Je m’appelle Fabien. Et je suis un homme marié infidèle à Rennes.

Je ne vais pas me justifier. Ce n’est pas une confession, ni un mea culpa. C’est juste une histoire, la mienne, que je pose là comme on pose un outil sur un établi, pour la regarder sous tous les angles.

J’ai 47 ans. Marié depuis vingt et un ans à Esther. Nous avons deux filles : Capucine, 18 ans, qui prépare son bac au lycée Chateaubriand, et Alix, 15 ans, passionnée de danse contemporaine. Je suis marbrier-restaurateur, spécialisé dans les monuments funéraires du XIXe siècle. C’est un métier qu’on n’imagine pas toujours : je passe mes journées dans des cimetières, à genoux devant des pierres tombales, à réparer des anges brisés, à nettoyer des épitaphes mangées par la mousse. Je travaille le granit, le marbre de Carrare, parfois le calcaire. C’est un métier de patience et de silence.

J’ai commencé à 16 ans, comme apprenti chez un artisan du côté de Vitré. Je nettoyais les outils, je portais les sacs de ciment. L’été de mes 17 ans, mon patron m’a envoyé seul sur une sépulture abandonnée, dans un petit cimetière de campagne. Il fallait dégager une stèle en marbre rose complètement envahie par le lierre. J’y ai passé trois semaines, à gratter doucement, centimètre par centimètre, sans jamais forcer. Je me souviens du bruit des feuilles qu’on arrache, de l’odeur de la terre humide, de la sensation du marbre qui devient lisse sous les doigts après des heures de travail. Ce jour-là, j’ai compris que mon métier serait une affaire de temps long, d’attention infinie aux détails.

Esther est professeure de lettres classiques. Elle enseigne le latin et le grec au lycée Descartes. On s’est rencontrés à la fac, il y a vingt-trois ans. Elle lisait Ovide sur les marches de la bibliothèque, moi je sortais d’un stage chez un marbrier du cimetière de l’Est. On a ri de nos contrastes : elle, les métamorphoses et les déclinaisons ; moi, les pierres et les morts. On s’est mariés deux ans plus tard, et je ne regrette rien. Esther est une femme intelligente, drôle, exigeante. Elle m’a appris à regarder les choses autrement. Je l’aime. C’est vrai.

Et pourtant.

Le chantier du métro et le temps des attentes

Il y a quelques semaines, je suis passé devant la station Sainte-Anne. À Rennes, le chantier du métro bat son plein : selon Ouest-France, il reste encore deux ans de travaux pour augmenter la cadence des rames. Deux ans de tunnels, de grues, de bruit. Je me suis arrêté un instant, j’ai regardé les ouvriers s’affairer autour d’une énorme pelleteuse. L’un d’eux fumait une cigarette, adossé à une palissade. Il avait les mains noires de graisse, les yeux fatigués. Je me suis dit que lui aussi, il attendait. Que tout le monde attendait quelque chose, au fond.

Moi, j’attends. Pas la fin du chantier. Pas la retraite. J’attends ce moment précis, chaque semaine, où je pourrai la retrouver.

Ce n’est pas une histoire banale, ni un cliché de midlife crisis. Je ne conduis pas une voiture de sport, je n’ai pas acheté de montre chère. Ma vie est stable, confortable, prévisible. Et c’est précisément cette prévisibilité qui m’a poussé, il y a deux ans, à franchir une ligne que je pensais infranchissable.

Ambiance Rennes

Je ne dirai pas comment je l’ai rencontrée. Ce n’est pas important. Ce qui compte, c’est ce qui se passe entre les rendez-vous. L’attente. La préparation silencieuse.

Le mercredi soir, Esther emmène Alix à son cours de danse, rue de la Parcheminerie. Capucine est à la bibliothèque jusqu’à 22 heures. J’ai donc une fenêtre : deux heures trente, exactement. Je connais chaque minute. À 19 h 15, je prends ma douche. Je choisis une chemise bleu pâle, celle que j’avais repassée la veille. Je mets un disque de Satie, les Gnossiennes, c’est devenu un rituel. Je nettoie mes ongles, machinalement, même si je n’ai pas touché de pierre depuis deux jours. Je vérifie que mon téléphone est bien chargé. Je bois un verre d’eau. J’attends.

L’attente, c’est le moment le plus précieux. C’est là que tout se joue. Dans ces deux heures, je revis mentalement les derniers échanges, je réinvente ce que je vais lui dire, je sens presque sa main sur mon poignet. Le corps se souvient avant même que l’esprit ait décidé. L’odeur de son cou, un mélange de lessive et de thé vert, me revient par bouffées. Le son de sa voix, légèrement grave, quand elle rit. Tout cela tourne en boucle dans ma tête comme les rames du métro sur leurs rails neufs.

