À l’angle de l’invisible – journal d’un amant à Lausanne

Ce matin-là, Julien a appris la fermeture de la Maison de la Radio à La Sallaz. L’information, rapportée par le site d’information local, indiquait que les studios diffuseraient leur dernière note après 91 ans, faute de repreneur. Il a replié son téléphone en se disant que certaines disparitions, comme certaines présences, ont le poids du silence. Dans son atelier du quartier de la Pontaise, où il restaure des gravures anciennes et des cartes du dix-neuvième siècle, l’odeur du vieux papier et de la colle de peau de lapin flottait, immuable. Il a posé son outil à palette sur le plan de travail, a regardé la pluie couler sur la verrière. Il était 9 heures 37. Dans exactement six jours, quatorze heures et vingt-trois minutes, il la verrait.

Voilà comment Julien compte le temps. Non pas en semaines ni en rendez-vous, mais en fractions d’attente. C’est une compétence que peu de gens maîtrisent : habiter l’intervalle, faire du creux un espace habité. À 33 ans, marié depuis huit ans à Clara, urbaniste, père d’une fille de six ans prénommée Louise, il mène une existence que ses voisins du chemin des Pêcheurs décriraient sans doute comme paisible. Le matin, il dépose Louise à l’école du Léman, partage un café avec Clara dans leur cuisine ouverte sur le jardin, puis file à son atelier. Le soir, il prépare le dîmer pendant que sa femme termine ses plans de mobilité douce, et il lit une histoire à sa fille avant qu’elle ne s’endorme. Rien, dans cette chorégraphie quotidienne, ne laisse deviner la faille.

Pourtant, cette faille existe. Elle n’est pas une brèche, ni une fissure. Plutôt une poche d’air, discrète, souterraine. Julien ne se vit pas comme un homme déchiré. Il n’y a pas de tiraillement, pas de culpabilité théâtrale. Il y a, plus simplement, la certitude que certaines choses ne peuvent exister que dans l’ombre, sans projecteur, sans mot. Comme une langue qu’on parle à voix basse. Comme un geste qu’on n’achève pas.

Première attente : la rumeur du monde

L’attente, chez Julien, commence toujours par un son. C’est un réflexe qu’il ne contrôle plus. Quand il sait qu’il va la voir, son oreille se met à capter des fréquences qu’il n’entendait pas avant. Le grésillement de l’ampoule dans l’atelier. Le frottement du pinceau sur le grain du papier. La voix de Clara qui lui parle du planning des vacances, et derrière elle, un bourdonnement plus profond, comme une basse continue. Selon un récent baromètre IFOP sur les relations affectives en France, 12% des hommes en couple déclarent entretenir une relation discrète. Le chiffre lui avait paru bas, ce jour-là, dans le café de la place de l’Europe où il avait lu l’étude en attendant son train. Mais ce n’était pas la statistique qui l’avait marqué. C’était plutôt la phrase suivante, extraite du rapport : « la gestion du secret est la condition sine qua non de l’équilibre pour 78% des personnes concernées ». Il avait hoché la tête, machinalement, en reposant son téléphone.

Ambiance Lausanne

Le secret, Julien le vit comme un soin. Pas comme un poids. Il ne s’agit pas de cacher, mais de protéger. Protéger Clara de ce qu’elle n’a pas à savoir, protéger Louise de ce qu’elle ne peut pas comprendre, protéger l’autre femme de la lumière crue qui tue les reflets. L’amant, dans cette histoire, n’est pas celui qui vole. Il est celui qui porte. Il porte la mémoire de ce qui n’a pas de nom, il porte l’absence entre deux rendez-vous, il porte le poids léger d’une promesse jamais formulée à voix haute.

