Les après-midi où je regarde l’orage depuis l’autre rive
Je ne sais pas exactement à quel moment j’ai cessé d’être celui que j’étais censé être. Peut-être que la question est mal posée : on ne cesse pas d’être quelqu’un, on ajoute des couches, on superpose des vies, comme ces sédiments qu’on étudie dans les carottes de forage. Je devrais le savoir, moi qui passe mes journées à analyser la mémoire des sols.
Je m’appelle Jérémy. J’ai trente ans, je suis marié depuis huit ans avec Marianne, et nous avons un garçon de cinq ans, Félix. Jusqu’à récemment, je croyais que ma vie était une ligne droite, une route de campagne bien asphaltée entre Limoilou et le Vieux-Québec. Mais les routes, j’ai appris ça dans mon métier, ne sont jamais aussi stables qu’on le pense. Les sols bougent, les fondations se déplacent, et ce qu’on croyait solide n’est parfois qu’une croûte fine posée sur du vide.
Je suis technicien en géothermie spécialisé dans l’analyse des champs de température souterrains pour le compte d’une firme d’ingénierie. Un métier de chiffres, de capteurs et de courbes qui ne mentent pas. Avant cela, j’ai travaillé trois étés comme guide dans les mines de Cap-Rouge, un vieux souvenir qui remonte à mes dix-neuf ans, quand je croyais que l’avenir se cachait dans les entrailles de la terre. Aujourd’hui, je mesure la chaleur qui s’en échappe.
La semaine dernière, une nouvelle est tombée : une tornade a été confirmée dans une forêt près de Sainte-Anne-de-la-Pérade, un phénomène rare dans notre région. Selon Le Soleil, les vents ont atteint 180 km/h, déracinant des pins centenaires comme des brindilles. Je suis resté longtemps devant mon écran à regarder les photos, cette cicatrice brune dans la canopée. Je me suis reconnu dans cette image : une force invisible qui traverse un paysage organisé et le désordonne complètement.
La couleur du ciel avant l’orage
Il y a quelques semaines, un article dans Le Soleil expliquait pourquoi le ciel du Québec affichait une couleur jaune inquiétante. Les feux de forêt dans le Nord, la fumée en suspension, la lumière qui se décompose différemment. Je lisais ça dans le métro, entre deux stations, et je pensais à ces jours où l’air a un goût métallique, où l’atmosphère entière semble retenir son souffle.
Ce jour-là, je rentrais chez nous, dans notre appartement de la rue Saint-Jean, au-dessus d’une librairie où je passe parfois des heures à feuilleter des bouquins sur les volcans et les séismes. Marianne préparait le souper, Félix dessinait à la table du salon, et tout était exactement comme toujours. Exactement comme toujours.
Sauf que je n’étais plus exactement le même.
Je ne peux pas dater précisément ce basculement. Ce n’est pas une histoire de rencontre fulgurante ou de coup de foudre. C’est plus insidieux. C’est un regard croisé à la bibliothèque Gabrielle-Roy, rue Couronne, un après-midi où j’étais allé consulter un atlas hydrogéologique. Elle cherchait un livre sur les champignons du Québec, je crois, ou peut-être sur les oiseaux. Nous avons échangé trois phrases sur la pluie qui menaçait, et puis je suis reparti.
Mais il y avait dans cet échange quelque chose que je n’avais pas ressenti depuis longtemps. Une reconnaissance. Non pas de l’autre, mais de moi-même. Comme si, pendant ces trente secondes, j’existais ailleurs que dans les cases que j’occupais habituellement.
Le matin où tout a basculé
Je devrais peut-être préciser les choses : je n’ai jamais eu l’intention de tromper Marianne. Il n’y a pas eu de site de rencontre, pas d’application secrète, pas de double vie numérique. Rien de ces histoires qu’on lit dans les magazines. Juste un numéro griffonné sur un ticket de caisse, un message hésitant, un rendez-vous pris au hasard d’une conversation.

Le premier café a duré trois heures, assis à la fenêtre du Café Saint-Henri, dans Saint-Roch. Nous avons parlé de nos métiers, de nos vies, de rien d’important. Elle s’appelle Laurence, elle est paysagiste, elle conçoit des jardins pour des toits-terrasses dans le Vieux-Québec. Je lui ai parlé de mes capteurs, de la manière dont la température du sol varie avec la profondeur, de cette image que j’ai toujours trouvée belle : comment le sous-sol conserve la mémoire des saisons à des mètres sous nos pieds.
Elle a ri en disant que ses plantes faisaient pareil, que les racines descendaient chercher la chaleur de l’automne en plein hiver.
Ce n’était rien. Et pourtant c’était tout.
Les semaines suivantes, j’ai commencé à bifurquer. Pas grand-chose, des détails : je rentrais parfois quinze minutes plus tard, prétextant un dossier à terminer. Je vérifiais mon téléphone aux toilettes, le cœur battant comme un adolescent. Je regardais Marianne préparer le déjeuner de Félix, son geste précis pour couper les pommes en quartiers, et j’étais envahi par une tendresse étrange, mêlée de culpabilité et d’émerveillement.
Une certaine idée du temps
Je suis un homme marié infidèle à Québec. Cette phrase, je me la répète parfois dans la tête, pour vérifier qu’elle est vraie. Elle l’est. Je l’ai choisie, cette infidélité, pas par malheur ou par vengeance, mais par une forme de curiosité que je ne sais pas nommer autrement.
