Ce que personne ne dit sur les après-midi où l’on attend

Promenade des Anglais, 7h13. Le jour se lève sur la baie des Anges, et je suis déjà réveillée. Pas parce que je dois être au travail, ma première réunion n’est qu’à 10 heures, mais parce que j’aime ce moment suspendu où la ville hésite encore entre la nuit et le matin.

Les golfeurs du matin remontent leurs clubs vers le Negresco. Les joggeurs tracent leur sillon sur la promenade. Moi, je sirote un café en terrasse, les doigts autour d’une tasse chaude, et je pense à ce qui s’est passé hier. Ou plutôt, à ce qui ne s’est pas passé. À ce qu’on a repoussé à la semaine prochaine.

Je m’appelle Élodie, j’ai 33 ans, et je suis une maîtresse à Nice. Voilà, c’est dit. Pas de fioritures, pas de justification. Juste le constat d’une réalité que j’ai choisie.

Un port d’attache, pas un portefeuille

Je suis consultante en stratégie digitale pour artisans d’art. Vous savez, ces ébénistes, céramistes, verriers qui refusent de céder à la production de masse. Je les aide à trouver leur place sur un marché qui les ignore. C’est un métier que j’ai construit à tâtons, sans y être préparée, j’ai commencé comme chargée de communication dans une grande agence, avant de comprendre que je préférais l’échelle humaine.

Le reste, je l’ai appris sur le tas. Les algorithmes, les plateformes, les marges. Et la patience aussi. Car si mon travail m’a appris quelque chose, c’est que les choses qui comptent prennent du temps.

Hier, par exemple, j’ai passé une heure avec un ébéniste installé dans l’arrière-pays, un homme de soixante ans qui restaure des commodes Louis-Philippe avec une minutie presque mystique. Il ne comprend rien aux réseaux sociaux. Il appelle ça « l’agitation numérique ». Pourtant, je suis revenue de chez lui avec une drôle d’émotion : celle d’avoir touché quelque chose de vrai, de solide.

Jérémie, mon collègue spécialiste en référencement qui ne jure que par les montres Casio vintage, m’a dit une fois que je travaillais avec des « fantômes du passé ». Peut-être. Mais ces fantômes-là ont des doigts qui sentent la cire d’abeille et le bois brut.

Un silence qui en dit long

Ambiance Nice

Les bars de la rue Pastorelli ont commencé à bâcher leurs terrasses pendant les matchs de l’équipe de France. Selon Nice-Matin, cette décision a suscité la polémique : certains y voient une mesure de sécurité excessive, d’autres une précaution nécessaire après les tensions de l’été dernier. Je lis ces articles en buvant mon café du matin, et je pense aux absences.

Aux siestes qu’on ne prendra pas ensemble. Aux matchs qu’on ne regardera pas côte à côte. À tout ce qui compose une vie commune et qu’on ne vivra jamais.

Et ça me va.

Parce que ce qui m’importe, ce n’est pas le quotidien partagé. C’est l’attente. Cette tension délicieuse qui précède chaque rendez-vous, chaque heure volée, chaque minute où l’on se retrouve. C’est une sensation que les gens mariés ne connaissent plus, ou qu’ils ont oubliée. La peau qui frémit rien qu’en imaginant le bruit de sa voiture dans la rue. Le téléphone qu’on vérifie cinquante fois, non par inquiétude, mais pour le plaisir de voir son nom s’afficher.

La semaine dernière, je suis restée une heure assise sur un banc du jardin Albert-Ier, un livre ouvert sur les genoux. Je n’ai pas lu une seule ligne. J’écoutais le vent dans les palmiers, le bruit des fontaines, les rires des enfants qui couraient autour du kiosque à musique. Et j’attendais.

Quand il est arrivé, il était 17h04. Je le sais parce que j’ai regardé ma montre. Il s’est assis à côté de moi, a posé sa main sur la mienne, et n’a rien dit. Nous sommes restés comme ça, à regarder la lumière baisser, à écouter la ville changer de rythme.

Ces silences-là valent toutes les conversations du monde.

