Dans l’intervalle entre deux brises
Il est 7h43 sur la place Masséna. Les tramways glissent dans leur ballet électrique, les derniers noctambules croisent les premiers employés municipaux qui nettoient les confettis du week-end. Olivier pose son café sur la table en fer forgé du Café de la Place, côté sud, là où le soleil attaque les carreaux de céramique dès les premières lueurs. Il ne regarde pas sa montre. C’est un détail minuscule, presque ridicule, mais depuis deux ans il a remarqué qu’il ne vérifie plus l’heure machinalement. Avant, son poignet gauche était un réflexe, une ancre. Maintenant, il laisse le temps venir à lui.
À côté de son verre, le journal local est ouvert à la page des faits divers. Selon Nice-Matin, le parquet a requis de la prison ferme contre plusieurs ultras de l’OGC Nice, jugés pour des violences commises à l’encontre de joueurs lors d’un match tendu au stade Allianz Riviera. « Huit mois ferme requis », lit-il à voix basse, comme pour tester le poids des mots. Il n’est pas supporter, ni même vraiment foot. Mais ce genre de violence collective le fascine et l’inquiète, cette capacité qu’ont les foules à basculer. Il repense à son propre rapport aux foules, au carnaval, à l’immense machinerie qu’il supervise chaque année. Vingt tonnes de chars, des centaines de figurants, une liesse organisée jusqu’à la dernière seconde. Le contraste est vertigineux.
La ville comme un atelier
Olivier travaille dans un hangar de l’avenue Saint-Augustin, coincé entre des entrepôts de fleurs et un garage poids lourds. Il est régisseur technique pour le Carnaval de Nice, un titre qui englobe tout et son contraire : il gère les plannings, vérifie les structures métalliques des chars, négocie avec les fournisseurs de fleurs, apaise les tensions entre les associations de carnavaliers. Un métier de l’ombre, de ceux qui ne figurent jamais sur les affiches. Pourtant, chaque année, quand le Roi défile sur la promenade des Anglais sous des tonnes de confettis, il sait que son nom est écrit invisible dans chaque pétale.
Ce qui le surprend encore, après vingt ans de métier, c’est la douceur du geste. Les fleurs coupées, les collages minutieux, les heures passées à ajuster un sourire en papier mâché. Il a appris à lire les saisons dans les commandes de mimosa, d’œillets, de roses. Ses mains sentent parfois la colle et la sève, même sous les gants. Son collègue Marc, qui habite dans le même immeuble rue de la Préfecture, lui a offert un jour un sécateur ancien trouvé dans une brocante. « Pour tes fleurs », a-t-il dit. Marc collectionne les cannes à pêche en bambou, un hobby qu’il prend très au sérieux, au point d’en avoir dédié une pièce entière de son deux-pièces. Olivier trouve ça un peu absurde, mais il aime cette absurdité. Elle fait partie du paysage.
Il pense parfois à ses parents, retraités dans le Var, qui n’ont jamais vraiment compris son métier. « Tu travailles dans la fête ? » demandait sa mère, avec une pointe d’inquiétude. Aujourd’hui encore, elle semble croire qu’il est une sorte d’organisateur de mariages. Il ne corrige plus. C’est plus simple.
Le matin rue de la Poissonnerie
Son appartement est un deux-pièces étroit au quatrième étage d’un immeuble ancien, rue de la Poissonnerie. Les fenêtres donnent sur une cour intérieure où un figuier centenaire grignote le peu d’ensoleillement. Le matin, il entend les livraisons des restaurants, les caisses de poissons qu’on décharge, les cris des cuisiniers. C’est un quartier qui sent l’iode et l’huile d’olive, et il aime ça avec une fidélité presque animale.

Il vit seul depuis six mois. Une séparation douce, presque amicale, avec Stéphane, son compagnon depuis quatorze ans. « On s’aime encore, mais on ne se désire plus », a dit Stéphane, un soir de novembre, en remuant une soupe de potiron. Olivier avait hoché la tête, sentant une étrange paix descendre sur la table. Ils ont partagé le garde-meuble, les disques vinyles, le chat. Le chat est resté avec Stéphane. Olivier a gardé la collection de livres d’art sur le carnaval, et un vieux fauteuil Voltaire qui appartenait à la grand-mère de Stéphane. Parfois, le soir, il s’assoit dedans et il se demande s’il aurait dû se battre davantage. Mais la question ne dure jamais longtemps. Il sait que certaines histoires s’épuisent comme une saison de carnaval : on range les confettis, on nettoie les chars, et on attend la prochaine.
Il est désormais un homme gay marié à Nice, divorcé, père d’un garçon de 7 ans prénommé Gabriel, qu’il voit un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires. Gabriel vit avec Stéphane dans l’ancien appartement, à deux pas du port. Leur coparentalité fonctionne par messages vocaux et plannings partagés. « Papa, t’as vu la vidéo du poulpe ? » lui envoie Gabriel, et Olivier sourit en voyant son fils filmer un poulpe dans un aquarium, avec des doigts gras collés à l’écran.
L’après-midi dans les ateliers
Les jours où il n’a pas Gabriel, Olivier reste tard dans les ateliers. Il aime ce moment où les ouvriers partent, où les néons s’éteignent, où le hangar devient une caverne silencieuse pleine de formes en gestation. Il marche entre les têtes de géants, les masques en résine, les mécanismes hydrauliques qui semblent endormis. Il touche les surfaces, vérifie les soudures, écoute le silence comme on écoute un moteur.
