Ce que le regard des autres ne voit pas
Je n’ai jamais vraiment su à quel moment précis les choses ont basculé. Peut-être que ce sont les journées qui s’allongent sur Strasbourg, cette lumière particulière de mai qui glisse sur les toits et transforme les vitraux de la cathédrale en kaléidoscope. Peut-être que c’est plus ancien, plus souterrain, une faille qui s’est creusée sans bruit pendant des années, comme le Rhin qui ronge ses berges lentement, invisiblement, jusqu’au jour où un pan entier s’effondre dans l’eau.
Je suis un homme gay marié à Strasbourg depuis dix ans. Cela fait partie de mon identité au même titre que mon métier d’ébéniste d’art spécialisé dans la marqueterie de paille, ou le fait que je vis dans un appartement du quartier de la Gare avec vue sur les toits. Mais ces étiquettes ne disent rien de ce qui se tisse dans l’ombre des apparences.
Le bracelet
Il est posé sur ma table de chevet depuis trois jours. Un simple bracelet en cuir tressé, acheté à la boutique du Musée Alsacien lors d’une exposition sur l’artisanat du cuir. Je ne l’ai pas offert, je ne l’ai pas reçu non plus. Je l’ai acheté pour moi, comme un talisman, comme la preuve tangible que quelque chose a changé.
Mon mari Édouard ne l’a pas remarqué. Pourquoi l’aurait-il fait ? Nous vivons dans cette mécanique bien huilée des couples qui durent : le réveil à 7h15, le café filtre dans la cuisine que j’ai rénovée moi-même, le départ pour l’école d’Auguste, notre fils de 7 ans, puis nos journées qui se déploient parallèlement jusqu’au soir. Édouard travaille dans un cabinet d’architecte, je passe mes journées dans mon atelier du côté de la Krutenau, à restaurer des meubles pour des collectionneurs passionnés. Nous nous croisons le soir, échangeons quelques phrases sur la journée, le repas, les devoirs. C’est doux, c’est stable, c’est prévisible.
Et c’est exactement cela qui a commencé à me peser.
L’empreinte
Il y a six mois, je suis allé boire un verre avec Marc, un voisin qui collectionne les montres vintage et qui répare lui-même les mécanismes, dans une brasserie près des Ponts Couverts. Il me parlait de sa dernière acquisition, une Omega des années 50, quand mon regard a dérivé vers la table voisine. Un homme seul lisait un livre. Rien d’exceptionnel en apparence. Mais la manière dont il tournait les pages, lentement, avec une attention presque exagérée, m’a fasciné. Il caressait le papier du bout des doigts, comme s’il explorait un territoire inconnu.
Je me suis surpris à imaginer ses mains sur d’autres surfaces. Sur du bois, sur de la pierre, sur une peau. J’ai détourné les yeux, honteux de cette pensée qui n’avait rien à faire dans le paysage ordonné de ma vie. Mais le lendemain, j’ai cherché son regard dans la rue. Je me suis inventé des prétextes pour retourner dans ce café.

Pendant des semaines, je me suis rendu à la librairie Kléber, espérant le croiser. Marc, mon voisin, m’avait parlé d’une nouvelle collection de romans autour de l’artisanat, et j’y suis allé sous ce prétexte. Je ne l’ai jamais revu. Mais le désir, une fois éveillé, ne se rendort pas aussi facilement.
La faille
C’est étrange comme un regret peut en cacher un autre. Je n’ai jamais regretté d’avoir épousé Édouard. Ce que je regrette, c’est d’avoir cru que choisir suffisait, que l’on pouvait figer le désir dans une décision, comme on vernit une marqueterie pour la protéger du temps. La vie, elle, continue de couler, de creuser son lit ailleurs.
Je me souviens d’un été à Cassis, j’avais seize, dix-sept ans peut-être, où j’avais travaillé quelques semaines dans un petit restaurant pour aider à nettoyer les filets de pêche le matin. Il y avait un garçon, plus âgé, qui travaillait à la plonge. Je passais des heures à l’observer, à inventer des histoires où nous nous parlions. Il ne m’a jamais regardé. Mais cette attente, cette tension, ce vide que j’emplissais de possibilités, c’était peut-être la sensation la plus intense que j’aie jamais connue.