Ce mardi, dans l’atelier, le bruit de la pluie a changé de texture vers midi. Il est passé de la percussion régulière à un crépitement plus nerveux, comme si le ciel se mettait à chuchoter. Julien a reposé la lame de scalpel avec laquelle il décollait un ruban de papier collant du dix-neuvième siècle. Il a fermé les yeux une seconde. Il n’a pas imaginé son visage. Il a imaginé, plus précisément, le froissement d’un manteau qu’on enlève, le cliquetis d’une boucle de ceinture, le choc sourd d’une tasse posée sur une soucoupe en porcelaine. Les sons de l’autre monde, celui qui n’existe que dans les interstices.

Marc, son collègue d’atelier, un homme de cinquante ans qui collectionne les montres vintage et peut passer une heure à vous parler du calibre d’une Omega des années soixante, est entré sans frapper, comme toujours. « T’as vu pour la Maison de la Radio ? » a-t-il lancé en ôtant son ciré. « 91 ans, ça me fait quelque chose. J’y ai enregistré ma première maquette de jazz, en 1988. » Julien a hoché la tête, mais il n’écoutait plus. Il comptait. Cinq jours, seize heures et quarante-deux minutes. Dans son ventre, une vibration fine, comme un diapason qu’on aurait frappé trop fort.

Deuxième attente : la syntaxe des gestes

L’anticipation sensorielle est un art que Julien a perfectionné sans le vouloir. Au fil des mois, ils se voient depuis bientôt deux ans, il a appris à reconnaître les signaux de son propre corps. La légère accélération du pouls quand il regarde la date sur son téléphone. La chaleur qui monte aux paumes quand il range l’atelier le soir de leur rendez-vous. Une sensation d’apesanteur, presque euphorique, qui le prend chaque fois qu’il enfile une veste qu’il a choisie pour elle, non pas pour la couleur, mais pour le bruit du tissu quand il l’enlève, une soie épaisse qui glisse.

Il ne cherche pas à comprendre ce qui a rendu cette relation possible. Il sait seulement qu’elle est, et que la question du pourquoi lui semble aussi vaine que de demander pourquoi la pluie tombe certains jours et pas d’autres. Il y a des gens qui traversent la vie sans jamais connaître cette sensation : être entièrement présent dans un moment qui n’a pas encore eu lieu. Sentir le futur comme une pression légère sur la peau. Julien, lui, la connaît. Elle est son luxe, sa respiration secrète, la chambre d’écho où il peut être, quelques heures par mois, un homme qui n’a ni passé ni avenir, seulement un présent qui palpite.

Le mercredi soir, il a accompagné Clara à une réunion de parents d’élèves. Dans la salle polyvalente de l’école, assis sur une chaise en plastique trop basse, il a écouté les débats sur la kermesse de fin d’année sans en saisir un mot. Sa main droite, sous la table, dessinait des cercles sur sa cuisse. Il sentait le tissu de son pantalon, un coton épais, et la chaleur de sa propre paume. Dans trois jours, il poserait cette même main sur une nuque qu’il connaît par cœur, mais dont il ne pourrait jamais décrire la couleur exacte des yeux sans fermer les siens. Étrange, cette mémoire qui ne retient que les textures, les températures, les odeurs. L’odeur de la pluie sur un imperméable. L’odeur du café torréfié dans un café de la rue de Bourg. L’odeur d’une peau lavée au savon à l’amande douce, qu’il reconnaîtrait dans le noir, les yeux bandés, à des kilomètres.

Il a serré la main de Clara en sortant. Elle a souri, fatiguée. « Cette réunion était interminable. » Il a souri aussi. « On se fait un thé ? » a-t-il proposé, sincère. Il l’aime. Il aime leur vie commune, le rythme des jours, les dessins de Louise épinglés sur le frigo. C’est précisément parce qu’il tient à cette vie qu’il soigne l’autre comme une plante rare, dans une serre invisible. L’une n’annule pas l’autre. Il faut avoir le cœur large pour aimer plusieurs choses sans que l’une ne dévore l’autre. Julien a le cœur large.

