Je traverse Bruxelles comme on traverse un songe

Le moment précis où tout a basculé

C’était un mardi. Un mède mardi de novembre, avec cette lumière laiteuse qui fait ressembler les façades Art nouveau à des décors de théâtre abandonné. Je venais de quitter mon bureau, près de la place Jourdan, et je marchais vers le Métrostop, ce café où je m’arrête parfois avant de prendre le tram. Je n’avais pas sommeil, pas faim, pas vraiment d’urgence non plus. Juste cette sensation de flotter entre deux vagues, entre ma journée de travail et le retour à la maison. C’est là que je l’ai vue.

Je ne décrirai pas son visage. Ce n’est pas l’objet de ce texte.

Ce que je peux dire, c’est qu’elle lisait un livre, un recueil de poèmes de Jacques Réda, je m’en souviens parce que j’ai reconnu la couverture de la collection Poésie chez Gallimard. J’ai toujours eu un faible pour cette édition-là. J’ai commandé un café, elle a tourné une page, et je me suis demandé si les gens qui lisent Réda dans les cafés de Bruxelles ont conscience qu’ils font partie du décor, qu’ils ajoutent une couche de sens à la ville. Nous avons échangé trois phrases sur le temps, sur le café qui n’était plus assez chaud. Rien de plus.

Ce rien m’a réveillé.

Depuis ce mardi, il y a huit mois, je suis un homme marié infidèle à Bruxelles. Je ne le dis pas avec fierté ni avec honte. Je le dis comme on constate un fait géographique : je suis ici, et désormais ailleurs en même temps.

Ni horloge, ni vitrail

On me demande parfois ce que je fais dans la vie. Ingénieur du son spécialisé dans l’acoustique des salles de concert, quand j’annonce ça, les gens imaginent des casques et des tables de mixage, mais la réalité est plus proche de l’architecte que du musicien. Je passe mes journées à mesurer des réverbérations, à calculer des angles de réflexion, à traquer le bruit parasite. Depuis vingt ans, j’ai travaillé sur des théâtres en Wallonie, une salle de musique de chambre à Anvers, un auditorium à Gand. Le métier exige une oreille absolue, mais aussi une forme de patience monacale. Il faut savoir attendre que le silence s’installe pour entendre ce qui cloche.

Ambiance Bruxelles

Cette précision, je l’applique à ma vie. Je suis en couple depuis 18 ans avec la même femme, père de jumeaux de 14 ans, un garçon et une fille. Nous habitons du côté de Saint-Gilles, dans un appartement où chaque meuble a été choisi ensemble, où les murs portent les marques de nos vacances, de nos disputes, de nos réconciliations. Je les aime. Je ne les quitterai pas. Mais ce mardi de novembre, quelque chose dans l’acoustique de ma vie a changé. Comme un sol qui se dérobe imperceptiblement, un léger décalage entre ce que je joue et ce que j’entends.

Elle jeune femme du café, elle est traductrice. Elle travaille depuis chez elle, à Ixelles. Nous nous voyons une fois par semaine, parfois deux, toujours dans des endroits où personne ne nous connaît, des cafés du côté de Schaerbeek, un cinéma d’essai près de la place Flagey, une promenade le long du canal quand le temps le permet. Je ne vous dirai pas son prénom. Ce n’est pas un secret que je garde, c’est un territoire que je protège.

Un dimanche chez moi

Dimanche dernier, ma fille m’a demandé de l’aider pour un exposé sur les oiseaux migrateurs. Nous avons passé deux heures à regarder des vidéos de cigognes traversant le détroit de Gibraltar, et j’ai pensé à ce voyage que j’avais fait en Andalousie à vingt-cinq ans, seul, avec un sac à dos et une carte routière. Je me souviens d’être resté une journée entière à observer les oiseaux depuis un mirador, sans rien faire d’autre que regarder le ciel. Ma fille a classé ses notes, mon fils jouait à la console dans sa chambre, ma femme lisait dans le salon. Tout était en ordre. Tout était à sa place.

Et pourtant, le soir, quand elle m’a tendu son téléphone pour me montrer un message où elle disait « tu me manques », j’ai répondu tout de suite, le cœur battant, les doigts tremblants. Une seconde plus tard, ma femme m’a demandé de descendre la poubelle. J’ai glissé le téléphone dans ma poche et j’ai souri. Un sourire léger, comme on en adresse à quelqu’un qu’on croise dans l’escalier. Rien de plus.

C’est cela, être un homme marié infidèle à Bruxelles. C’est une vie qui se déroule sur deux trames, comme une double portée musicale. Les notes de la partition officielle sont claires, nettes, bien espacées. L’autre voix, elle, se glisse dans les silences, dans les intervalles, dans les moments où personne n’écoute.

Le goût du café du lendemain

Nous avons une règle tacite : jamais chez l’un, jamais chez l’autre. Je ne connais pas son appartement, elle ne connaît pas le mien. Nous nous retrouvons dans des lieux qui n’appartiennent à personne, des hôtels discrets près de la gare du Midi, un studio loué à l’heure du côté de la rue des Tanneurs, parfois même une voiture garée sur le plateau du Heysel, face au stade Roi Baudouin. Je sais que cela peut sembler sordide, mais ce ne l’est pas. Il y a une forme de pureté dans ces espaces provisoires, une vérité que les murs permanents n’autorisent pas.

Le matin qui suit une nuit avec elle, je bois mon café en regardant les nuages au-dessus des tours de la Défense. Je sens son parfum sur ma peau, un mélange de thé vert et de bois de santal, et je le garde comme on garde une brûlure légère dont on ne veut pas guérir. Je prends une douche, je change de chemise, je deviens à nouveau le père, le mari, l’ingénieur. Mais pendant quelques heures, le parfum reste là, sous la peau, inaudible aux autres. Ma montre, que je consulte sans cesse au bureau, je ne la regarde plus quand je suis avec elle. Le temps n’a plus la même densité.