Aujourd’hui, à 39 ans, je redécouvre cette sensation. Je sais ce que je risque. Je sais ce qu’un homme gay marié à Strasbourg peut perdre : la confiance, la routine douillette, le regard de son fils le matin. Mais je sais aussi ce que je gagne à rester dans cette attente : un battement de cœur plus fort, la conscience aiguë de chaque instant, le goût du café le matin quand je sais que je vais traverser le pont Saint-Martin et que, peut-être, je le croiserai.
La tessiture
Mon métier m’a appris quelque chose sur le temps. Restaurer un meuble du XVIIIe siècle, c’est accepter que chaque époque laisse sa trace, que les couches de vernis racontent une histoire. On ne peut pas tout enlever, tout recommencer à zéro. On doit composer avec les craquelures, les réparations maladroites, les essences de bois qui ont travaillé.
Notre couple, c’est la même chose. Il y a des strates. Les nuits sans sommeil quand Auguste était bébé, les disputes banales sur le rangement de la vaisselle, les vacances en Alsace, les dimanches au Jardin de l’Orangerie. Mais aussi les silences qui s’allongent, les regards qui ne se croisent plus, les mains qui ne cherchent plus la peau de l’autre.
Je suis allé voir l’exposition sur les portes secrètes et couloirs cachés du palais des Rohan, dont parlaient récemment les Dernières Nouvelles d’Alsace. Il y avait quelque chose de profondément juste dans cette idée : que les lieux les plus prestigieux dissimulent des passages invisibles, des espaces dérobés où l’on pouvait se retirer du regard des autres. Le but était d’être discret, disait l’article. J’ai ri, jaune. Toute ma vie aujourd’hui ressemble à cela : un décor solennel derrière lequel s’ouvrent des couloirs que personne ne soupçonne.

Je pense à Auguste. Je pense à son sourire quand il rentre de l’école, à la manière dont il pose ses chaussures dans l’entrée, toujours l’une à côté de l’autre, soigneusement alignées. Je ne veux pas briser ce monde. Mais je ne veux pas non plus disparaître dedans.
Les éclats
La semaine dernière, j’ai reçu un message de ce garçon du café. Un collègue de Marc, en fait, qui travaille dans la même galerie que lui. Il s’appelle Simon, il a 31 ans, il est musicien et restaure des orgues d’église. Il m’a écrit pour me proposer de collaborer sur un projet autour des boiseries d’un orgue. C’était professionnel, parfaitement correct.
Nous nous sommes retrouvés à l’atelier, un après-midi de pluie. Il a touché une pièce de poirier noirci que je venais de décaper. Ses doigts ont suivi les nervures du bois, et j’ai su que je ne me trompais pas. Il y avait, dans ce geste, la même attention que dans le café des Ponts Couverts. Je l’ai regardé faire, sans rien dire. La pièce sentait la cire d’abeille et l’essence de térébenthine. Il a levé les yeux. Je n’ai pas détourné le regard.
Il est reparti avec un échantillon de bois, un prétexte pour un prochain rendez-vous. Depuis, je ne pense qu’à cela. À ce prochain rendez-vous. À ce qui pourrait s’y passer. À ce qui ne s’y passera pas si je continue de reculer.
Le pli
Le bracelet en cuir tressé, sur ma table de chevet, je l’ai acheté pour me souvenir que je peux encore choisir. Pas pour remplacer quoi que ce soit, mais pour ajouter une strate de plus à l’édifice de ma vie. Un homme gay marié à Strasbourg n’est pas condamné à la transparence, ni à la dissimulation. Il est simplement un homme qui, comme tous les autres, cherche à être vu.
Ce matin, en me rasant, j’ai croisé mon regard dans le miroir de la salle de bain. Il y avait quelque chose de neuf dans ce reflet. Une lueur que je ne connaissais pas, ou que j’avais oubliée. Je me suis rappelé ce que Marc m’avait dit un jour, en parlant de ses montres : l’important n’est pas de savoir lire l’heure, mais de comprendre que le temps passe, et que chaque seconde vaut la peine d’être vécue.
Je ne sais pas ce qui arrivera. Je sais seulement que je vais traverser le pont, que je vais entrer dans ce café, et que, peut-être, Simon sera là. Et que ce vide entre nous, ce presque rien qui électrise l’air et rend chaque geste plus lent, plus conscient, plus lourd de sens, est la seule chose qui me fasse sentir vivant.
Le reste, le décor, la vie bien rangée, l’appartement avec vue sur les toits, le bruit du tramway qui passe place de la Gare, tout cela continuera d’exister. Mais ce ne sera plus pareil. Parce que j’aurai, enfin, cessé de regarder l’heure.
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