Le silence des clés qui tournent
Je suis arrivée à Gatineau il y a sept ans, par hasard, comme on atterrit dans une ville sans y avoir vraiment pensé. Un poste à la hauteur de mes compétences, un loyer encore abordable, la promesse des espaces verts et du fleuve proche. Je ne savais pas que ce territoire à la frontière de l’Ontario deviendrait le décor d’une vie que je n’avais pas prévue.
Ma profession étonne souvent lors des dîners entre amis. Je suis tapissière d’ameublement, spécialisée dans la restauration de sièges anciens. Un métier manuel, minutieux, qui demande une connaissance des tissus, des bois, des ressorts. Je travaille seule dans un petit atelier que j’ai aménagé dans un ancien hangar, près d’un parc que les gens du quartier appellent le parc Sanscartier. Il y a des jours où je passe huit heures à tendre un velours sur l’assise d’une chaise Louis XVI, à enfoncer des semences une à une. Ce travail m’a appris la patience. Et la valeur des choses que l’on prend le temps de construire.
Je vis en couple depuis treize ans avec un homme que j’appellerai Samuel, par discrétion. Nous n’avons pas d’enfants, c’est un choix que nous avons fait ensemble, tranquillement, sans drame. Samuel est chercheur en sciences de l’environnement, il travaille sur la qualité des sols contaminés. Nous nous sommes rencontrés à Montréal, puis nous avons déménagé ici pour suivre un projet pilote sur la dépollution des berges. Notre quotidien est doux, prévisible, confortable. Nous aimons cuisiner, regarder des documentaires, marcher le long des sentiers du parc de la Gatineau. Je ne me plains pas de cette stabilité. Elle m’a construite autant que mes gestes de tapissière.
Mais il y a autre chose. Une part de moi qui s’épanouit dans l’ombre. Depuis maintenant trois ans, je suis la maîtresse d’un homme que je rencontre en cachette. Il est marié, père de deux enfants. Nous nous voyons une fois par semaine, parfois deux, jamais plus. Il habite un quartier résidentiel d’Aylmer, non loin des berges, et je connais chaque détail de cette géographie secrète : le café où il prend son café avant de venir, le petit stationnement derrière l’église où nous nous donnons rendez-vous, la porte dérobée de l’appartement que j’ai loué sous un prétexte professionnel.
Avant de juger, arrêtez-vous un instant. Je ne suis pas une victime. Je ne suis pas une destructrice de foyer. Je ne suis ni coupable ni honteuse. Je suis une femme de trente-neuf ans qui a choisi, consciemment, d’occuper cette place. Être la maîtresse, pour moi, ce n’est pas subir une situation. C’est exercer un pouvoir discret, presque silencieux, mais réel.
L’équilibre des matières
Dans mon métier, je sais que la beauté d’un fauteuil ne tient pas seulement à son apparence. Elle tient à sa structure, à la façon dont chaque élément s’emboîte, à la tension des ressorts, à l’épaisseur du crin. Le visible n’est jamais que la surface d’un travail souterrain.
C’est pareil pour cette relation. Ce qui se voit de l’extérieur est trompeur. On imagine la maîtresse comme une femme qui attend, qui souffre, qui espère. On la réduit à un rôle de second plan, à une parenthèse dans la vie d’un homme. Mais c’est oublier que, dans cette configuration, c’est elle qui fixe les règles. C’est elle qui choisit quand ouvrir la porte. C’est elle qui détient le pouvoir du secret.
L’autre jour, je lisais un article dans Le Droit au sujet des nouveaux projets de logements à Gatineau pour répondre à la crise. On y parlait de ces constructions qui poussent, de ces murs qui s’élèvent. Je me suis dit que, d’une certaine manière, ma double vie ressemblait à cela : des murs porteurs que personne ne voit, des fondations que j’ai posées seule, dans le silence.
Je n’attends pas qu’il quitte sa femme. Ce n’est pas le projet. Cette situation n’est pas une transition vers autre chose, elle est une fin en soi. Une respiration. Un territoire préservé où je ne suis pas la conjointe, la gestionnaire du quotidien, celle qui doit planifier les vacances et les rendez-vous chez le dentiste. Je suis seulement celle qu’il désire, celle qu’il choisit, celle pour qui il traverse la ville en secret.
