L’attente, précise comme un métronome
Il y a des villes où l’on vit, et d’autres où l’on attend. Lachute, avec sa rivière qui murmure et son golf qui s’étire en contrebas des Laurentides, est de celles-là. On y entend le temps passer, parfois. Le week-end dernier, le journal local rapportait que le Championnat NextGen du Québec 2026 posera ses valises au Club de golf Lachute, une nouvelle qui a fait jaser autour des caisses de la fromagerie et dans la file du dépanneur. Les gens d’ici se réjouissent de voir la petite ville sur la carte. Moi, je retiens autre chose de cette nouvelle : les parcours se dessinent, les stratégies s’échafaudent, et chaque coup se joue des semaines avant le premier élan. C’est exactement comme ça que je vis. Chaque rendez-vous est un trou que je connais par cœur, mais dont je redessine les contours chaque matin. Chaque heure qui me sépare de lui est un practice où je m’entraîne à ne pas trembler.
On m’appelle « maîtresse à Lachute », sans doute parce que c’est plus simple que de dire « la femme qui partage son dimanche après-midi avec le mari de quelqu’un d’autre ». Je ne me suis jamais présentée ainsi, évidemment. Mais les mots des autres finissent par vous coller à la peau, comme l’humidité de la rivière en automne. Alors je l’assume. Ce mot, je le porte comme un tailleur bien coupé : il me va, il a une forme, il dessine une silhouette que je n’ai pas besoin d’expliquer à qui que ce soit. Je ne suis pas la femme mariée, je ne suis pas la mère de famille. Je suis celle qui choisit de l’être, et c’est une nuance que peu de gens comprennent.
Une géographie intime
Il y a une géographie propre aux amours secrètes. Ce n’est pas la carte routière, celle qu’on déplie pour éviter les travaux sur l’autoroute 50. C’en est une autre, plus précise, qui se dessine à l’encre invisible entre deux horaires de train et les heures d’ouverture d’une quincaillerie. Je connais les angles morts de Lachute comme je connais le dos de ma main. Le stationnement du parc régional, où les gens promènent leurs chiens et leurs amours officielles. La ruelle derrière la boulangerie, qui sent le levain et le secret. Le banc de bois face à la rivière, là où les adolescents viennent fumer en cachette, je les comprends, eux aussi savent ce que c’est que de protéger un trésor.
J’ai quarante-six ans. Je ne suis plus une adolescente, mais cette partie de moi n’a jamais grandi, et je ne lui demande pas de le faire. Mon travail, lui, est d’une précision toute terrestre. Je suis hydrogéomorphologue, ce qui signifie que j’étudie la façon dont l’eau sculpte la terre, charrie les sédiments, déplace les berges. C’est un métier de patience et de lecture des traces. On me demande souvent si je ne m’ennuie pas, à analyser des carottes de sol et des relevés de débit. Mais c’est exactement le contraire : chaque cours d’eau raconte une histoire, chaque méandre est une promesse de ce qui va venir. C’est peut-être pour ça que je suis douée pour cette autre lecture, celle des silences et des regards qui s’attardent.
En couple depuis douze ans avec Marc, un ingénieur forestier qui passe ses semaines entre Amos et Val-d’Or, j’ai appris à conjuguer l’absence et la présence. Il est un homme bon, prévisible, avec qui je partage un chalet et une vision du monde. Mais mon cœur, lui, bat pour un autre. Chaque mardi, je prends ma voiture pour aller livrer un rapport dans une firme de consultants, une banale histoire de drainage et de nappe phréatique. Ce mardi-là, je suis passée devant le Club de golf, où les ouvriers s’affairaient déjà, installant des barrières et des panneaux promotionnels pour le championnat NextGen. J’ai ralenti, sans raison apparente. La pelouse était d’un vert éclatant, presque irréel, et j’ai pensé à lui. Il joue au golf, lui. Il m’a dit une fois que le golf était un sport de gentlemen, mais surtout un sport d’attente. On tape une balle, on marche, on attend son tour. On observe le vent, on lit le green. Tout est question de lecture.
