Elle a choisi Huy, et Huy lui ressemble
Il y a des villes qui ont la mémoire longue. Huy, avec ses Septennales qui rythment la vie de ses habitants depuis le XIVe siècle, sait mieux que quiconque que les histoires les plus belles ne se vivent pas nécessairement au grand jour. C’est ce que pense Inès, 26 ans, lorsqu’elle arpente les ruelles pavées qui descendent vers la Meuse, un soir de septembre où la lumière dorée semble hésiter entre deux saisons.
Inès n’est pas de celles qui s’installent dans l’évidence. Elle a appris, au fil des années, que les chemins de traverse offrent souvent les paysages les plus saisissants. Et c’est bien un chemin de traverse qu’elle a choisi d’emprunter, il y a maintenant quatorze mois, en devenant la maîtresse d’un homme dont elle ne prononce jamais le nom à voix haute, comme pour préserver ce que leur histoire a de fragile et de précieux.
Le privilège de l’attente
Ce qu’il faut comprendre, c’est que cette position n’a rien d’une prison dorée. Inès l’envisage comme un espace de liberté où chaque rencontre est choisie, désirée, savourée. Quand elle évoque cette relation, ses yeux s’illuminent d’une manière particulière, à la manière de ceux qui ont découvert un secret bien gardé et qui n’ont aucune intention de le partager.
Elle vit les heures qui précèdent leurs retrouvailles comme une mélodie qui monte crescendo. Le premier mouvement, c’est le matin, lorsqu’elle prépare ses carnets de commandes dans son atelier de la rue des Brasseurs, où elle exerce un métier peu banal : elle est créatrice de pièces uniques en béton ciré, des objets décoratifs aux lignes épurées qui finissent dans des salons contemporains de Bruxelles à Genève. Elle aime cette matière brute, qu’elle apprivoise jusqu’à ce qu’elle devienne douce au toucher, presque vivante.
Le second mouvement arrive en fin d’après-midi, quand elle choisit avec un soin méticuleux la robe qu’elle portera, jamais la même deux fois. Elle rit en avouant que son amoureux ne s’en apercevrait probablement pas, mais que cela n’a aucune importance : ce rituel lui appartient, c’est sa façon à elle de préparer le terrain de leur complicité.
Une ville à la mesure de leurs secrets

Huy se prête admirablement à ce jeu de cache-cache sentimental. La ville, avec ses sept collines et ses multiples recoins, offre des refuges inattendus. Ils ont leurs habitudes dans un café discret près de l’église Saint-Pierre, où personne ne les regarde de travers, où le patron les sert sans commentaire. Ils aiment aussi flâner le long des quais, là où la Meuse coule avec une indifférence bienveillante, témoin silencieux de toutes les histoires qu’on lui confie.
Il y a quelques semaines, alors qu’ils marchaient ainsi, ils sont tombés sur un article de presse locale relatant la pollution du fleuve à Wanze et à Huy, causée par des enfants qui auraient ouvert une vanne dans une usine désaffectée. Inès avait souri de la métaphore involontaire : eux aussi, à leur manière, avaient ouvert une vanne dans un espace désaffecté, et il en était sorti quelque chose d’inattendu, une eau vive capable de tout inonder.
Cette liberté qu’elle cultive, elle la doit aussi à sa situation singulière. Inès n’est pas une femme mariée qui cherche un dérivatif. Elle n’a pas d’époux, pas d’enfants, pas de vie à construire à côté. Son indépendance est totale, farouchement préservée. Son appartement du quartier Saint-Maur, qu’elle loue depuis cinq ans, est un sanctuaire qu’elle n’a jamais partagé, où même ses propres invités sont rares. Sa sœur Camille, qui l’a surnommée « la gardienne du temple », plaisante en disant qu’il faut un mot de passe pour franchir le seuil.
L’harmonie des contraires
Ce qui unit Inès et son amant, au-delà de l’attirance évidente, c’est cette intelligence partagée de l’instant. Ils ne se projettent pas, ou plutôt, ils se projettent uniquement dans le présent, dans cette bulle qu’ils créent à chaque rencontre. Elle aime cette légèreté, cette absence de pesanteur qui contraste avec les relations conventionnelles qu’elle voit autour d’elle, ces couples qui se supportent par habitude, qui échangent des baisers distraits avant de sombrer dans le silence du dîner.
