Le silence des réveils
Je ne sais plus exactement quand j’ai cessé de regarder le réveille-matin. Ce geste mécanique, pourtant, rythmait ma vie depuis l’adolescence : tourner la tête, plisser les yeux, vérifier l’heure. Une posture de guetteur. Puis on se lève, on prépare le café, on sort les assiettes. La routine a cette vertu terrible de masquer l’essentiel.
Mon réveil s’est arrêté un mardi. Pas une panne. Une lassitude. Je l’ai laissé sur la table de chevet, ses aiguilles figées à 6h23, comme un souvenir de quelqu’un que je n’étais plus. Depuis, je me lève quand mon corps décide, et j’ai découvert que le matin peut avoir le goût du pain frais quand on ne le regarde pas comme une corvée.
Les dimanches tranquilles
J’habite Sorel-Tracy depuis onze ans. On dit souvent de cette ville qu’elle est paisible, et c’est vrai. Le fleuve, les quais, les rues larges. Ceux qui n’y vivent pas la trouvent endormie. Ceux qui y vivent savent que la quiétude est une forme de luxe.
Mon mari s’appelle Alain, Alain, qui ne supporte pas que je laisse traîner mes lunettes de lecture sur la table de la cuisine. Alain, qui siffle en arrosant les plantes, un répertoire d’airs des années quatre-vingt qui me fait sourire encore aujourd’hui. Nous sommes mariés depuis neuf ans, ensemble depuis quatorze. Nous avons un garçon de six ans, Félix, qui collectionne les cailloux et les raconte comme des histoires.
Je dis « nous avons un garçon » comme on dit « nous avons une maison » ou « nous avons un chien ». Mais Félix n’est pas une possession. C’est un tourbillon. Un petit être qui me demande pourquoi le ciel est bleu et pourquoi son papa a une voix grave alors que l’autre papa a une voix douce. Les enfants posent les vraies questions sans savoir qu’elles sont graves. Je lui réponds que les voix, comme les cailloux, sont toutes différentes et toutes belles. Il acquiesce, puis me demande si on peut manger des céréales.
Une parenthèse dans le réel
Il y a quelques semaines, un fait divers a secoué la ville. Selon La Dépêche, une octogénaire a été grièvement blessée dans un délit de fuite sur le boulevard Poliquin. La nouvelle a circulé dans les chaînes de cuisine, dans les files d’attente à l’épicerie, dans les regards échangés au parc. Une femme de quatre-vingt-cinq ans renversée, puis abandonnée. On a parlé de caméras de surveillance, d’enquête, de rétablissement. Elle s’en sortira, semble-t-il, mais avec des fractures et une confiance ébranlée.
Je pense à elle parfois, le soir, quand la ville s’éteint. À cette femme qui traversait peut-être pour rejoindre sa fille, ou pour acheter du pain. À la personne qui a accéléré au lieu de freiner. On dit que les gens qui commettent ces actes sont des lâches. Peut-être. Mais je crois qu’ils sont surtout des gens qui ne supportent pas les conséquences de leurs choix. Ils préfèrent fuir plutôt que d’affronter ce qu’ils ont provoqué.
J’ai longtemps été comme ça. Pas pour un délit de fuite, non. Pour autre chose. Une fuite intérieure, invisible aux radars. On peut passer des années à rouler à côté de sa propre vie, à regarder le paysage défiler sans jamais s’arrêter. À sourire aux collègues, à signer des papiers, à participer aux réunions de parents. Et puis un jour, le réveil s’arrête.
Le matin où tout a basculé

C’était un jeudi. Je m’en souviens parce que c’était mon jour de télétravail, et que j’avais préparé un thé que je n’ai jamais bu. Je l’ai regardé refroidir, le sachet qui infuse trop longtemps, la couleur qui vire à l’amertume. Et j’ai compris que ma vie, comme ce thé, était en train de devenir amère dans une tasse que je n’avais pas choisie.
Je sais que certains liront ces lignes avec un malaise. Un homme gay marié à Sorel-Tracy qui raconte sa bascule, c’est presque un cliché. Le marié qui découvre, à quarante et un ans, que la cage dorée est une prison. Sauf que ce n’est pas ça. Pas du tout.
J’aime Alain. Je l’aime profondément. C’est l’homme qui m’a appris à ne pas avoir honte, qui m’a tenu la main quand mes parents ont mis trois ans à comprendre, qui a pleuré avec moi le soir de la mort de mon père. Cet amour-là n’est pas une fiction. Il est réel, solide, ancré dans quatorze ans de complicité, de disputes réparées, de silences confortables.
Mais l’amour n’excuse pas tout. Pas la sensation de passer à côté de soi-même. Pas cette impression bizarre de jouer un rôle que je n’ai jamais auditionné. L’homme qui se lève à 6h23, qui enfile sa chemise, qui dépose Félix à l’école, qui passe huit heures devant des cartes et des relevés de température, qui revient, dîne, regarde un épisode de série, s’endort, cet homme-là est un excellent acteur. Mais un acteur, même bon, finit par oublier qui il est vraiment.
L’odeur du dimanche
Ce qui m’a sauvé, ce n’est pas un événement spectaculaire. C’est une odeur. Celle du pain que je fais maintenant le dimanche matin. Je pétris, je laisse monter, je façonne. Pendant que la maison se remplit d’une chaleur blanche et rassurante, Félix dessine sur la table de la cuisine et Alain lit le journal en buvant son café. Je les regarde, eux, ma famille, et je me dis que je suis un homme comblé.