Un silence qui parle

L’avocat général du procès de Marie Thakizimana, à Rennes, a requis vingt-six ans de réclusion criminelle. J’ai lu l’article dans Ouest-France, à la pause déjeuner. Vingt-six ans. C’est presque autant que mon mariage. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à la violence, à l’interdit, aux conséquences. Pas pour moi, je ne confonds pas une aventure avec un féminicide, évidemment. Mais il y a quelque chose dans l’idée de franchir une ligne, de savoir qu’on ne pourra plus revenir en arrière, qui fait écho. Dans mon métier, je répare des pierres cassées. Dans ma vie, je fabrique du silence.

Je ne lui ai jamais dit que je l’aimais. Ce ne serait pas exact. On ne se dit pas ce genre de choses. On se dit : « Tu as pensé à moi cette semaine ? » et elle répond : « Tous les jours. » Ce n’est pas de l’amour, peut-être, mais c’est une forme d’attention, totale, brûlante. Comme quand je travaille un morceau de marbre trop fragile, que je dois retenir mon souffle pour ne pas le fendre.

Il y a une étude de l’IFOP, publiée l’an dernier, qui indique que 43 % des hommes mariés et 37 % des femmes mariées en France ont déjà eu une relation extraconjugale. Des chiffres. Des statistiques. Derrière, il y a des corps, des attentes, des mensonges qui ne sont pas toujours des trahisons. Certains jours, je me dis qu’on est nombreux à marcher sur cette crête étroite entre l’habitude et le désir.

Esther sent-elle quelque chose ? Je ne sais pas. Elle est fine, attentive. Elle remarque toujours quand je change de marque de café. Mais sur ce sujet, elle ne dit rien. Peut-être qu’elle ne veut pas savoir. Peut-être qu’elle préfère l’équilibre que nous avons construit, avec nos filles, notre maison près des Gayeulles, nos dimanches passés à lire dans le jardin. Peut-être qu’elle aussi, elle a ses secrets. Je ne le lui demande pas. On ne demande pas ce qu’on ne veut pas entendre.

Le goût des choses qui passent

Ambiance Rennes

Dernièrement, je travaille sur une commande particulière : un ange en marbre blanc, brisé net à la taille, dans un cimetière du nord de Rennes. La famille demande une restauration à l’identique. C’est un travail de fourmi. Je dois recoller les morceaux un par un, combler les fissures avec un mortier spécial, puis patiner l’ensemble pour que la cassure devienne presque invisible. Le marbre, quand on le touche après des heures de polissage, devient doux comme une joue. C’est un plaisir étrange, presque troublant. Je pense à elle, je passe ma main sur la pierre, et je ferme les yeux.

L’attente entre deux rendez-vous dure en moyenne six jours. Parfois sept, si nos emplois du temps ne s’alignent pas. Ces jours-là, je deviens sensible aux détails les plus infimes. Je hume l’air à la sortie de mon atelier, près du cimetière du Nord, et je reconnais des odeurs que je n’avais jamais remarquées : l’humidité de la mousse après la pluie, le parfum sucré des tilleuls en juin, la fumée d’un barbecue lointain. Mes sens s’aiguisent comme si mon corps savait qu’il doit capter chaque particule de bonheur avant le prochain rendez-vous.

Il y a une forme de liberté là-dedans. Une respiration. Je ne prétends pas que c’est moral. Je prétends que c’est vrai.

Le bruit des rames

Le métro de Rennes, quand il passera en cadence renforcée, transportera des milliers de voyageurs chaque heure. Des gens qui vont au travail, qui rentrent chez eux, qui attendent, qui espèrent. Je fais partie de ces voyageurs invisibles. Homme marié infidèle à Rennes, 47 ans, marbrier, père de deux filles. Rien dans mon apparence ne trahit ce que je vis.

Peut-être que dans la même rame, il y a d’autres hommes comme moi. D’autres femmes. Des gens qui portent leur double vie comme on porte un vêtement neuf, un peu trop serré, mais qu’on ne veut pas enlever. On se croise sans se voir. On est des étrangers, et pourtant on partage la même attente, le même vertige.

Je n’ai pas de regret. Je n’ai pas de honte. J’ai choisi cette vie, ce double chemin, comme on choisit de restaurer une pierre plutôt qu’une autre. Pas par hasard. Par nécessité.

Il y a des jours où je me demande ce qu’il restera de tout cela. Les pierres, elles, resteront longtemps après nous. Les anges brisés, les épitaphes effacées, les marbres polis par le temps. Peut-être que nos secrets aussi laissent des traces, invisibles, mais tenaces.

En attendant, j’ai un rendez-vous mercredi. J’ai repassé ma chemise. J’ai mis Satie. Je regarde l’heure.

L’attente est mon refuge.

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