Dix minutes qui changent tout

Une étude OpinionWay récemment publiée indique que 68% des Français estiment que la discrétion est devenue une valeur rare dans les relations contemporaines. Je pense que c’est vrai. La discrétion, ce n’est pas la cachotterie. C’est l’art de préserver quelque chose d’intact, de ne pas le soumettre au regard des autres, à leurs jugements, à leurs pronostics.

Avoir une maîtresse à Nice, c’est exister dans une géographie parallèle. Il y a les rues qu’on arpente ensemble (toujours en dehors des circuits habituels, jamais dans les lieux trop fréquentés). Les cafés où l’on sait qu’on ne croisera personne de connaissance. Les horaires qu’on ajuste, les appels qu’on raccourcit quand il est chez lui, en famille.

Je ne mens jamais à mes proches. Ma sœur, mes amies, Jérémie au bureau : tous savent que je vois quelqu’un. Ils ne posent pas de questions, ou alors des questions légères, comme on lance un caillou dans l’eau. « Il va bien ? » « Toujours ? » Je réponds sans me dérober, mais sans rien livrer d’essentiel.

Car ce qui se joue entre nous, ça n’appartient qu’à nous.

Le goût du lendemain

Ce qui est étrange, dans cette histoire, c’est que je ne me rappelle jamais vraiment les moments passés ensemble. Je veux dire : je me souviens des faits, des lieux, des paroles. Mais la sensation, elle, s’évapore aussi vite que la buée sur un miroir après une douche.

Ce qui reste, en revanche, c’est l’avant et l’après.

L’avant, c’est cette vibration sourde qui m’habite pendant des jours. Cette manière qu’ont les heures de s’étirer, de devenir élastiques. Le temps suspendu entre deux rendez-vous est plus long, plus dense, plus intense que n’importe quel moment passé ensemble.

L’après, c’est autre chose. C’est le goût du café qu’on boit seul, le lendemain matin, en repensant à son parfum sur ma peau. C’est la chemise que j’ai gardée deux jours de plus sur le dossier de ma chaise, parce qu’elle avait gardé une odeur qui n’appartenait qu’à lui. C’est l’écran de mon téléphone que je fixe, sachant qu’il ne m’écrira pas tout de suite, et que c’est mieux comme ça.

Une fois, j’ai trouvé un de ses boutons de manchette sous mon oreiller. Je l’ai gardé trois semaines dans la poche de mon manteau, sans le montrer à personne. Le toucher, le soir, en rentrant chez moi, c’était une façon de prolonger l’instant.

De la liberté comme un choix

Les gens croient souvent que la maîtresse est celle qui attend, qui subit, qui espère. Ils imaginent des soirées solitaires, des larmes, des compromis douloureux.

Ambiance Nice

Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est que j’ai choisi cette place. Pas par défaut, pas par manque d’alternative. Par désir de préserver quelque chose que je sais fragile : l’intensité d’une relation qui ne s’enlise jamais dans le quotidien.

Je n’ai pas d’enfant, pas de conjoint à la maison. Ma vie m’appartient entièrement. Je peux partir trois jours à Venise parce que j’en ai envie, rentrer à deux heures du matin sans avoir à rendre de comptes, changer de métier ou de décor. La liberté, je la vis, je ne la théorise pas.

Et dans cette liberté, il y a lui. Nos rendez-vous qui n’arrivent jamais assez vite. La certitude qu’il me choisit, lui aussi, à chaque fois. Pas par habitude, pas par routine. Parce qu’il le veut.

C’est peut-être ça, la clé. Dans une vie de couple classique, on finit par être ensemble parce qu’on est ensemble. Par inertie. Par confort. Ici, chaque rendez-vous est un choix renouvelé. Chaque heure volée est une décision.

Aucun contrat ne nous lie. Rien que la promesse silencieuse de se retrouver.

Un matin sur la Promenade

Le soleil est complètement levé maintenant. La Promenade des Anglais s’emplit de vélos, de poussettes, de touristes en tongs. Mon café refroidit dans la tasse. Je devrais rentrer, me préparer pour ma matinée. J’ai une visio avec une céramiste de Vallauris à 10h30, et un dossier à terminer pour un verrier de Biot.

Mais je reste là encore quelques minutes.

Parce que ce matin, j’ai un message de lui sur mon téléphone. Juste deux mots. « Ce soir ? »

Et tout recommence.

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