Mais il y a une autre odeur. Celle que je ne décris à personne. Elle arrive le vendredi soir, quand la semaine est finie et que la maison dort. Ce n’est pas une odeur de parfum ou de savon. C’est plus subtil. Un reste de chaleur sur la peau, un sillage de cuir et de bois de santal que je reconnaîtrais entre mille. Il m’a fallu des mois pour comprendre d’où elle venait.
Elle vient de lui. De cet homme que je ne nomme pas, que je ne présente pas, que je n’ai jamais embrassé. Il s’appelle Frédéric, mais je n’écrirai pas son nom, pas son vrai nom. Il travaille à Montréal, il a une voix grave qui résonne dans le téléphone comme un violoncelle, et il collectionne les montres vintage. Pas pour leur valeur, dit-il, mais pour leur histoire. « Chaque montre a vécu quelque chose, dit-il. Toute seule, elle n’est rien. Mais sur un poignet, elle devient un témoin. »
Je pense souvent à cette phrase. À ce qu’elle dit de moi, de nous. J’ai l’impression d’être une montre arrêtée depuis des années, à 6h23, et que Frédéric m’a remonté.
La mécanique du désir
Ne croyez pas qu’il se passe quoi que ce soit d’irrévérence entre Frédéric et moi. Nous ne nous sommes jamais rien promis, jamais rien pris. Nous nous rencontrons parfois, le vendredi, dans un café de la rue King, à Sorel-Tracy, celui qui reste ouvert tard et où les garçons de la mine viennent refaire le monde autour d’espressos. Nous parlons. De tout, de rien. De la ville, de nos familles, de la dernière exposition au musée des beaux-arts, des travaux du boulevard Poliquin qui n’en finissent plus.

Et pendant ces conversations, je sens l’odeur du bois de santal. Je regarde ses mains quand il tourne les pages du menu, quand il caresse le verre de son café. Il a des mains de mécanicien, larges, avec des ongles toujours nets. Je me surprends à penser à ce qu’elles feraient sur ma nuque, et je détourne les yeux, honteux, comme un adolescent.
L’attente entre nos rendez-vous est devenue une géographie. Six jours, sept jours. Le lundi, je revis nos phrases. Le mardi, je me demande s’il pensera à moi. Le mercredi, je suis sûr que non. Le jeudi, je prépare ce que je porterai, rien de trop, juste une chemise dans laquelle je me sens bien. Le vendredi matin, je ne tiens plus en place, comme avant les vacances, quand j’étais enfant.
Puis vient le moment. Nous nous asseyons, nous commandons, nous parlons. Et tout ce qui précède, la tension, l’espoir, la peur, se dissout dans quelque chose de plus simple : une présence. Je n’attends rien de plus que ces heures volées, ces parenthèses où je me sens entièrement moi, sans le masque de la routine.
Les vêtements froissés
L’après, c’est autre chose. Rentrer à la maison, retrouver la chaleur du dimanche, Félix qui réclame son histoire, Alain qui me demande comment était ma journée. Et moi, je réponds « bien », un mot de deux lettres qui suffit à refermer la parenthèse. Mais je vois sur le dossier de la chaise la chemise que je portais, que je n’ai pas rangée, et je crois voir une étoffe qui a vécu quelque chose.
La semaine dernière, Frédéric m’a dit une chose que je garde comme un secret : « On n’a qu’une vie, et même ça, c’est déjà beaucoup. » Il souriait en disant ça, en frottant le cadran de sa montre vintage, une Omega des années soixante. Je ne sais pas ce qu’il voulait dire exactement. Mais le lendemain matin, j’ai regardé le réveille-matin arrêté à 6h23, et j’ai eu envie de le réparer.
Pas pour me lever à heure fixe. Pour me souvenir que je peux choisir.
Ce que la ville sait
Une enquête récente de l’IFOP sur la qualité de vie dans les petites villes révélait que 78 % des habitants de Sorel-Tracy se déclarent satisfaits de leur cadre de vie. La proximité du fleuve, la vitesse raisonnable des choses, la possibilité de connaître ses voisins par leur prénom. Je fais partie de ces 78 %, et pourtant.
Sorel-Tracy est une ville qui sait, sans jamais le dire. Mes voisins, mes collègues, les parents d’élèves, ils voient bien que je rentre parfois plus tard le vendredi soir. Ils n’en parlent pas. Pas par indifférence, mais par politesse, par discrétion. C’est à la fois rassurant et vertigineux. On peut être un homme gay marié à Sorel-Tracy et porter ce poids en silence, ou choisir de le déposer quelque part.
Je n’ai pas de réponse. Je sais seulement que le réveil s’est arrêté, que l’odeur du dimanche reste, que celle du vendredi persiste sur ma peau quelques heures après le café. Je sais que Félix grandit, qu’Alain m’aime, que je les aime. Et je sais que je ne veux plus être une montre arrêtée.
Alors je la répare, ce réveil. Je ne le remets pas sur la table de chevet. Je le pose dans le salon, sur une étagère, en évidence. Il marque désormais 6h23, figé dans un matin où tout a commencé. Un ami, Marc, qui collectionne les montres vintage, justement, m’a dit en le voyant : « Celle-là, elle a une histoire. » J’ai souri. J’ai dit : « Oui. Et elle continue. »
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