Le dimanche, une autre cadence

Nos rendez-vous, à nous, ne sont jamais le mardi. Le mardi appartient à ma vie officielle, à mes collègues, à mes comptes rendus. Nos rendez-vous, c’est le dimanche matin, quand la ville dort encore sous une couverture de silence. Il me rejoint au bout d’un chemin de terre, à une dizaine de kilomètres de Lachute, un endroit que je ne connaissais pas avant lui. Un ancien moulin à scie, abandonné, dont il ne reste que des poutres noircies et un ruisseau qui court encore. C’est notre lieu, notre bulletin météo, notre champ de bataille amoureux. Là, pas de téléphone, pas de collègues, pas de Marc. Juste lui, et moi, et le bruit de l’eau qui coule.
Ce dimanche-là, il est arrivé avec dix minutes de retard, comme toujours. Il s’excuse toujours, mais je n’attends pas les excuses. J’attends l’instant où sa voiture apparaît dans le rétroviseur, où le gravier crisse sous les pneus. Dix minutes, c’est une éternité. J’écoute le chant des oiseaux, le vent dans les sapins, le craquement d’une branche sous un écureuil. Je sens l’odeur de la terre humide, celle du sous-bois après une pluie fine. Je touche l’écorce rugueuse d’un bouleau, je caresse la mousse douce qui pousse au pied. Je suis vivante, dans ces dix minutes, plus que dans toutes les heures qui précèdent. L’attente, c’est le désir qui s’ignore. C’est une vibration sourde, une chaleur qui monte sans prévenir. Je ne regarde pas ma montre, je l’écoute. Il est là. Il est toujours là.
On ne se dit pas grand-chose, d’abord. On marche. On suit le ruisseau, on s’arrête devant une chute que je lui ai montrée le premier jour, une chute minuscule, mais sauvage, qui a creusé son lit dans le roc depuis des millénaires. Il me demande comment va mon travail, je lui demande comment va sa fille, qu’il n’a pas vue depuis mardi. Il me parle de sa femme, parfois, sans amertume, comme on parle de la météo. Et moi, je l’écoute, et je me sens étrangement libre. Libre de ne pas être celle qui partage son quotidien. Libre d’être celle qui l’attend, qui le choisit, qui le regarde revenir.
Ce que je ne dirai pas
Il y a des choses que je ne lui dirai jamais. Que j’ai hésité, la semaine dernière, à annuler notre rendez-vous, parce que j’avais une présentation importante et que Marc rentrait plus tôt que prévu. J’aurais pu. J’aurais dû, peut-être. Mais je ne l’ai pas fait, et cette petite désobéissance à mes propres règles me met dans une position inconfortable, presque jubilatoire. Je m’en veux, une seconde, puis je passe à autre chose. Ce n’est pas de la culpabilité, pas exactement. C’est comme un vêtement trop serré qu’on enlève enfin le soir venu, avec un soupir de soulagement. Je ne me justifie pas. Je choisis, simplement.
Je pense souvent à la question que les gens me poseraient s’ils savaient : pourquoi ? Pourquoi risquer tout ça, pourquoi mentir, pourquoi se cacher ? Je n’ai pas de réponse toute faite. Ce que je sais, c’est que ma vie avec Marc est douce, confortable, prévisible. C’est une eau calme, sans remous. Et puis il y a cette autre eau, celle qui court sur les pierres, celle qui creuse, celle qui transporte. Celle qui fait bouger le paysage. Être maîtresse à Lachute, c’est ça : avoir accès à l’eau vive, sans avoir à quitter la rive. C’est un privilège, je le sais. Un luxe que je m’octroie, comme d’autres s’offrent un massage ou une cure de jus.
Je me souviens d’un article lu dans La Dépêche, je crois, il y a des années, qui expliquait que les écosystèmes les plus riches étaient ceux des zones de transition, là où deux milieux se rencontrent, l’eau et la terre, la forêt et la prairie. On appelle ça des écotones. Eh bien, moi, je suis un écotone vivant. Je vis à la frontière entre deux vies. Et cette lisière, loin d’être fragile, est d’une vitalité étonnante. Ce sont les espèces qui vivent en bordure qui sont les plus résilientes, les plus adaptables. C’est peut-être pour ça que je ne m’effondre pas, que je ne me perds pas. J’ai appris à danser sur la ligne.

