Le Goût du Café, le Poids des Heures
Il y a, à Lokeren, une manière particulière de mesurer le temps. Ce n’est pas celle des clochers ni celle des trains qui filent vers Gand ou Anvers. C’est une affaire de lumière, de volumes et de silence. Pour Stéphane, la journée commençait toujours de la même façon : le grincement de la porte de la salle de bains, le bruit de l’eau contre la faïence, et ce moment suspendu où il regardait la ville s’éveiller depuis la fenêtre de la cuisine, une tasse de café brûlante entre les mains.
Ce matin-là, pourtant, la tasse ne fumait plus. Elle était là, posée sur le plan de travail en granit, refroidissant dans une indifférence totale. Stéphane la regardait sans la voir, l’esprit ailleurs, dans une pièce de sa mémoire qu’il n’avait pas visitée depuis des années. Il pensait à ce qu’il y avait derrière la porte, dans l’atelier, et à ce que cela signifiait.
Une Affaire de Mesure et de Patience
Stéphane n’était pas du genre à s’épancher. À quarante-quatre ans, il avait appris à vivre avec une certaine forme de discrétion, une habitude contractée bien avant de rencontrer Geneviève, bien avant que leur fils Louis ne vienne remplir la maison de ses cris et de ses rires. Son métier, d’ailleurs, était tout sauf un cri. Il était métrologue de chantier. Un métier qu’il résumait souvent, pour faire simple, à « celui qui vérifie que les bulldozers ne penchent pas trop ». Mais c’était bien plus que cela. Chaque matin, il chaussait ses bottes de sécurité, prenait sa voiture de fonction et roulait vers un terrain vague ou une zone industrielle en devenir. Là, armé de ses instruments de mesure, de ses niveaux laser et de ses théodolites, il était le garant de la géométrie du monde. Il s’assurait que les fondations seraient droites, que les engins de terrassement ne dévieraient pas d’un millimètre, que le sol porterait sans fléchir les tonnes d’acier et de béton qu’on lui confierait.
C’était une vie de précision, de chiffres et de certitudes. Une vie où chaque erreur se payait cash, en heures perdues ou en murs fissurés. Stéphane aimait cette rigueur. Elle le rassurait. Elle contrastait avec ce qu’il ressentait parfois, une sorte de flou intérieur, une imprécision de l’âme qu’il ne savait pas nommer. Il pensait à ses anciens collègues, ceux d’avant, qui riaient de le voir si méticuleux. Il se souvenait d’un vieux chef de chantier, à Namur, qui lui disait toujours : « Stéphane, tu mesures le monde, mais qui mesure ta vie ? » Il avait ri, à l’époque. Il ne riait plus.

Le lien avec Lokeren était récent. La famille avait quitté la Wallonie pour la Flandre orientale il y a deux ans, pour un projet de nouveau quartier résidentiel près de la gare. Le choix de la ville avait été pragmatique, dicté par un marché immobilier plus abordable et la proximité d’Anvers pour le travail de Geneviève, consultante en gestion. Stéphane avait accepté, y voyant une chance de repartir de zéro, de poser de nouvelles fondations. Il ne s’était pas trompé. Mais les fondations les plus solides ne sont pas toujours celles que l’on croit.
Ce matin-là, dans la cuisine silencieuse, il se souvint d’une conversation avec un collègue, la semaine précédente. Celui-ci parlait de la nouvelle interdiction de transferts frappant un club professionnel belge, une histoire étrange de papier administratif non signé, rapportée par La Dépêche. Stéphane avait écouté d’une oreille distraite. Le football ne l’avait jamais vraiment intéressé. Il pensait à autre chose. Il pensait à ce sentiment étrange, presque physique, qu’il ressentait depuis quelques semaines. Un désir de précision dans un autre domaine. Un besoin de mesurer autre chose que des angles et des niveaux. Il avait regardé sa montre. Il avait encore deux heures avant de partir sur le chantier du Waasland. Deux heures. Le temps de prendre une décision, ou de la laisser filer une fois de plus.
