à Nîmes : accepter de ne compter pour personne en dehors de ce moment-là, pour compter infiniment pour une seule personne pendant quelques heures. Est-ce que j’en souffre ? Parfois, je crois, mais pas de la manière qu’on imagine. Je souffre de ne pas pouvoir lui demander de rester un jour de plus. Je souffre de la voir consulter discrètement les horaires de train dans son téléphone, ce geste précis, presque honteux, qui scelle notre histoire dans un cadre de fer. Je souffre de mon impuissance le dimanche matin, quand je passe devant une école et que je regarde les mères accompagner leurs enfants, et que je me demande si elle fait la même chose, là-bas, dans sa ville grise.
Mais je ne reviendrais pas en arrière. Il y a un mot pour ça, que j’ai lu dans un roman de Marguerite Duras, un mot que je ne comprenais pas avant : la passion. Duras écrivait que la passion, ce n’est pas le désir, c’est la capacité à souffrir sans se plaindre. Enfin, elle disait peut-être autre chose, je suis mauvais en citations. Mais ce que je retiens, c’est que j’ai cessé de me poser la question du « pourquoi moi » ou « pourquoi elle ». C’est arrivé. C’est là. C’est précieux.
Mesure 4 : La virgule du retour
Réflexion faite, j’aurais peut-être dû dire non, ce premier soir, quand sa main a effleuré la mienne sur la table du séminaire. J’aurais peut-être dû regarder ma montre, dire que mon train était à 21h, et mettre de la distance entre ce corps qui s’approchait et ma vie déjà bien remplie. Mais j’ai laissé faire. Et parfois, le lundi matin, quand je bois mon café au comptoir d’un bar de la place du Marché, je pense encore à ce « j’aurais pas dû » furtif. Cela ne dure pas longtemps. Quelques secondes, le temps d’avaler une gorgée. Puis je me souviens de sa nuque, de la façon dont elle dort sur mon bras sans prévenir, comme si elle avait toujours partagé cet oreiller. Et je me dis que l’ordre des choses n’est pas forcément celui qu’on croit.
J’ai récemment accepté une mission à Lyon, une étude acoustique pour un ancien théâtre à l’italienne. On me l’a proposée en janvier, j’ai hésité. Accepter, c’était m’éloigner le jeudi, briser notre rythme, lui laisser une semaine de vide dont elle pourrait ne pas revenir. J’ai refusé, en invoquant un calendrier chargé. Mon associé n’a rien dit, mais j’ai vu dans son regard qu’il trouvait cela étrange. Je n’ai pas expliqué. Un amant n’explique pas. Il porte. C’est peut-être cela que personne ne comprend lorsqu’on parle de secret : ce n’est pas la culpabilité que l’on porte, c’est la responsabilité de préserver quelque chose de fragile, une sorte de loupe posée sur un instant de vie qui ne supporte pas d’être regardé par d’autres.
Je suis devenu sérieux, depuis. Mes amis me disent que j’ai changé, que je sors moins, que je ris moins. Ils croient que je travaille trop. C’est en partie vrai. Mais c’est aussi que j’ai appris à vivre avec un manque constant, une envie qui se creuse entre les rendez-vous, entre les dimanches solitaires et les jeudis silencieux. J’ai appris à aimer ce manque. Il me tient éveillé. Il donne du relief à tout le reste. Les arômes du café le matin sont plus nets, la lumière sur la tour Magne a un goût plus doux, et même la file d’attente du supermarché, le samedi, me paraît moins hostile. C’est étrange de dire cela, mais l’absence de quelqu’un rend le monde plus présent.

Mesure 5 : La fuite du son
Le mistral s’est levé cette nuit. Ce matin, les arènes ont un autre timbre, plus sec, presque métallique. J’ai passé une heure à enregistrer les fréquences avec mon micro trépied, et je me suis arrêté net en entendant un fragment de voix qui ressemblait à la sienne. Ce n’était pas elle, évidemment. C’était une enfant qui criait, un appel lointain, un journaliste qui répétait son reportage pour France Bleu Gard. Mais mon cœur a fait un bond. C’est cela, être amant : transformer un son banal en battement intérieur.
Je ne sais pas jusqu’où cette histoire ira. Elle m’a dit un jour, la joue contre mon épaule, qu’elle ne voulait pas faire souffrir ses enfants, et que je devais comprendre. Très bien. Un enfant, ce n’est pas une contrainte, c’est une évidence. Je n’ai pas d’enfants, moi. Je ne connais pas ce lien absolu. Mais je la respecte, elle, trop profondément pour exiger d’elle ce qui la rendrait moins entière. Alors je prends ce qu’elle me donne : des heures volées, des rires étouffés, des promenades silencieuses dans les rues étroites de l’écusson, un dîner dans une trattoria sans nom où le patron la voit passer avec moi sans jamais poser de questions. La discrétion est une forme de respect. J’aime croire que nous formons, elle et moi, une affaire de tenue. Nous ne laissons aucune trace, sinon dans la mémoire intime de nos corps.
Le soir, après son départ, je marche souvent jusqu’aux jardins de la Fontaine. Je passe devant les statues qui ne doutent de rien, les bassins où l’eau court depuis des siècles, les pins parasols qui ont vu tant d’amours précaires. Je m’arrête près de la grotte, là où les touristes ne vont pas, et je me dis que notre histoire ressemble à cette eau : cachée, fraîche, persistante. Personne ne la voit, mais elle façonne la pierre.
Mesure finale : Ce que je dirai, si un jour on me demande
Un jour, peut-être, j’aurai une vraie vie. Une femme qui reste, une maison avec un atelier, des enfants qui font du bruit. Je ne me l’interdis pas. Et ce jour-là, que me restera-t-il de notre histoire ? Je pense que je me souviendrai de la manière dont elle regardait la lumière du crépuscule traverser les arènes, de son index qui suivait la ligne des lettres gravées, de sa façon de dire « après toi » en passant une porte, comme si nous étions dans une salle de bal, comme si le temps n’avait pas de prix.
D’ici là, je reste l’ombre discrète qui l’attend, le plus bel amant que Nîmes puisse contenir dans son écrin de pierre. Je ne sais pas si le Gard sera vraiment représentant de la France pour l’Europe. Le vieux monsieur avec son chien semblait si sûr de lui. Mais moi, je me contente de représenter très peu de choses pour très peu de personnes. Juste une. Et cela suffit à remplir tous les silences.
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