Le silence de Saint-Louis, ou l’art d’être le deuxième
Il y a, dans la pratique de la discrétion, une forme de luxe absolu. C’est ce que je me dis souvent, les soirs où je traverse le pont de Saint-Louis, celui qui enjambe le Rhin avec cette nonchalance propre aux frontières. Le fleuve charrie ses eaux vertes, indifférent aux histoires qui se jouent sur ses rives. Et moi, je roule fenêtres ouvertes, laissant l’air humide de la fin d’été me fouetter le visage. Je suis un homme de 43 ans, et je suis l’amant. Pas celui qui s’agite, pas celui qui s’excuse, pas celui qui promet. Je suis celui qui se tait. Ici, à Saint-Louis, où la Suisse et l’Allemagne se devinent à l’horizon, le silence est une seconde langue. Je l’ai apprise couramment.
On ne naît pas amant, on le devient. On le devient par accident, par évidence, par une forme de nécessité tranquille. Mon métier, d’ailleurs, m’a appris la patience. Je suis étalonneur de couleurs pour des tirages d’art. Un métier que peu de gens connaissent vraiment. Dans mon atelier, niché dans une ancienne usine réhabilitée près du parc, je passe des heures à calibrer des écrans, à analyser la dérive d’un magenta ou la justesse d’un bleu cyan. Les imprimeurs m’envoient des épreuves, et moi, je juge. Je cherche la teinte juste, celle qui ne ment pas. C’est un travail de précision et d’obscurité. On travaille souvent dans la pénombre, car la lumière parasite fausse tout. Peut-être est-ce pour cela que j’excelle dans cette double vie. J’ai appris à voir dans le noir.
Je vis en couple depuis seize ans avec Claire. Nous avons deux enfants, Jules qui a treize ans et Inès qui en a neuf. C’est une famille solide, pleine de rires et de courses du matin, de devoirs surveillés d’un œil distrait et de dimanches matin paresseux. Je ne vais rien quitter, rien casser, rien renier. Cette famille est ma fondation, mon socle. Le foyer où je reviens chaque soir déposer mes clés et mes habitudes. Et puis, il y a elle. Ce n’est pas une fuite, comprenez-moi. Une aventure, souvent, on l’imagine comme une échappatoire. Ici, c’est tout le contraire. Elle est un refuge, pas une évasion. Une parenthèse qui ne se referme jamais vraiment, un lieu secret où je ne suis pas le père, pas le mari, pas le technicien qui corrige des fichiers. Je suis simplement un homme, avec ses mains et sa voix.

Nous nous sommes rencontrés il y a quatorze mois, dans une librairie de Bâle, de l’autre côté du Rhin. Elle cherchait un essai sur l’histoire de la cartographie, et moi un livre sur les pigments naturels. Nos mains se sont frôlées sur la même étagère. Ce fut tout. Pas de coup de foudre fracassant, mais une reconnaissance discrète, une familiarité immédiate. Elle est mariée, mère de deux enfants, et ne cherche pas plus que moi à changer le cours des choses. Nous ne sommes pas des rebelles, nous sommes des jardiniers de l’ombre. Nous cultivons un jardin secret avec des outils invisibles : des horaires précis, des téléphones silencieux, des lieux déserts choisis avec soin. Personne ne sait. Personne ne doit savoir. C’est dans cette clandestinité que réside notre respect mutuel. La protéger, elle, sa réputation, sa famille, devient un acte d’amour bien plus fort que tous les mots doux.
Il y a quelques jours, alors que nous étions attablés à la terrasse d’un café proche de la gare, elle m’a montré un article sur son téléphone. Un fait divers improbables, qui avait fait sourire la région. Selon les Dernières Nouvelles d’Alsace, une histoire rocambolesque de pénis tordu et de deux hommes en pleurs à Saint-Louis avait défrayé la chronique locale. L’histoire précise importait peu, un accident dans un club échangiste, semble-t-il, une ambulance, une confusion. Ce qui nous avait fait rire, elle et moi, c’était la trivialité de la chose. Des gens qui s’agitent, qui jouent avec le feu, qui se brûlent et le crient sur tous les toits. Nous, nous sommes l’exact opposé. Notre relation n’a rien de comparable. Elle est faite de retenue, de gestes lents, de phrases inachevées. Là où les autres cherchent la démonstration, nous cherchons la racine.