La Vitrine aux Mille Secrets
Il y a une rue à Lokeren que Stéphane empruntait toujours pour aller à la boulangerie. Ce n’était pas le chemin le plus court, mais c’était celui qu’il préférait. Elle longeait un vieux bâtiment en briques rouges, abritant une enseigne discrète : « Au Vieux Manuscrit ». C’était une boutique de reliure d’art et de restauration de livres anciens. Elle appartenait à un homme, Alain, que Stéphane avait appris à connaître par petites touches, en s’arrêtant parfois devant la vitrine.
Il n’y était jamais entré. Pas vraiment. Il se contentait de regarder, fasciné par les gestes de l’artisan qu’il apercevait à travers la vitre. La manière dont ses doigts manipulaient le cuir, la précision des outils, la patience infinie qu’il fallait pour redonner vie à un vieux grimoire. C’était l’exact opposé de son propre travail. Lui mesurait l’extérieur des choses, les volumes, les surfaces. Alain, lui, mesurait l’intérieur, le temps, la mémoire. Un jour, alors que Stéphane s’attardait devant un Psautier du XVe siècle exposé, Alain était sorti pour lui dire bonjour. Ils avaient parlé du temps, de la pluie, des travaux de la place Lieve Verschuier. Puis, Alain avait fait un geste qui avait marqué Stéphane à jamais. Il avait montré un livre dont il venait de restaurer la couverture, un cuir rouge écarlate, presque neuf. « Voyez, avait-il dit, avant, ce livre était invisible. Il se fondait dans la bibliothèque. Personne ne le remarquait. Maintenant, c’est lui qu’on remarque. C’est lui qui choisit celui qui va l’ouvrir. »
Cette phrase trottait dans la tête de Stéphane. Invisible. Il se sentait exactement comme ce livre avant la restauration : fiable, solide, utile. Mais invisible. Il remplissait son rôle de père, de mari, de technicien. Il était ce que l’on attendait de lui. Et puis, il y avait eu ce voyage, ce mois d’août à Prague avec Geneviève et Louis pour les vacances. Dans une petite librairie de la vieille ville, il était tombé sur un recueil de poèmes tchèques, avec une couverture magnifique, usée par les mains. Il l’avait acheté non pour le lire, mais pour le toucher, pour le sentir. Dans l’avion du retour, il avait regardé Louis endormi contre son épaule et il avait réalisé qu’il aurait aimé être ce livre. Quelque chose que l’on désire toucher, pas seulement consulter.
C’est à ce moment-là, il y a deux semaines, qu’il avait pris la décision. Sans rien dire à personne, il avait cherché un atelier de reliure pour prendre des cours. Un homme gay marié à Lokeren, métrologue de chantier, qui voulait apprendre à coudre des cahiers de papier. L’idée lui semblait absurde, presque risible. Et pourtant, elle le hantait. Le lundi suivant, au lieu d’aller directement sur le chantier où il devait vérifier le nivellement d’une nouvelle zone commerciale, il avait envoyé un message à Alain. Puis, il avait éteint son téléphone et s’était concentré sur ses niveaux laser, les chiffres défilant sur l’écran.
Les Fondations Invisibles
Le cours avait lieu le jeudi soir, dans l’arrière-boutique de l’atelier. L’odeur de la colle de pâte, du cuir et du vieux papier emplissait la pièce. Stéphane y entrait comme on entre dans un autre monde. Ses mains, habituées à tenir des instruments de mesure électroniques, apprenaient la douceur du pli, la pression précise du plioir sur la tranche des cahiers. Ce n’était pas facile. Il était maladroit, trop pressé, trop carré. Alain corrigeait ses gestes avec une patience infinie. « Il ne faut pas forcer, disait-il. Le papier, il faut le caresser. Il te dit où il veut aller. C’est toi qui dois suivre, pas l’inverse. »
Suivre, pas forcer. Une leçon que Stéphane n’avait jamais apprise. Son travail, sa vie, tout était basé sur l’idée de contrôler, de mesurer, de corriger les écarts. Et là, pour la première fois depuis des années, on lui demandait de lâcher prise, de s’adapter à la matière, à sa sensibilité. Il pensait à son mariage, à sa vie familiale. Geneviève était une femme formidable, dévouée, intelligente. Ils s’étaient construits une vie confortable, un nid douillet. Mais c’était une vie construite sur un plan, un plan établi il y a quinze ans, quand ils s’étaient rencontrés à Louvain, étudiants en ingénierie. Un plan qui n’avait pas de place pour cette part de lui-même qu’il avait toujours gardée cachée. Cette part qui regardait parfois les hommes dans la rue avec une curiosité qu’il s’empressait de réprimer.