Elle a trouvé dans cette liaison une forme de poésie que son amour pour la chanson française, hérité de sa mère qui écoutait en boucle Jacques Brel, nourrit délicieusement. Quand elle l’évoque, elle cite souvent ce vers de Véronique Sanson qui dit quelque chose à propos des gens qui s’aiment de loin, qui s’aiment de partout, qui s’aiment de travers. C’est exactement cela : un amour de travers, celui qui ne suit pas les routes balisées mais invente son propre sentier.
Le temps des Septennales, ce rendez-vous septennal qui transforme la ville en théâtre sacré, approche. Inès se réjouit de cette coïncidence qui lui semble chargée de sens. Tous les sept ans, Huy revit une histoire ancienne, celle de la Vierge qu’on descend de sa colline. Tous les sept ans, la ville réinvente le lien qui l’unit à son passé. Inès, elle, n’a pas besoin d’attendre sept ans pour réinventer le sien. Chaque semaine, elle redescend de sa propre colline, celle de ses certitudes, pour rejoindre cet homme qui ne lui appartient qu’à moitié, et c’est précisément cette moitié qu’elle chérit.

L’art de la discrétion
Aucune de leurs rencontres ne laisse de trace. Pas de messages compromettants, pas de photos, pas de registres où ils s’inscriraient, ce sont leurs mots à eux pour dire leur vigilance. Inès applique à sa vie sentimentale les mêmes principes qu’à son travail : chaque pièce doit être parfaitement finie, sans bavure, sans aspérité visible.
Son amie Valentine, qui collectionne les cartes postales anciennes de Huy et qui connaît chaque pierre de la ville mieux que quiconque, est la seule à qui Inès a confié son secret. Valentine n’a ni jugé ni encouragé ; elle a simplement écouté, comme on écoute le silence après une phrase importante, et elle a demandé un jour, sans ironie : « Est-ce que tu es heureuse ? » La réponse fut immédiate, et ce fut la première fois qu’Inès formula à voix haute ce qu’elle savait depuis le début : oui, elle était heureuse.
Cette scène lui revient en mémoire alors qu’elle se rend au rendez-vous qu’ils ont fixé pour ce soir, dans un hôtel discret de la rue du Marché. Elle sourit en pensant que Valentine, qui parcourt les brocantes à la recherche de vieilles cartes jaunies, trouverait sans doute dans leur histoire un écho à ces correspondances d’autrefois, où l’on s’écrivait des choses que l’on n’aurait jamais osé dire en face.
Une souveraineté tranquille
Ce qu’Inès a compris, et que beaucoup de femmes ignorent encore, c’est que le choix de la liberté peut prendre des formes que la morale conventionnelle réprouve sans jamais parvenir à la faire fléchir. Elle ne se vit pas comme une victime de l’amour, mais comme une souveraine qui règne sur son propre désir. Quand il la quitte, le soir, pour rentrer chez celle qu’il a choisie avant elle, Inès ne ressent ni vide ni amertume. Elle savoure au contraire cette plénitude étrange, cette certitude d’avoir vécu quelque chose d’intense qu’aucune contrainte n’a altéré.
Il lui arrive d’ailleurs, dans ces moments-là, de rester dans la chambre et d’écouter les bruits de la ville qui s’endort. Elle pense à toutes ces femmes qui, depuis des siècles, ont aimé dans l’ombre à Huy. Elle pense à ces processions de la Vierge qui descendent de la colline, à ce cortège de regards posés sur une figure qui incarne tout à la fois la pureté et la puissance. Elle se dit que les femmes, ici, ont toujours su composer avec les apparences pour préserver l’essentiel.
C’est peut-être cela, au fond, sa véritable fiancée : cette ville de Huy, avec ses collines et ses secrets, ses Septennales et ses histoires de pollution fluviale, ses apéros dans les vignes en été et ses quais brumeux en automne. Une ville à la mesure de son amour, qui n’a pas besoin de crier pour exister, qui préfère chuchoter au creux de la Meuse des mots que seuls les amoureux savent entendre.
Rencontrez des maîtresses près de Huy
Rejoignez une communauté discrète et bienveillante.