Troisième attente : le serment des choses tues

Le jour est arrivé. Un jeudi. Il s’est levé à 5 heures du matin, comme d’habitude, pour préparer le cartable de Louise avant qu’elle ne se réveille. Dans la cuisine encore sombre, il a fait chauffer de l’eau. Le bruit de la bouilloire, un sifflement grave qui monte en puissance, l’a rempli d’une joie tranquille. Il n’y a rien de plus beau que l’attente comblée par de petits gestes précis : verser l’eau, choisir une tasse, attendre que le thé infuse. Il a sorti une tasse bleue, celle qu’il utilise toujours les jours de rendez-vous. Un rituel intime que personne ne remarque. Clara dort encore. Louise dort encore. Dans la rue, un camion de livraison passe, faisant vibrer les vitres.

Ambiance Lausanne

Il n’a pas pensé à elle en se rasant. Il a pensé à elle en nouant sa cravate, non, il ne porte pas de cravate, sauf ce jour-là, parce qu’elle la touche parfois, en parlant, comme un geste distrait. Il a pensé à la façon dont elle plie les manches de sa chemise, un geste précis et lent, comme si elle n’avait pas de montre. Comme si le temps, pour elle, était une matière malléable. C’est cette désinvolture qu’il aime, cette façon qu’elle a de ne jamais se presser, même quand il ne leur reste que trente minutes. L’urgence devient alors une forme de lenteur. Le désir ne se consomme pas, il se respire.

Il est sorti de chez lui à 8 heures 10, a marché jusqu’au bus. Le vent sentait le lac. Le vent sentait l’herbe mouillée et l’asphalte chaud. Il s’est assis près de la fenêtre, a regardé les immeubles défiler, les cyprès, les toits de tuiles. Lausanne, le matin, a une lumière particulière : blanche, laiteuse, comme tamisée par un voile. Il a pensé à la Maison de la Radio qui fermait après 91 ans. 91 ans de voix, de musiques, d’informations, de silences. Une vie humaine ne dure pas autant. Lui, à 33 ans, est à peu près à un tiers de son chemin. Qu’aura-t-il laissé, à la fin ? Des cartes restaurées, des dessins sauvés de l’humidité, des gestes discrets. Peut-être que c’est cela, être amant à Lausanne : être ce qui reste quand on éteint les micros, quand on replie les chaises, quand on ferme la porte. L’écho d’une présence qu’on n’a pas besoin de nommer.

Le bus l’a déposé place Saint-François. Il restait vingt-deux minutes. Il a acheté un journal, ne l’a pas ouvert. Il est entré dans un café, a commandé un expresso. Le café était brûlant, amer, parfait. Il a laissé la tasse refroidir entre ses paumes. Autour de lui, des gens parlaient, riaient, regardaient leur téléphone. Lui, il écoutait le bruit de son propre sang. Un battement régulier, comme un métronome qui aurait perdu la mesure. Il n’a pas regardé l’heure. Il n’a pas regardé la porte. Il a simplement attendu, les yeux fixés sur le marbre de la table, où une petite éraflure formait une demi-lune.

Quand elle est entrée, il l’a su avant de la voir, au changement d’air, au déplacement infime de l’atmosphère, il n’a pas levé la tête. Il a attendu qu’elle s’asseye en face de lui. Il a attendu qu’elle pose ses clés sur la table. Il a attendu qu’elle pose sa main à plat, les doigts écartés, sur la nappe en papier. Alors seulement il a regardé, et il a souri.

Il n’y a pas eu de mots. Ils n’en ont pas besoin. Leur histoire tient dans ce qui n’est pas dit, dans ce qui est deviné, dans ce qui est retenu. Le secret n’est pas un mensonge : c’est une offrande. Une façon de dire : ceci est notre royaume, personne n’y entrera, personne n’en saura rien. C’est fragile, c’est précieux, c’est éphémère. Et c’est précisément pour cela que ça vaut la peine d’être vécu.

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