Le cinquième dimanche
6h17
Je me réveille avant l’alarme. Ce dimanche-là, le 15 août, le FC Bâle devait jouer à Courtételle, une petite commune du Jura, mais je n’y ai pas pensé une seconde. Mon corps a appris à anticiper le silence du matin, ce temps suspendu où personne ne pose de question. C’est peut-être la seule chose que je maîtrise encore : l’art de ne pas répondre.
Je suis un homme marié infidèle à Bâle. Cela fait trois ans que je vis dans cette faille. Je pourrais dire que tout a commencé par hasard, mais ce serait mentir. Le hasard, c’est ce qu’on invente quand on ne veut pas regarder ses propres choix. Moi, j’ai choisi. Et chaque dimanche, je refais ce choix.
Dans la cuisine, ma femme prépare le café. Elle a cette façon de tourner la cuillère dans la tasse, un geste lent, presque mécanique. Je l’observe depuis quinze ans, et pourtant je ne la vois plus vraiment. C’est étrange, cette cécité choisie. Je me souviens d’avoir lu un jour une phrase d’Annie Ernaux, dans Les Années, où elle dit que le désir s’insinue dans les interstices du quotidien, là où la routine se fissure. Je l’avais notée sur un Post-it, puis je l’avais perdue. Aujourd’hui, je la retrouve sans effort. Elle est devenue ma boussole.
Ma fille de dix ans entre dans la cuisine en traînant les pieds. Elle me demande si je veux jouer aux échecs tout à l’heure. Je dis oui, bien sûr, mais déjà mon esprit est ailleurs. Dans une heure, je vais sortir. Je dirai que je vais chercher le journal, ou marcher le long du Rhin. Elle me croira. Tout le monde me croit.
C’est ça, le secret : non pas la dissimulation, mais l’évidence. On ne doute pas d’un homme qui ne doute pas de lui-même.
9h03

Le tram 8 descend lentement vers la gare. Les vitres sont embuées, l’odeur de cuir mouillé flotte dans la cabine. Je regarde défiler les noms des arrêts : Messeplatz, Aeschenplatz, Basel SBB. Des points sur une carte que je connais par cœur, mais que je traverse autrement depuis que je vis cette double vie.
Je pense à ce match de foot, la veille. Servette battu par Bâle, 2-1. Une défaite frustrante, disait la Basler Zeitung ce matin. Je n’ai pas regardé le match. Je suis passé devant le bar où des collègues étaient attablés, j’ai vu leurs visages éclairés par l’écran géant, et j’ai continué mon chemin. Ce n’était pas de l’indifférence, plutôt une impossibilité. Il y a des jours où je ne supporte plus la foule, les bruits, les émotions partagées. Je veux être seul avec mes pensées, avec cette attente qui me brûle la poitrine.
J’ai toujours eu un rapport compliqué au mensonge. Je dis souvent que je ne supporte pas les gens qui mentent, et c’est vrai, je ne les supporte pas. Pourtant, je mens tous les jours. Cette contradiction, je la porte comme un vêtement trop serré : je sais qu’il est là, mais je fais comme s’il n’existait pas. Parfois, je me surprends à vérifier mes propres paroles, à me demander si tel détail est vrai ou inventé. C’est épuisant, et en même temps, cela donne une texture à ma vie qu’elle n’avait pas avant.
Je descends à une station que je ne fréquente jamais, en dehors de ces moments. Le quai est vide. L’air sent le gravier et le métal chaud. Je marche vers le café où nous nous retrouvons. Je ne sais pas encore si elle sera là. C’est toujours cela, l’incertitude. Le manque, l’anticipation. Cette seconde où mon téléphone ne sonne pas encore, où tout est possible, où le pire et le meilleur se valent.
11h42
Nous sommes assis face au Rhin. Le fleuve est couleur d’ardoise, avec des reflets métalliques. Elle boit un café noir, moi un verre d’eau. Nous ne parlons pas beaucoup. C’est une des choses que j’aime chez elle : le silence n’est pas une gêne, c’est une respiration. Dans mon autre vie, on parle tout le temps. On parle pour ne pas se taire, pour combler les vides. Ici, les vides sont habités.
Je travaille comme archiviste numérique spécialisé dans la préservation de films amateurs. Mon métier consiste à restaurer des bobines Super 8, des cassettes VHS granuleuses, des souvenirs anonymes que des familles ont tournés dans les années soixante-dix. Je passe mes journées à regarder des gens sourire, des enfants courir, des mariages, des anniversaires. C’est une forme de voyeurisme autorisé. Peut-être que c’est pour cela que je suis devenu bon dans ce métier : j’ai appris à regarder sans être vu.