Les après, presque plus forts que les avant
Et puis il y a les après. L’instant où il redémarre sa voiture, où il me fait un signe de la main, où il disparaît dans la courbe du chemin. Je reste là, seule, respirant encore l’air qu’il a laissé derrière lui. L’odeur de son savon, celle de sa peau, mêlées à celle de l’humus et des fougères. Je ne bouge pas, je ne pleure pas, je ne souris pas non plus. Je savoure. C’est ça, notre secret finalement : les après. La façon dont le souvenir du dimanche matin infuse toute ma semaine, comme une teinture végétale.
Le lundi, au bureau, quand je regarde des cartes topographiques, je revois la courbe de son épaule. Le mercredi, en écoutant un collègue parler de l’autoroute 50 et de l’élargissement qui va enfin débloquer les berges de Mirabel, je pense à ses mains sur le volant. Le samedi, quand je fais les courses avec Marc au marché, je crois que je vais le croiser, lui, dans l’allée des légumes, et mon ventre se serre d’une façon presque douloureuse. Il n’y vient jamais. C’est mieux comme ça. L’anticipation est un muscle que je travaille tous les jours, comme un pianiste qui répète des gammes en pensée. Le champ de course est silencieux, sous la neige ou au soleil, mais chaque entraînement intérieur me rend prête pour le prochain rendez-vous.
J’ai lu quelque part, dans un rapport technique, que la mémoire des rivières est longue. Elles n’oublient pas leur cours, même quand on les dévie, même quand on les endigue. Elles cherchent toujours à retrouver leur lit. C’est la même chose pour moi. Je pourrais rester des semaines sans le voir, des mois même, je sais que je retrouverais le chemin de ce ruisseau, l’ombre de ce moulin à scie, la chaleur de sa main. C’est une certitude sédimentaire, une vérité gravée dans la pierre.
Respirer
Le Championnat NextGen a annoncé qu’il repoussera les limites du club, qu’il faudra déplacer des terrains, refaire des greens. Les gens de Lachute en parlent comme d’une consécration. Moi, je n’y assisterai pas. Je regarderai peut-être les scores dans le journal, je guetterai les photos d’ambiance pour voir si je reconnais des visages. Mais je ne m’approcherai pas. Notre terrain à nous n’est pas sur les cartes. Il est bordé de ronces, de silences et de rendez-vous manqués. Je ne le partage pas, je le protège. Je l’entretiens en secret, comme on arrose une plante rare, avec une ferveur que je ne dois qu’à moi-même.
Être la maîtresse de Lachute, ce n’est pas être une femme en marge. C’est être une femme au centre de son propre choix. Ce qui se passe entre lui et moi n’appartient qu’à nous, et cette souveraineté est enivrante. Je n’ai pas à le présenter à mes collègues, pas à négocier avec sa belle-famille, pas à choisir un film pour la soirée à deux. Je n’ai que l’essentiel : le désir, cru, simple, sans chichi. Et l’espérance. L’espérance d’un dimanche qui viendra, d’une voiture qui apparaîtra dans le rétroviseur, d’un ruisseau qui ne tait jamais ses secrets.
Quand je rentre le dimanche après-midi, Marc est au chalet, il a préparé un feu, il me demande où j’étais. Je réponds que j’ai marché le long de la rivière, que j’ai observé les sédiments, que j’ai pris des notes pour mon travail. C’est presque vrai. La rivière, j’y étais. Les sédiments, je les ai vus. Les notes, je les garde dans un carnet bleu que je ne montre jamais à personne. Et ce carnet, c’est toute ma richesse. Il ne contient ni plans, ni chiffres. Mais en le fermant, le soir, je sais que je ne suis pas morte. Je sais que, lundi, en écoutant les collègues parler de la qualité de l’air et des indices de pollution, je penserai à autre chose. À l’air que je respire près de lui, celui qui me gonfle les poumons comme une voile, celui qui me dit que je suis vivante, libre, et profondément en vie.
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