Le goût du lundi matin
Il y a des matins où la lumière de Colmar a cette qualité laiteuse, presque irréelle, qui adoucit les façades à colombages et rend la ville plus silencieuse qu’elle ne l’est. C’est ce matin-là, un lundi, que j’ai commencé à écrire ces lignes. Pas pour me confesser, ni pour expliquer quoi que ce soit à qui que ce soit. Simplement parce que les mots, parfois, posent mieux les choses que la pensée. Et parce que j’ai compris que ma vie, celle d’un homme gay marié à Colmar, n’est pas un secret honteux, mais une histoire d’équilibre, de complications choisies et de petites joies savamment orchestrées.
Je m’appelle Loïc. J’ai 39 ans. Je suis conservateur de la mémoire ferroviaire, un métier que je décris souvent comme « archiviste des trains » pour faire simple, mais qui consiste en réalité à restaurer, numériser et interpréter les archives de la grande épopée des chemins de fer d’Alsace. Les plans de voies jaunis, les registres de marchandises, les photographies des gares disparues : c’est mon domaine. Un métier de patience, de poussière noble et de découvertes minuscules. On me dit parfois que c’est un métier de vieux. J’aime bien cette idée : je préserve des choses que d’autres ont oubliées.
Je suis marié à Vincent depuis sept ans. Nous sommes ensemble depuis treize. Et nous sommes, par un choix longuement mûri et parfois douloureux, les pères d’une petite fille de cinq ans, Inès, née d’une coparentalité avec une femme exceptionnelle, Élise, qui vit à Mulhouse avec son compagnon. C’est une famille à géométrie variable, faite de calendriers partagés, de messages vocaux du soir et de goûters d’anniversaire où il y a deux gâteaux, parce que deux maisons valent parfois mieux qu’une.
Je ne raconte pas tout cela pour provoquer, mais parce que c’est mon quotidien, et que ce quotidien, je l’assume pleinement. Il n’y a pas de drame là-dedans. Il y a de l’organisation, de la tendresse et une forme de fierté tranquille quand je vois Inès courir entre les deux maisons comme si elle avait deux ports d’attache.
Je vais vous parler de ce qui se passe avant. De l’attente. Parce que, dans une vie comme la mienne, où les semaines sont réglées comme des aiguillages, l’école le mardi et le jeudi, le week-end un sur deux, les anniversaires et les vacances scolaires griffonnés au feutre sur le calendrier de la cuisine, les moments à deux sont des trésors comptés. Et l’excitation qui précède ces moments, ces retrouvailles volées au milieu d’une semaine ordinaire, est devenue une forme d’art domestique.
Je ne vais pas vous décrire le geste précis qui fait basculer une soirée. Ce serait à la fois impudique et inutile. Mais je peux vous parler de la seconde où tout devient possible. Cette seconde, elle a souvent lieu le jeudi soir, à 18h42.
Voilà comment ça se passe. Vincent est en déplacement professionnel à Lyon une semaine par mois. Il travaille dans l’agroalimentaire, un poste commercial qui l’emmène souvent loin. Le jeudi de son retour, je ne prépare rien de spécial. Je nettoie juste un peu plus que d’habitude. Je mets un disque que nous aimions avant Inès, un vieux vinyle de musique brésilienne que nous avions acheté à un vide-grenier à Ribeauvillé. Je sors les verres à whisky, du bon, que nous gardons pour les occasions qui n’ont pas besoin d’être des occasions.
Puis, je vais à la gare.
J’aime la gare de Colmar. Elle a ce charme un peu suranné, ce mélange de pierre et de verre qui sent la fin des trajets. J’y vais toujours trente minutes en avance. Je m’assois sur un banc en bois face aux voies. Je regarde les gens courir, les valises à roulettes qui cliquettent, les adieux pressés. Je sens le froid du métal sous mes cuisses, le parfum du café qui s’échappe du kiosque automatique. J’écoute les annonces, « le train régional en provenance de Mulhouse entrera en gare à voie deux », et mon cœur fait un petit sursaut systématique, comme un enfant qui attend le Père Noël.
Cette attente, je la savoure. C’est elle, le vrai rendez-vous. Le train qui approche, le grincement des freins, la porte qui coulisse, et puis son regard qui cherche le mien parmi la foule. Il n’y a rien de plus intense que cette fraction de seconde où nos yeux se trouvent. Rien. Le reste, la nuit qui suit, appartient à l’intime et ne regarde personne.

Un jour, on m’a demandé si je regrettais parfois ce système, cette vie en pointillés, ces semaines à deux temps. Bien sûr que j’ai des doutes. Comme tout le monde. Le jeudi, quand je regarde la chaise vide de Vincent à table, je me dis parfois que j’aurais préféré une vie plus simple, un couple de tous les jours, des disputes à propos du dentifrice et du lave-vaisselle. Il y a des soirs où l’absence pèse plus lourd que la présence, et où je regarde le téléphone en espérant un message qui ne vient qu’à 22h passées.