L’odeur du crin et du café
Mon atelier sent le bois, la colle de peau, les pigments anciens. Parfois, quand je travaille sur un fauteuil du XIXe siècle, je trouve des traces de vieilles étoffes, des bouts de journal, un ticket de loterie oublié. Ces vestiges me rappellent que chaque objet a porté des vies avant la mienne.

Il y a quelques semaines, j’ai restauré une bergère recouverte d’un damas rouge. En démontant l’assise, j’ai découvert une lettre glissée entre les ressorts. Une lettre d’amour, datée de 1952. La femme qui l’avait écrite disait qu’elle l’attendait dans une chambre d’hôtel, rue Principale. Qu’elle avait mis du parfum derrière ses oreilles. Qu’elle avait peur. Et pourtant, elle y allait. J’ai recousu la lettre dans le nouveau rembourrage, sans la lire jusqu’au bout. Il m’a semblé que ce secret méritait de rester là, entre les fibres, à l’abri des jugements.
Dans ma vie de maîtresse, il y a beaucoup de gestes qui ne se voient pas. Le choix des draps, le café préparé en avance, la lumière baissée à une heure précise. Le moment où je verrouille la porte derrière lui, après son départ, et où je reste seule dans l’appartement vide, à écouter la circulation qui décroît sur le boulevard Saint-Joseph. C’est un moment de calme absolu. Je ne regarde pas l’heure. Je ne vérifie pas son téléphone. Je ne calcule pas le temps qu’il mettra à rentrer chez lui.
Cette absence de comptabilité est une forme de liberté. Je ne lui dois rien qu’il n’ait choisi. Et inversement.
La fierté d’être celle qu’on choisit
Il y a une expression que je déteste : « l’autre femme ». Comme si l’adultère se jouait dans un rapport de rivalité, comme si la place de la maîtresse était définie par son opposition à une figure légitime. Ce n’est pas mon expérience. Je ne connais pas sa femme. Je ne l’imagine pas, je ne cherche pas à la connaître. Elle n’est pas mon ennemie. Elle est simplement celle qui vit au grand jour ce que je vis dans l’ombre.
Moi, ce que je reçois de lui, c’est une attention exclusive, volée au reste du monde. Pas de courses, pas de factures, pas de disputes sur la vaisselle. Rien que le choix pur, renouvelé chaque semaine, de se retrouver. Ce n’est pas une relation par défaut. C’est une relation par excès : excès de désir, de secret, d’intensité.
Je me souviens d’un soir d’automne. Il était arrivé en retard, trempé par une averse soudaine, le col de sa veste relevé. Il s’était assis sur le canapé, sans dire un mot, et il avait posé sa main sur mon genou. Juste ça. Sa main, froide, mouillée, qui tremblait un peu. Ce n’était pas une scène de film. C’était un instant minuscule, un défaut dans le temps. Je ne l’ai pas décrit à quiconque. Il appartient à cette chambre secrète que j’ai construite en moi.
Ce soir-là, il est reparti après une heure à peine. Il avait oublié son écharpe. Je l’ai gardée trois jours avant de la lui rendre. Je l’ai portée chez moi, le matin, avant d’aller à l’atelier. L’odeur de son eau de toilette, mêlée à celle de la laine humide. Un petit plaisir dérobé.
Les espaces intermédiaires
Gatineau est une ville de seuils. Entre l’Outaouais et l’Ontario, entre la ville et la nature, entre le français et l’anglais. J’aime cette idée de frontière, de limbes. C’est exactement l’espace que j’occupe : ni tout à fait dedans, ni tout à fait dehors. Une vie dans l’entre-deux.
Je n’ai jamais eu de mal à garder ce secret. Non par calcul, mais parce qu’il ne me pèse pas. Il n’y a rien de dramatique à cacher. C’est un jardin clos, pas une prison. Chez moi, personne ne soupçonne rien. Samuel me voit fatiguée certains soirs, il croit que c’est un chantier difficile. Il a raison : c’en est un, d’une certaine façon. Restaurer une vieille âme, c’est un travail de patience.
Mon chat, un vieux matou gris que j’ai appelé Merlin, dort souvent sur les coupons de tissu que je rapporte de l’atelier. Il a un poil rêche, une patte abîmée par une bagarre ancienne. Il ne sert à rien, il ne fait que dormir et réclamer à manger à des heures impossibles. Pourtant, je l’aime intensément. Parce qu’il ne juge pas, parce qu’il sait, sans savoir. Parfois, le soir, quand je rentre de l’appartement où je retrouve mon amant, il m’attend sur le pas de la porte, comme s’il avait suivi mes allées et venues depuis l’autre bout de la ville.
