L’attente sous l’étain : une journée d’orfèvre à Bâle

Je ne sais jamais par où commence une attente. Parfois c’est le bruit d’un message qui vibre sur la table de l’atelier, juste au moment où je lime un anneau d’argent. D’autres fois, c’est le silence du dimanche après-midi, quand la ville se retire et que je reste seul face à la cuve d’acide. Ce jour-là, c’était une lumière particulière sur le Rhin, un reflet qui m’a fait lever les yeux de mon établi.

Le bruit du silence

Mon atelier donne sur une cour intérieure, côté vieille ville. La rumeur du tramway arrive assourdie, comme un bourdonnement d’abeille. Je travaille l’or et l’étain depuis quinze ans, après des études d’ingénieur matériaux que j’ai quittées sans regret. Il y a quelque chose de juste dans la transformation d’un lingot en objet porté contre la peau : c’est un dialogue silencieux avec le temps.

Ambiance Bâle

Ce matin, je reprenais une broche commandée par une galerie zurichoise. Le geste est précis, presque chirurgical. Mon poignet droit a cette petite torsion qui m’est propre, souvenir d’un voyage au Japon où j’ai appris la technique du mokume-gane. Là-bas, j’avais été fasciné par les couches de métal superposées, comme des strates de désir qu’on ne révèle qu’à la fin.

Andreas était déjà parti avec Emma à la crèche. Il m’avait laissé un mot sur le frigo : « Pense à prendre le pain. » Rien d’autre. Nous vivons ensemble depuis neuf ans, mariés depuis huit dans cette ville suisse où tout est propre, ordonné, presque trop lisible. Notre appartement sent le savon à la glycérine et le bois ciré. Emma a quatre ans, des nattes blondes et une passion pour les escargots qu’elle collectionne dans une boîte à chaussures.

Je suis donc un homme gay marié à Bâle, et mon quotidien ressemble à celui de beaucoup d’hommes de quarante-sept ans : des horaires, des courses, une vie de famille réglée comme un métronome. Et pourtant.

La couleur de l’absence

À onze heures, alors que je soudais un fermoir, mon téléphone a émis une notification brève. Je n’ai pas regardé tout de suite. J’ai fini la soudure, laissé refroidir le métal, puis essuyé mes mains sur le tablier. Le geste était délibéré, presque cérémonial. J’ai pris le temps d’observer la flamme du chalumeau, ce bleu presque blanc, avant d’ouvrir l’écran.

Un message. Un simple point d’interrogation. Rien d’autre.

Je me souviens d’un article lu dans Les Dernières Nouvelles d’Alsace la semaine dernière, à propos du Basel Tattoo qui fête ses vingt ans. Le journaliste décrivait les répétitions des cornemuses, l’écho qui roule entre les murs de la caserne. « On entend la mélodie avant de voir les musiciens », écrivait-il. Cette image m’avait frappé : l’attente par le son plutôt que par la vue. L’absence qui prend une forme acoustique.

Ce point d’interrogation, c’était la même chose. Un signe minuscule, presque rien, et pourtant ma nuque s’est tendue. J’ai reposé le téléphone sur l’établi, face contre le bois. Je ne voulais pas répondre tout de suite. Laisser l’intervalle s’étirer, comme un fil d’argent qu’on étire jusqu’à la limite où il brille davantage.

Mon chat Sushi est venu se frotter contre mes chevilles. Un siamois au regard bleu, qui miaule chaque fois que j’ouvre la porte. Il ne comprend rien aux humains, à leurs horloges invisibles. Lui, il vit dans l’instant : la gamelle, le radiateur, le coussin au soleil. Parfois je l’envie.

Le goût du prochain rendez-vous

J’ai fini ma journée vers dix-sept heures. La lumière avait changé, plus oblique, elle tirait des ombres longues sur le parquet. J’ai rangé les outils, brossé l’établi, remis le tourteau de cire à sa place. Mes doigts sentaient encore l’huile de lin et le métal froid.

Je suis passé à la boulangerie en rentrant. Andreas aime le pain aux céréales, Emma préfère la brioche. J’ai choisi les deux, comme toujours. Dans la file d’attente, une femme feuilletait un magazine. En couverture, un titre sur le vingtième anniversaire du Basel Tattoo m’a rappelé l’article. « Un festival qui porte l’histoire militaire dans la modernité », disait le dossier. J’ai pensé à ces marches militaires, à ce qu’elles racontent de rythme et de discipline, et au frisson qui parcourt le public quand les tambours s’arrêtent brusquement.

L’attente, elle aussi, a son rythme. Il ne se confond jamais avec l’attente banale du métro ou du pain qui cuit. C’est une attente choisie, habitée, presque tactile. Je relisais hier soir Maurice d’E.M. Forster, ce roman écrit dans les années 1910 mais publié seulement après la mort de l’auteur. L’histoire de Clive et Alec, de la peur et de la promesse. À un moment, le héros se demande s’il n’a pas rêvé toute sa vie. C’est cette phrase qui tournait dans ma tête en rentrant.

Le soir, nous avons dîné tous les trois. Andreas a raconté sa journée : un problème de climatisation sur un chantier, une réunion interminable. Emma a dessiné un escargot bleu avec des antennes vertes. J’ai écouté, hoché la tête, ri à ses blagues d’enfant. Rien ne semblait différent.

Pourtant, quand je suis allé me coucher, j’ai laissé la fenêtre entrouverte. Un air frais du Rhin est entré, mêlé à l’odeur d’un tilleul en fleur. Andreas dormait déjà, sa respiration régulière. J’ai regardé son dos, la courbe de son épaule, et j’ai pensé à la façon dont le désir peut coexister avec la tendresse, sans bruit, sans violence. Comme deux métaux différents soudés l’un à l’autre.

Je n’ai pas répondu au message. Pas encore. Ce point d’interrogation, je le garde pour demain, pour ce moment de la matinée où l’atelier est vide et où le soleil traverse les carreaux. L’orfèvre connaît la valeur de l’attente : plus on retient un geste, plus la main est sûre. La pièce finira par être formée. Le métal, poli. Le présentoir, choisi.

Mais avant, il y a cette parenthèse parfaite, cette vibration sous la peau. Je suis un homme gay marié à Bâle, et je ne me suis jamais senti aussi vivant.

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