Mais c’est une pensée furtive. Elle passe, comme un train sans arrêt. Parce que l’acte simple de se regarder dans le miroir de la salle de bain, le samedi matin, avec cette barbe de deux jours qu’il aime et que je n’ai jamais le temps de taire pendant la semaine, suffit à me rappeler pourquoi je suis là.
Il m’est arrivé, une fois, de rater une correspondance. J’étais à l’inauguration d’une exposition sur les trains à crémaillère des Vosges, et je me suis laissé happer par les discussions avec des collègues passionnés. J’ai raté le train que je devais prendre pour rejoindre Vincent à Strasbourg, où nous avions réservé une chambre d’hôtel pour un anniversaire. Quand j’ai vu le panneau indiquer les minutes de retard, j’ai senti une colère brûlante monter en moi. Pas contre le train. Contre moi. Contre ma stupidité, mon orgueil d’homme qui voulait briller en racontant l’histoire d’un pont métallique. J’aurais pas dû. J’aurais dû partir plus tôt, rester concentré sur le but essentiel.
J’ai passé quarante-cinq minutes sur le quai, à regarder l’écran qui annonçait un retard de dix-huit minutes pour cause de « présence d’un sanglier sur la voie ». J’étais furieux, puis résigné, puis, étrangement, presque heureux. Parce que ce retard, c’était encore une forme d’attente. Une attente involontaire, certes, mais une attente quand même. Et l’attente, je l’ai compris ce soir-là, est un puissant allié. Elle concentre les pensées, elle exacerbe les désirs, elle rend l’arrivée encore plus douce. Quand le train est enfin arrivé, que j’ai ouvert la porte de la chambre et que j’ai vu Vincent assis sur le lit, les cheveux encore mouillés d’une douche prise une heure plus tôt, je n’ai pas dit un mot. Je l’ai regardé, et tout était dit.
Ce dimanche-là, nous avons enchaîné les cafés dans une brasserie près de la cathédrale. Il y avait un concert de musique classique, un trio à cordes qui jouait du Brahms. J’ai regardé les archets qui caressaient les cordes, j’ai écouté les notes qui montaient dans la salle, j’ai senti la main de Vincent posée sur la mienne, juste une présence chaude et discrète. C’est ce moment-là, celui d’après, qui vaut tout l’or du monde. Le moment où plus rien n’est urgent. Le moment où le temps ralentit. Le moment où l’on sait que l’on a le droit de rester là, sans compte à rendre.
Les gens que je croise dans les couloirs de mon lieu de travail ne connaissent que le conservateur Loïc, celui qui sait tout des locomotives à vapeur du XIXe siècle. Ils ne connaissent pas l’homme qui, le jeudi soir, vérifie deux fois la serrure de la porte, allume une bougie au citronnelle qui embaume l’entrée, et qui s’en veut aussitôt de faire des choses si convenues. C’est ma petite contradiction humaine : je vis une vie que certains jugeraient atypique, et je me surprends à céder aux clichés les plus bourgeois. J’allume des bougies. Je mets des disques. Et je trouve ça, en secret, profondément merveilleux.
Tout récemment, les actualités ont été marquées par un fait divers violent, à la gare de Colmar même. Les Dernières Nouvelles d’Alsace rapportaient qu’une femme avait été mise en examen après avoir agressé un gendarme à l’arme blanche dans ce hall que je traverse pourtant chaque semaine. C’est un monde étrange, celui qui mêle l’attente amoureuse à la violence brute, la normalité de mes étreintes unies à la brutalité d’un acte insensé. En lisant l’article, j’ai eu un frisson. J’ai pensé à ce quai, à ce banc où je m’assois, à la fragilité de tout.
Mais la vie continue. Inès a eu une gastro la semaine dernière, et nous avons dû annuler notre week-end à deux. Vincent a dormi dans la chambre d’amis pour éviter de propager, et je me suis retrouvé seul dans notre grand lit, à écouter les craquements de la maison. Je n’ai pas dormi beaucoup. Mais ce n’était pas de la frustration. C’était de l’inquiétude, mélangée à une forme d’amour pur pour cette petite fille qui respirait fort de l’autre côté du mur. L’attente de la santé, elle aussi, a son intensité nerveuse.
Je ne sais pas pourquoi j’ai écrit tout cela. Peut-être parce que l’on m’a demandé, un jour, de raconter ce que c’est que d’être un homme gay marié à Colmar. J’ai pensé d’abord qu’il n’y avait rien à dire, que tout était ordinaire. Puis j’ai compris que l’ordinaire est précisément ce qu’il y a de plus extraordinaire. Ce n’est pas une histoire de courage ou de coming-out fracassant. C’est l’histoire d’un type de 39 ans qui va chercher son mari en gare, qui s’inquiète pour sa fille, qui répare une vieille locomotive miniature le dimanche et qui, de temps en temps, s’assoit sur un banc pour savourer quelques minutes d’anticipation pure.
Et vous savez quoi ? Je ne changerais rien.
C’est le goût du lundi matin. Celui du café encore trop chaud, celui du pain qui sort du four, celui de la peau froide du comptoir de la cuisine où traîne la liste des courses. C’est le goût de la vie à deux temps, qui n’a de boiteux que le nom. C’est le mien. Et il est bon.
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