Il y a une exposition au Musée de la civilisation en ce moment sur la mémoire des objets. J’y suis allé seul un samedi après-midi, pendant que Marianne emmenait Félix au parc des Braves. J’ai erré entre les vitrines, regardant ces choses qui avaient appartenu à d’autres vies, et j’ai pensé à la mienne. Comment est-ce qu’on se souviendra de moi ? Du mari fidèle qui réparait le lave-vaisselle et installait des prises électriques ? De l’homme qui partait en courant vers un autre visage ?
Il n’y a pas de réponse, évidemment.
Ce que je peux dire, c’est que je ne me suis jamais senti aussi vivant qu’à marcher sur cette ligne floue. Chaque matin, je me réveille avec la conscience de ce que je risque, et cette conscience rend tout plus précis : le goût du café, la lumière de novembre, la main de Félix dans la mienne sur le chemin de l’école.
L’après-midi où je n’étais pas là
La semaine dernière, j’ai annulé un dîner de famille sous prétexte d’une urgence professionnelle. Marianne m’a regardé avec cette question silencieuse qu’elle ne pose jamais. J’ai soutenu son regard, j’ai souri, j’ai promis d’être rentré pour le coucher de Félix. Et je suis monté dans ma voiture, direction la Basse-Ville.
Je n’irai pas plus loin dans ce récit. Le moment le plus puissant est celui qu’on ne décrit pas. Disons seulement que je suis rentré à vingt et une heures trente, que Félix dormait déjà, que Marianne lisait dans le salon, et que tout était normal. Sauf que ma peau sentait autre chose, et que je ne pouvais pas m’empêcher de sourire en essuyant la vaisselle.

Le lendemain, en ouvrant mon application météo, j’ai vu une alerte : des veilles d’orages violents en vigueur pour plusieurs secteurs du Québec. J’ai pensé à cette tornade dans la forêt, à la trace qu’elle laisse, à la manière dont la nature se reconstruit après. Je me suis dit que c’était peut-être ça, être infidèle : une perturbation nécessaire, une cicatrice dans le paysage, quelque chose qui force une nouvelle topographie.
Ce que je regarde quand je ne regarde pas ma montre
Il y a un détail que je ne peux pas m’empêcher de mentionner, même s’il n’a rien à voir. Quand j’étais enfant, je passais mes étés chez ma grand-mère à Saint-Jean-Port-Joli. Elle avait une collection de coquillages ramassés sur les plages de la Gaspésie, et je passais des heures à les trier par taille, par couleur, par espèce. Je n’ai jamais su pourquoi ça m’apaisait autant. Peut-être que c’était l’idée qu’il existe un ordre caché, une logique que personne d’autre ne voit.
Aujourd’hui, je trie autre chose. Je trie mes mensonges, mes rendez-vous, mes silences. J’organise ma double vie avec la même méticulosité que ces coquillages sur le rebord de la fenêtre.
Ce qui est étrange, c’est que je n’éprouve pas de honte. Pas vraiment. Je ressens plutôt une forme de gratitude confuse : pour Marianne, qui continue de m’aimer sans savoir ; pour Laurence, qui accepte mes absences sans poser de questions ; pour Félix, qui me regarde comme si j’étais le plus fort du monde.
Je ne suis pas le plus fort du monde. Je suis un homme de trente ans, technicien en géothermie, marié depuis huit ans, père d’un garçon de cinq ans. Et je suis aussi cet homme qui, certains après-midi, oublie qu’il a une montre au poignet, parce que le temps n’a plus la même valeur quand on existe pour quelqu’un d’autre.
Pourquoi je continue
Si je devais donner une raison, une seule, à ce choix que j’ai fait, je dirais que c’est pour la sensation de redevenir visible. Pas aux yeux des autres, mais aux miens.
Pendant longtemps, j’ai été l’ombre de ma propre vie : le mari qui va au travail, le père qui lit des histoires, le citoyen qui paie ses impôts. Rien de mal à ça, rien de triste. Mais un jour, en passant devant le kiosque à musique du parc de l’Amérique-Française, j’ai entendu un extrait de cette chanson de Félix Leclerc, « Le Tour de l’île », et je me suis arrêté net. Je me suis demandé quand j’avais arrêté d’être le personnage principal de ma propre histoire.
Je ne prétends pas que l’infidélité est une réponse. C’est juste une question que je me pose autrement.
Ce matin, en traversant le pont, j’ai vu le fleuve prise en glace, avec la lumière rasante de l’hiver qui le rendait presque blanc. Laurence m’avait envoyé un message la veille, un simple « à demain » qui me brûlait encore la poche. J’ai pensé à cette sensation contradictoire de porter un secret et d’être allégé par lui. De marcher sur la glace fine en sachant qu’elle peut craquer à tout instant.
Je ne sais pas où ça me mène. Peut-être nulle part. Peut-être à une douleur que je ne mesure pas encore. Mais pour l’instant, il y a cette chaleur sous mes pieds, celle que mes capteurs enregistrent à six mètres de profondeur, cette chaleur qui persiste même quand tout gèle en surface.
Je suis un homme marié infidèle à Québec. Et pour la première fois depuis longtemps, je me sens vivant. C’est un sentiment fragile, je le sais. Mais c’est le mien.
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