Je repense souvent à cette étude de l’INSEE, publiée l’an dernier, qui montrait que les Haut-Rhinois étaient parmi les plus sédentaires de France. Non pas en termes de mobilité, mais de stabilité sociale. On reste, on construit, on ne part pas. Le taux de séparation y est plus bas que la moyenne nationale. Et pourtant, il y a nous. Nous sommes les anomalies statistiques, les points qui dévient sur la courbe. Je me dis que les chiffres ignorent les nuits calmes où l’on décide délibérément de ne rien détruire. L’infidélité n’est pas une statistique ; c’est une géographie intime. Une carte que l’on dessine à deux, avec des frontières claires et des territoires interdits que l’on s’engage à ne jamais franchir.
Je me souviens des étés de mon enfance, à Nevers, chez ma grand-mère. Elle avait un petit atelier de couture et passait des heures à repriser des chaussettes. Tous les gestes étaient lents, précis, économes. Pas un fil ne devait être gaspillé. Je crois que cette image m’a construit. L’économie du geste, la justesse de l’effort. C’est ce que je fais aujourd’hui, dans ma vie d’amant à Saint-Louis, au cœur de cette ville-frontière. Je ne gaspille pas nos moments. Je les repasse, je les range, je les laisse infuser comme des plantes séchées entre les pages d’un livre. Et puis, il y a la lumière. C’est un autre souvenir, plus récent. L’hiver dernier, j’ai dû me rendre à Prague pour un congrès sur la colorimétrie. Je n’ai pas visité le château, ni le pont Charles. J’ai passé une nuit à marcher dans la vieille ville, sous la neige, à observer la façon dont les lampadaires teintaient la neige d’un jaune orangé. J’ai envoyé une photo à elle, sans texte. Elle a compris. Elle m’a répondu par un simple point-virgule. Un signe de ponctuation pour un rendez-vous secret. C’est tout ce que nous sommes parfois : une virgule dans le texte de nos vies, un espace de respiration entre deux phrases trop longues.

Il y a dans la Moselle et le Haut-Rhin une culture du secret. Saint-Louis, ville frontalière, vit dans le va-et-vient des navetteurs, des douaniers, des horaires d’usine. Les maisons sont basses, les rideaux souvent fermés. On ne parle pas de ce qui se passe derrière les façades. Cette discrétion est un don. Elle nous protège, elle nous contient. Lorsque je prends le train pour Bâle et que je la retrouve dans un hôtel discret près de la gare, je ne suis jamais inquiet. Je sais que le hasard est un mauvais conteur, et que nous sommes les rédacteurs attentifs de notre propre histoire. Je n’ai jamais peur, car je n’ai rien à cacher qui puisse se voir. Je n’affiche rien, je ne tiens pas de propos équivoques. Ma vie est un lisse miroir, et derrière ce miroir, il y a une pièce secrète. Une pièce poussiéreuse et chaude, où nous nous retrouvons pour nous écouter respirer.
Ce que je ne dis jamais, c’est que je pense à elle quand je fais la vaisselle. C’est un détail qu’elle ignore. Le bruit de l’eau, la mousse, et mon esprit qui dérive vers la courbe de sa nuque. À ces moments-là, je ne suis plus à Saint-Louis, je suis dans un autre espace-temps. J’imagine l’album de musique que je lui ferais écouter, une playlist de morceaux bruités, des nappes de synthé, des silences. J’ai ce fantasme de lui offrir des cassettes vierges, comme des lettres muettes. Mais je ne le fais jamais. Le geste serait trop simple, trop révélateur. Il faut que tout demeure dans l’indicible, dans ce qui ne se dit pas mais qui se devine. C’est cela, notre désir : il ne s’agit pas de consommer, il s’agit de tendre. De tendre sans cesse un fil qui ne doit jamais se rompre, mais ne doit jamais être vu.