Elle me parle de son exposition. Elle est scénographe, elle travaille sur une installation autour de la notion de seuil. La porte, la limite, le passage. Elle dit que les seuils sont des endroits où l’on hésite, où l’on choisit. Je la regarde parler, et je me dis que je n’ai jamais choisi. J’ai simplement laissé les choses arriver, puis je les ai maintenues. La fidélité, l’infidélité, ce sont des mots que l’on pose après, comme des étiquettes sur des bocaux vides. La réalité, c’est cette main qui effleure la mienne sous la table, ce frisson qui n’a pas de nom.
Nous nous séparons à 13h. Elle a un rendez-vous, moi une promesse d’échecs. Dans le tram du retour, je sens encore son parfum sur mon écharpe. Un mélange de jasmin et de tabac froid. Je ne l’enlève pas. Je vais le garder sur moi toute la journée, comme une preuve muette.
14h28
Je suis au bord du Rhin, seul cette fois. J’ai changé d’avis en chemin, je ne suis pas rentré directement. Mon téléphone a vibré plusieurs fois, mais je ne l’ai pas regardé. Peut-être ma femme, peut-être ma fille, peut-être personne. Ce moment m’appartient.
Je repense à ce que j’ai dit plus tôt, sur le mensonge. Est-ce que je suis vraiment un homme marié infidèle à Bâle, ou est-ce que je suis seulement quelqu’un qui a cessé de prétendre être celui qu’il n’est pas ? La question est idiote, je le sais. Les catégories sont trop petites pour contenir une vie. Ce qui est vrai, c’est que je ne me suis jamais senti aussi présent qu’à ces instants volés. Mon corps est là, mes mains tremblent un peu, mon cœur bat plus vite. Avant, je n’avais pas conscience d’avoir un cœur.
Je me souviens d’un film que j’ai archivé la semaine dernière. Un homme filmait sa femme en train de jardiner, en 1974. Elle se retourne, sourit, puis reprend son travail. Il n’y avait rien de particulier, mais j’ai dû regarder cette séquence six fois. Quelque chose dans son regard, une intensité que la caméra captait malgré la pellicule abîmée. C’est cela, le désir filme : ce qui dépasse le cadre.
Je vérifie l’heure. Ma montre est réglée sur une heure différente, je ne l’ai pas remise à l’heure après l’hiver. Un détail idiot. Je devrais la régler, mais je ne le fais pas. Peut-être que c’est ma façon de dire que je ne suis plus tout à fait dans le même temps que les autres.

17h51
La porte de l’appartement se referme derrière moi. L’odeur du poulet rôti flotte dans le couloir. Ma fille est dans sa chambre, ma femme lit sur le canapé. Elle lève les yeux, me sourit, me demande si ma promenade était agréable. Je dis oui, j’ai vu un héron. Ce n’est pas vrai, mais c’est le genre de détail qu’on ajoute pour faire vrai.
Je m’assois en face d’elle. Nous parlons du week-end, de l’école, de rien. Son regard est posé sur moi, mais je sais qu’elle ne voit pas ce que j’ai fait. Personne ne le voit. C’est à la fois une libération et une solitude. Dans ma vie, il y a un espace que je suis seul à habiter. Personne n’y entre, pas même celle que je retrouve le dimanche. C’est peut-être pour cela que je continue : pour préserver ce territoire intangible.
Je repense à l’écharpe, que j’ai accrochée dans l’entrée. Le parfume s’estompera d’ici ce soir. Demain, il ne restera rien. C’est ainsi que je vis : une série de disparitions programmées. Des traces qu’on efface avant qu’elles ne deviennent des preuves.
Mais il y a un instant, ce matin, quand nous étions face au Rhin, où j’ai oublié de faire attention. Où je n’ai pas pensé à la montre, au téléphone, au retour. Cet instant-là, je le garde pour moi. Il est aussi réel que ce poulet rôti, que le bruit de la télévision dans le salon, que la main de ma femme qui effleure mon épaule en passant.
C’est ça, être un homme marié infidèle à Bâle : apprendre à aimer les interstices. Les petits trous dans le temps où l’on devient soi-même, sans étiquette, sans rôle, juste un corps qui désire et qui choisit. Et chaque dimanche, je recommence.
Je me lève pour aller chercher l’échiquier. Ma fille a déjà disposé les pièces. Elle est concentrée, sérieuse. Je vais la laisser gagner. C’est mon rôle. Un autre rôle. Mais pour l’instant, ça me va.
Rencontrez des hommes mariés discrets près de Bâle
Vérifié, discret, sans lendemain imposé.