Un jour, une jeune stagiaire lui a demandé s’il ne trouvait pas ça morbide, tous ces visages vides qui le regardaient. Il a répondu que non, que c’était exactement l’inverse : ces visages attendaient de vivre, de sourire, de danser sur la promenade. « C’est un peu comme les gens, non ? » a-t-il ajouté. Elle n’a pas compris. Il n’a pas insisté.
Il y a quelques semaines, il a reçu un message d’un ancien collègue, Marc-Antoine, qui travaille aujourd’hui à l’Opéra de Paris. « Tu te souviens de notre discussion sur la mise en scène du désir ? » écrivait-il. Olivier se souvient. Ils avaient bu un verre sur le port, un soir d’été, et Marc-Antoine avait parlé de la tension entre la scène et le public, de cette attente qui précède le lever de rideau. « C’est la même chose que toi, avec tes chars », avait-il dit. « Tu construis l’anticipation. » Olivier avait hoché la tête, mais au fond il n’était pas sûr. Il ne construisait pas l’anticipation. Il construisait l’instant d’après, celui où la foule oublie tout. Peut-être que c’est ça, la sensualité : non pas le moment lui-même, mais l’évanouissement de tout ce qui l’a précédé.
Le soir, le silence librairie
Un soir, il entre à la librairie Matarasso, rue de la Liberté. Ce n’est pas une librairie tape-à-l’œil. Des murs jusqu’au plafond, des livres jaunis par le soleil méditerranéen, un chat noir qui dort sur un comptoir en bois. Olivier y vient depuis vingt ans, toujours pour la même raison : la section arts du spectacle, au fond à gauche. Il feuillette un ouvrage sur le carnaval de Venise, regarde les masques, les costumes. Le libraire, un homme âgé au regard fatigué, le salue d’un signe de tête. Ils ne parlent jamais beaucoup. C’est une relation de reconnaissance mutuelle, de celles qui n’ont pas besoin de mots.
Sur le chemin du retour, il traverse la place Garibaldi. Les tilleuls sont taillés en cubes, alignés comme des soldats. Quelques jeunes fument sur les marches de la fontaine. Il croise une femme qui pousse une poussette, un couple qui se tient par la main. Il se demande s’il aura un jour envie de recommencer, de partager à nouveau son quotidien. La réponse lui vient sans violence : peut-être, mais pas maintenant. Pour l’instant, il préfère l’intervalle, cet espace entre deux vies où il peut ajuster ses gestes, réapprendre à être seul sans être triste.
Il entend une conversation sur un banc. Un homme dit à un autre : « Je n’aurais jamais cru que ce soit si simple. » Olivier ne saura jamais de quoi ils parlent. Mais les mots restent en lui, comme une chanson qu’on ne peut pas oublier.
Le dimanche avec Gabriel
Le dimanche, il prend Gabriel au port. Ils marchent jusqu’au vieux Nice, main dans la main. Gabriel parle sans s’arrêter : la maîtresse, les copains, la fourmi qu’il a vue manger une miette de pain. Olivier écoute, et parfois il répond, mais surtout il écoute. Il a appris que le silence partagé est une forme d’attention plus précieuse que les mots.
Ils s’arrêtent place Rossetti pour une glace. Gabriel choisit pistache-citron, comme toujours. Olivier observe les touristes qui photographient la cathédrale Sainte-Réparate. Leurs visages sont tendus, concentrés sur l’image parfaite à capturer. Il trouve ça étrange, cette obsession de fixer les instants au lieu de les vivre. Lui-même ne prend presque jamais de photos. Il préfère la mémoire des odeurs, des bruits, de la texture du vent sur la peau.
« Tu sais, papa, lui dit Gabriel la bouche pleine, je crois que je veux être dresseur de poulpes quand je serai grand. »
Olivier rit. « C’est un beau métier. »
« Mais il faut aller à la mer tous les jours. »

« Oui, c’est comme moi avec le carnaval. »
Gabriel réfléchit un instant. « Donc tu es un dresseur de fleurs ? »
« Un peu, oui. »
L’enfant hoche la tête, satisfait. Dans sa logique, tout s’emboîte. Olivier aimerait garder cette simplicité, cette capacité à relier les choses sans effort. Mais il sait que l’âge apprend l’inverse : à distinguer, à séparer, à mesurer les écarts.
Le crépuscule sur la promenade
Il est 19h passées quand ils repartent vers le port. La lumière est douce, presque liquide, comme un sirop d’abricot versé sur la baie. Les joggeurs, les familles, les amoureux. La promenade des Anglais est une scène immense où chacun joue sa partition sans musicien. Olivier marche lentement, la main de Gabriel dans la sienne.
Il pense à l’homme qu’il était à trente ans, à celui qu’il aurait pu être. Des vies parallèles, des chemins non pris. Il ne regrette rien, ou pas assez pour y consacrer du temps. Mais parfois, le soir, en rentrant seul dans son appartement rue de la Poissonnerie, il sent une petite vibration dans la poitrine, comme une corde qu’on pince. Pas du manque, non. Plutôt de l’anticipation. L’impression que quelque chose est sur le point d’arriver, sans qu’il sache quoi.
Il éteint la lumière, regarde par la fenêtre. Le figuier centenaire agite ses feuilles dans le vent du soir. Au loin, les lumières de la promenade dansent sur l’eau. Il se dit que c’est peut-être ça, la sensualité d’une vie : non pas la possession, mais l’attente. La certitude que demain, la brise portera autre chose.
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