Je pense souvent à ce concert des BTS au stade Roi Baudouin, dont tout le monde a parlé l’année dernière. Les fans belges étaient comblés, racontait La Dernière Heure, des jeunes venus de tout le pays, certains depuis la veille, pour voir leur groupe préféré. Je les envie, ces fans. Ils savent exactement ce qu’ils attendent, et quand l’attente prend fin, ils sont entièrement heureux. Mon attente à moi ne connaît pas de fin. Chaque rendez-vous est à la fois une satisfaction et une promesse. Chaque au revoir est un prochain jour.

Les plantes qui meurent

Dans mon bureau, j’ai une plante verte que ma femme m’a offerte il y a cinq ans. Elle s’appelle Gertrude (c’est bête, je sais, mais ma fille l’a baptisée ainsi un jour de pluie). Gertrude est en train de mourir, lentement, inexorablement. Je l’arrose trop ou pas assez, je la déplace, je lui parle, mais rien n’y fait. Ses feuilles jaunissent, tombent, et je la regarde chaque matin avec une forme de fatalité. Je devrais la remplacer, mais je n’y arrive pas. Elle fait partie du décor, comme un reproche discret, un miroir végétal de ce que je suis en train de vivre.

Je garde aussi, dans un tiroir, une carte postale de la gare de l’Est à Paris. Mon père collectionnait les cartes postales de gares. Il disait que ce sont les seuls endroits où tout le monde est égal, parce que tout le monde attend. Il est mort il y a dix ans, et cette carte est la seule que j’aie gardée. Je ne sais pas pourquoi elle se trouve dans ce tiroir, à côté de mon ordinateur, sinon qu’elle me rappelle que l’attente est une forme de voyage.

Un fleuve sous la glace

Ma femme ne sait rien. Je crois qu’elle sent quelque chose, mais les femmes sentent souvent ce qu’elles choisissent de ne pas voir. Elle me regarde parfois avec une interrogation muette, puis elle hausse les épaules, elle attribue mon absence à la fatigue, au stress, à l’âge. Nous avons dépassé les quarante ans, les corps changent, les désirs se fissent. C’est normal, se dit-elle probablement. C’est la vie.

Et moi, je laisse faire. Je ne mens pas activement, ou si peu. Je glisse juste, je me dérobe, je deviens un homme de paille dans mon propre foyer. Il m’arrive de penser à ce que je fais le soir, quand tout le monde dort, et que j’écris un message avant d’éteindre la lumière. Le clavier de mon téléphone luit dans le noir, et je me sens comme un adolescent, comme si vingt-cinq ans de vie commune s’étaient effacés d’un coup.

Ambiance Bruxelles

Les activités du week-end du 3 au 5 juillet, à Bruxelles et en Wallonie, je les ai regardées sur un site, un matin, en buvant mon café. Il y avait une exposition sur les maîtres flamands au Bozar, un festival de jazz à Namur, une brocante à Saint-Gilles. Rien de tout cela ne me concernait. J’avais déjà prévu, dans ma tête, un autre programme. Un programme qui ne figure sur aucun agenda partagé.

L’homme que je deviens

Je ne suis pas un bon menteur. C’est sans doute pour cela que je ne mens presque pas. Je me tais. Je choisis mes silences comme on choisit des notes dans une partition. Le plus difficile n’est pas de cacher une escapade, c’est de maintenir l’illusion que tout va bien. Le sourire au petit-déjeuner. La main posée sur l’épaule devant les enfants. Le « bonne nuit » murmuré dans l’oreiller.

Il y a quelques jours, j’ai croisé un ancien collègue dans une rue du centre. Il m’a demandé comment j’allais. J’ai dit « bien, et toi ? » comme on crache une formule. Il m’a regardé une seconde de trop, puis il a souri. Je me suis demandé ce qu’il voyait. Peut-être rien. Peut-être un homme de 51 ans, bien habillé, un peu fatigué, qui ressemble à tous les hommes de 51 ans. Mais à l’intérieur, je suis un territoire en recomposition. Je sens les plaques bouger.

Je suis un homme marié infidèle à Bruxelles, et cette ville m’offre ce que je cherche : des rues où l’on peut se perdre, des cafés où personne ne vous connaît, des nuits qui n’appartiennent à personne. Bruxelles est une ville de passages, de gares, d’aéroports, une ville faite pour ceux qui veulent être ailleurs sans partir vraiment.

Le vertige du quotidien

Je ne sais pas combien de temps cela durera. Peut-être jusqu’à ce que l’une de nous deux décide d’arrêter. Peut-être jusqu’à ce que je sois découvert. Peut-être jusqu’à ce que je me lasse, ou que je m’attache trop. Je n’ai pas de plan. Je n’ai même pas de stratégie. Je vis chaque rendez-vous comme une parenthèse, chaque SMS comme une promesse.

Le plus étrange, c’est que cette double vie m’a rendu plus attentif aux détails de mon existence officielle. Je regarde mes enfants grandir avec une acuité nouvelle, comme si chaque instant était compté. J’écoute ma femme raconter sa journée avec une patience que je n’avais pas avant. Peut-être que la culpabilité affine les sens. Peut-être que je compense. Peut-être que je me prépare à perdre tout cela, et que je veux en graver chaque seconde.

La plante de mon bureau est presque morte, maintenant. Je n’en ai pas acheté d’autre. Je regarde ses tiges sèches chaque matin, et je me dis que c’est ainsi que je finirai, moi aussi, si je continue. Puis j’ouvre mon téléphone, et je vois son nom, et j’oublie tout.

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