Que dire de Claire? Rien de contre elle. Jamais. Elle est une femme droite et bonne. Nous nous aimons, d’un amour qui ressemble à une longue rivière qui a trouvé son lit. Elle n’a rien perdu de ma tendresse, et je n’ai rien retiré de notre histoire. L’un n’empêche pas l’autre. C’est là un paradoxe que beaucoup refusent d’admettre, mais qui est vrai. L’amour n’est pas une ressource finie. On peut aimer un pays et contempler une autre frontière. On peut être fidèle à une vie et être loyal à un secret. Mes enfants ne manquent de rien, pas même de mon attention. Je ne suis pas un homme absent, je suis multiplicité. Nous sommes tous, sans le savoir, des architectures complexes de pièces disjointes. Certains en souffrent, d’autres s’y perdent. Moi, je m’y grave.

Faut-il conclure? Non. C’est bien là la beauté de cette position : elle ne se conclut pas. Chaque rendez-vous est une rature discrète sur le brouillon de nos vies. Nous nous quittons toujours avant l’aube, jamais réunis pour le petit-déjeuner. C’est notre religion, notre discipline. L’éphémère qui se construit avec la rigueur pierre à pierre. En ce moment, l’air de Saint-Louis est lourd d’humidité. L’indice de qualité de l’air est mauvais, les particules fines venues de la plaine du Rhin stagnent. On recommande aux personnes sensibles d’éviter les efforts. Moi, je ne suis pas sensible. Ou plutôt, je suis sensible à d’autres particules, à d’autres poussières, à ce qui volette entre deux âmes et ne laisse aucune trace dans les relevés météorologiques. Mon amour, si je puis appeler cela ainsi, est un amant à Saint-Louis, secret entre les frontières, à l’image de cette ville : un passage, une transition, une respiration entre deux mondes.
Il est une heure, un mardi. Je sais que je la verrai les yeux ailleurs, dans un hall d’exposition, dans deux jours. Je reprendrai le tram avec mon badge de technicien, elle aura son manteau beige. Nous feindrons de nous croiser par hasard, et notre complicité tenue à bout de souffle illuminera la grisaille. C’est cela, le frisson. Ce n’est pas le danger d’être pris ; c’est la certitude d’être deux, seuls, enveloppés dans le cocon du silence. Je trace ces lignes de ma main d’étalonneur, celle qui sait pourtant juger les tons, mais qui ne retient que la chaleur de sa paume. La couleur que je ne peux nommer, celle qui refuse de se fixer sur le papier, c’est celle-là que je poursuis. Et je la trouverai, encore, mercredi prochain, entre une porte d’ascenseur qui se ferme et un regard qui s’attarde. Je n’en demande pas plus. Je n’en veux pas plus.
Cette ville, Saint-Louis, est le théâtre parfait pour cette double vie. Trop grande pour être un village où tout se sait, trop petite pour y être anonyme. On y vit dans ce paradoxe : se connaître sans se voir, se croiser sans se parler. Nous avons appris à lire les paysages, à repérer les fenêtres ouvertes, les voitures garées trop longtemps. Une science de l’observation qui n’a rien d’une paranoïa, mais tout d’une contemplation. J’y ai vu passer des générations d’ouvriers, des trains chargés de marchandises vers l’Europe du Nord, des étudiants traversant le pont à vélo. Et moi, j’attends. J’attends sans impatience, car l’impatience est une insulte au désir. Le désir se nourrit de sa propre durée. Il est un sucre lent, qui se dissout dans le thé chaud de l’après-midi. Je savoure chaque gorgée.
Alors voilà, je n’ai rien expliqué, rien justifié. Ce ne sont pas des excuses que vous attendiez de moi, je l’espère. Je ne suis ni un monstre ni un héros. Je suis un homme qui a eu la chance, à 43 ans, de découvrir une pièce cachée dans sa propre maison. J’y entre parfois, j’y vis des heures qui n’appartiennent qu’à moi, et j’en ressors sans bruit. La maison, elle, est toujours debout. Elle est même plus belle, parce que je sais qu’elle recèle des trésors invisibles. Ce qui est secret est précieux. Ce qui est précieux mérite d’être gardé. Et c’est dans cet écrin de silence que je continuerai, tant que cela durera, à être cet homme discret, cet amant à Saint-Louis, gardien d’un feu qui ne crépite pas mais qui couve, sûr et constant.
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