Ce soir-là, en rentrant de l’atelier, la nuit était tombée sur Lokeren. Il portait un petit carnet qu’il avait lui-même assemblé, maladroitement. Une couverture en carton recouverte de papier marbré, des pages cousues à la main, un peu de travers. Ce n’était pas un chef-d’œuvre. Mais c’était le sien. Dans sa poche, son téléphone vibra. C’était Geneviève qui demandait s’il avait besoin de quelque chose à la pharmacie pour Louis, qui avait un léger rhume. Il répondit « non, merci », et rangea le carnet dans la poche intérieure de sa veste, contre sa poitrine. Il sentait son poids, sa chaleur. Il savait que le plus dur restait à faire. Apprendre à relier des livres, c’était une chose. Apprendre à relier les morceaux de sa propre vie, c’en était une autre.
Le samedi suivant, alors qu’il se promenait sur le marché, il apprit une nouvelle qui le fit sourire. Un cheval, près de Lokeren, avait été testé positif à l’anémie infectieuse équine, une maladie mystérieuse et inquiétante pour les éleveurs du coin. L’information circulait, rapportée par le Nieuwsblad. Tout le monde en parlait avec inquiétude. Stéphane, lui, pensait à sa propre forme d’anémie intérieure, cette sensation de fatigue de l’âme qu’il traînait depuis des mois. Mais pour la première fois, il avait envie de soigner ça. Il avait envie de redevenir visible.
Dans l’atelier d’Alain, la semaine suivante, il termina son deuxième carnet. Celui-là était presque droit. Il le tendit à Alain, qui le retourna dans ses mains, l’examina sous tous les angles, puis lui rendit avec un simple hochement de tête. Stéphane comprit que c’était un compliment. Il rangea le carnet, puis resta un instant à regarder la table où étaient étalés les outils. L’échoppe, son travail, sa famille. Il avait tout ce qu’il fallait pour être heureux. Il le savait. Pourtant, en sortant, il ne se dirigea pas vers chez lui. Il fit le tour du pâté de maisons, puis le tour d’un autre, repoussant le moment de rentrer, de remettre le masque. Il savait que dans le salon, il y avait son fils. Il ne pouvait pas se permettre d’être invisible pour lui. Il ne fallait pas.
Il avait quarante-quatre ans, un métier qui avait du sens, une famille qu’il aimait profondément. Et pourtant, il était là, à marcher dans les rues pavées de Lokeren, un carnet de papier cousu main dans la poche, se demandant comment on dit « je t’aime » quand on ne sait plus qui on est. Il pensa au carnet. À sa couverture un peu cabossée, à ses pages irrégulières. Et il décida. Demain, à la pause de midi, il n’irait pas à la cantine du chantier. Il prendrait son carnet, un stylo, et il écrirait. Il ne savait pas exactement à qui. Peut-être à lui-même, il y a vingt ans, pour lui dire que ça allait aller. Peut-être à un inconnu, pour lui dire qu’il existait. Peut-être juste pour écrire, encore une fois, la première phrase du reste de sa vie.
Derrière lui, la fenêtre de la cuisine s’illuminait. Geneviève préparait le dîner. Louis faisait ses devoirs. En rentrant, il déposerait sa veste, embrasserait son fils, et demanderait à sa femme comment s’était passée sa journée. Il le ferait. Mais d’abord, juste quelques secondes, il resta dans le froid, la main sur sa poche intérieure, sentant les pages fraîchement cousues. C’était la première fois depuis des années qu’il ne se sentait pas mesuré. C’était la première fois qu’il était juste là.
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