Je ne me pose pas la question de l’avenir. À trente-neuf ans, j’ai appris que l’avenir est une fiction qu’on se raconte pour ne pas affronter le présent. Je vis dans le présent de mes mains, de mes gestes, de mes secrets bien gardés.

Ce que cache le tissu
Restaurer un siège, c’est d’abord défaire. Enlever le tissu usé, arracher les agrafes, dégager la structure. C’est un acte de dévoilement. On met à nu ce qui a été recouvert pendant des décennies. On voit les réparations de fortune, les négligences, les bricolages désespérés. Puis on remet de l’ordre. On tend, on fixe, on recouvre.
Ma vie de maîtresse, c’est pareil. J’ai défait une partie de moi-même pour la reconstruire autrement. J’ai mis à nu des désirs que la vie de couple avait recouverts, non par manque d’amour, mais par habitude. J’ai restauré une partie de mon existence sans la détruire entièrement. C’est un équilibre subtil, un artisanat de l’intime.
Il m’arrive de penser à ce que je dirais si quelqu’un me demandait pourquoi je fais cela. Je ne trouve pas de mots assez simples. Parce que la réponse n’est pas morale. Elle est presque esthétique. Je fais cela parce que c’est beau. Parce qu’il y a une élégance dans la discrétion, dans la décision silencieuse, dans le fait de prendre ce dont on a besoin sans rien arracher aux autres.
Nous ne parlons jamais de sa famille, lui et moi. Nous évitons de nommer ce qui nous sépare. C’est un accord tacite : ici, dans cette pièce aux murs blancs, il n’y a que nous. Pas de passé, pas d’avenir. Rien que l’instant, tendu comme un fil de chanvre.
Le goût du contreplaqué
Un détail : je rate toujours la cuisson du riz. C’est devenu une blague entre Samuel et moi. Il dit que je ferais mieux de m’en tenir à la tapisserie, que la cuisine n’est pas mon domaine. C’est vrai. Je brûle l’eau, je noie les grains, je ne comprends pas le principe de l’ébullition maîtrisée. Ce petit échec domestique me rattache à une forme de normalité. Je ne suis pas une héroïne de roman. Je suis une femme qui ne sait pas cuire le riz et qui a un amant.
Cette imperfection, elle est précieuse. Elle m’empêche de me prendre trop au sérieux. Être la maîtresse, dans mon expérience, n’a rien de tragique. C’est un jeu d’adultes, avec ses règles, ses codes, ses petits rituels absurdes. Le nombre de fois où j’ai retapé un oreiller après son départ, pour qu’il ne reste aucune trace. Le nombre de fois où j’ai vérifié qu’il n’avait rien oublié. Le nombre de fois où j’ai souri toute seule, dans ma voiture, sur le chemin du retour.
Il n’y a pas que du désir dans cette histoire. Il y a de la joie. Une joie secrète, inavouable, mais bien réelle.
Quelque chose à garder
Le mot « maîtresse » a une connotation lourde. On l’associe à la douleur, à la ruse, à la honte. On en fait une figure de roman du XIXe siècle, une femme en marge, une pécheresse ou une victime. Mais moi, je le revendique. Je suis une maîtresse à Gatineau, une femme qui a choisi cette géographie amoureuse, ce territoire parallèle, cette vie en creux.
La semaine dernière, Le Droit publiait un article sur les cas de légionellose détectés à Aylmer. En le lisant, j’ai pensé à lui. Il habite là-bas. Je me suis demandé s’il avait eu peur, s’il buvait son eau en bouteille, s’il avait pensé à moi. Cela n’a rien de romantique. C’est juste une connexion minuscule, un fil tendu entre deux réalités qui ne se touchent jamais.
Je n’écris pas cet article pour me justifier. Je l’écris pour dire ceci : être la maîtresse n’est pas une punition. C’est une position active, une manière de vivre sa liberté sans faire de bruit. Je ne veux pas être sa femme. Je ne veux pas être sa seule. Je veux être celle qu’il choisit, secrètement, intensément, à l’abri du monde.
Et cela me suffit.
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