Sous le signe du secret : les dimanches de Delphine
Objet n°1 : le carnet de terrain
Delphine a toujours eu un rapport particulier aux silences. Ceux des profondeurs du lac Memphrémagog, où elle a passé les six derniers mois à cartographier des épaves oubliées, et ceux, plus intimes, qui s’étirent entre deux messages. Elle pose son carnet de terrain sur la table de la cuisine, à Sherbrooke, et le contemple comme on contemple une horloge arrêtée. À l’intérieur, des notes au crayon, des croquis de coques de bateaux, des relevés de sédiments. Rien qui ne parle d’elle. Rien qui ne trahisse le nom qui s’affiche parfois sur son écran, toujours après 21 heures, quand le bruit de la ville s’éteint.
Archéologue subaquatique, 46 ans, célibataire et sans enfants, Delphine a choisi de vivre ici après quinze années de chantiers en Méditerranée et en mer Baltique. Une bifurcation professionnelle, un poste à l’Université de Sherbrooke pour un projet de recherche sur les épaves de la Prohibition. Ses collègues la voient comme une experte discrète, un peu lunaire, qui parle aux vieux bois noyés. Personne ne sait qu’elle a aussi une autre carte à gratter, une autre profondeur à sonder.
Objet n°2 : la montre de plongée
Elle ne la porte plus. Depuis plusieurs semaines, Delphine a rangé sa montre de plongée au fond d’un tiroir. C’était une habitude, autrefois : vérifier l’heure constamment, ajuster ses plongées, ses horaires de laboratoire. Aujourd’hui, elle laisse passer le temps sans le compter. Une liberté qu’elle s’accorde, un petit geste de rébellion silencieuse. Le temps, désormais, se mesure autrement. En battements de cœur lorsqu’un message sonne. En secondes qui s’étirent entre la lecture d’un mot et la réponse qu’elle retarde, par plaisir, par jeu.
Elle sait que cet effacement volontaire du chronomètre est un luxe. Un privilège que seule sa position d’amante lui offre. Pas de comptes à rendre, pas de routine à caler. Juste l’attente et son poids délicieux.
Objet n°3 : une bouteille de vin du vignoble La Halte des Pèlerins
La bouteille est presque vide. Un gamay du Domaine La Halte des Pèlerins, acheté lors d’une après-midi d’automne l’année dernière. Delphine se souvient du bruit des feuilles sous leurs pas, du regard qu’il a posé sur elle en faisant tourner le verre. Ce vignoble, selon La Tribune, est aujourd’hui à vendre. L’information l’a surprise, presque attristée. Comme si un lieu où elle avait été heureuse disparaissait. Elle n’a pas partagé cette nouvelle avec lui. C’est un fragment de sa vie qu’elle garde pour elle, une petite contrariété qui n’appartient qu’à elle. D’ailleurs, elle trouve que le vin rouge est souvent trop lourd pour l’été, mais ce gamay-là, elle l’a aimé. Une contradiction qu’elle assume en haussant les épaules.
Ce soir, elle ne l’attend pas. C’est un mercredi. Les mercredis sont des jours de travail intense, de plongées en laboratoire, de réunions avec des historiens locaux. Mais ce mercredi, quelque chose est différent. Elle a nettoyé son appartement, changé les draps, allumé une bougie à la cire d’abeille. Gestes automatiques, presque rituels, qu’elle s’interdit d’analyser. Après tout, ce n’est pas un jour de rendez-vous. Le prochain est dimanche. Dans quatre jours.
Objet n°4 : le téléphone posé à l’envers
Delphine a une règle : lorsqu’elle travaille, elle pose son téléphone face contre la table. Pas de notifications visibles, pas de tentation. Mais ses doigts, parfois, caressent le bord de l’appareil. Elle entend le silence du vibreur. L’anticipation, pour elle, est devenue un sixième sens. Elle reconnaît le bruit des messages professionnels, sec, court, utilitaire, et celui qu’elle espère, plus grave, plus long, avec une vibration différente quand il s’attarde sur l’écran. Elle pourrait le décrire les yeux fermés. Elle le fait, parfois, dans le noir de sa chambre, avant de s’endormir.

Le mercredi soir, il n’y a pas de message. Normal. Il est chez lui, avec sa famille, dans la vie parallèle que Delphine s’interdit d’imaginer. Elle n’est pas la “femme mariée”, elle n’a pas d’enfants à coucher, pas de dîner à préparer pour un conjoint. Sa liberté est entière, et c’est précisément ce qui rend cette attente si puissante. Elle n’attend pas par nécessité, mais par choix. Elle est choisie, désirée, préférée, dans ses marges de temps. Cela lui donne une fierté discrète, une conscience aiguë de sa propre valeur.
Objet n°5 : une carte postale de Sherbrooke
Sur son frigo, une carte postale du parc Jacques-Cartier, achetée lors d’une promenade solitaire. Elle l’a fixée avec un aimant en forme de phare. Sherbrooke est une ville qu’elle a apprise à aimer par petites touches : le bruit du tramway, les librairies du centre-ville, le Festival des traditions du monde qui, cette année, vibrera à nouveau dans les rues. Elle y est allée l’an dernier, seule, et avait ressenti une drôle de nostalgie en voyant les couples danser. Aujourd’hui, elle regarde cette carte postale et voit autre chose : un territoire secret, celui de leurs rendez-vous. Les cafés où ils se retrouvent, les rues qu’ils arpentent sans se toucher, les moments volés.
Elle n’a pas besoin de mots doux ou de déclarations. Un simple message : “Dimanche, même endroit, 15h.” Et son corps tout entier se rappelle le frôlement de sa main sur son épaule, l’odeur de sa veste en laine, le son de sa voix lorsqu’il prononce son prénom. C’est une mémoire sensorielle qui n’a besoin d’aucune image. Le toucher, l’ouïe, l’odorat sont ses alliés.
Dimanche, 14h45
Elle est déjà en avance, comme toujours. Assise à la terrasse du Café Blaise, rue Wellington, elle regarde les passants. Le soleil de fin d’après-midi chauffe la nappe en toile cirée. Elle commande un café et laisse ses doigts courir sur le bord de la tasse. L’odeur du grain torréfié se mêle à celle du tabac froid, un mélange qu’elle associe désormais à l’attente. Elle n’a pas besoin de regarder sa montre, elle ne la porte plus. Elle sait qu’il sera là dans quelques minutes. Le temps suspend son vol.
Elle repense à la bouteille de gamay, au vignoble à vendre, à cette information lue dans La Tribune. Une pensée fugace, vite chassée. Elle n’est pas là pour ruminer des nouvelles immobilières. Elle est là pour vivre l’instant où ses yeux croiseront les siens, où le silence entre eux deviendra un langage commun.
Avant, Delphine ne se serait pas assise à cette terrasse avec cette assurance. Avant, elle aurait jeté des coups d’œil furtifs, consulté son téléphone, cherché une contenance. Aujourd’hui, elle s’appuie contre le dossier de sa chaise, le visage offert au soleil. Elle n’est plus l’archéologue discrète ni la femme qui efface ses contours. Elle est celle que l’on attend, celle que l’on choisit, celle qui porte son secret comme un bijou invisible.
Le bruit d’une porte qui s’ouvre. Le pas qu’elle reconnaît.
Elle ne se retourne pas. Elle laisse l’anticipation durer encore une seconde, deux secondes, le temps que son cœur accélère puis ralentisse. Puis elle sourit, pour elle seule, avant d’entendre sa voix derrière elle.
— Delphine.
Le monde reprend son cours, mais plus rien n’est pareil.
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