La Chaleur des Choses en Attente
Le mois d’août, à Agen, a cette qualité particulière de suspendre le temps. La ville semble retenir son souffle, écrasée par un soleil blanc qui rend les pierres de la Place du Pin presque liquides à l’horizon. C’est dans cette fournais·e que les journées de Camille ont pris un rythme nouveau, un tempo secret qui n’appartient qu’à elle.
Il y a d’abord eu cette annonce dans le journal, ce matin du 29 juillet. Selon Météo-France, le Lot-et-Garonne était placé en vigilance canicule, avec un pic de chaleur annoncé pour la fin de la semaine. « Agen et Nérac sont les zones les plus touchées », lisait-on. Autour d’elle, les conversations n’étaient que plaintes et regards vers le ciel. Camille, elle, a accueilli cette nouvelle avec un sentiment trouble, presque coupable. Cette chaleur qui collait les vêtements à la peau, qui rendait l’air épais et les gestes lents, cette chaleur-là est devenue le décor de l’attente.

L’Heure Dorée du Matin
À 34 ans, Camille est régisseuse lumière pour le théâtre Ducourneau. Ce n’est pas un métier que l’on devine au premier regard, mais c’est celui qui rythme sa vie depuis dix ans. Elle passe ses journées dans la pénombre des cintres, à régler des projecteurs qui ne s’allument que le soir venu. Son travail, c’est de préparer la nuit, de doser l’ombre et la clarté pour que la scène raconte une histoire. Elle aime cette idée : créer de l’émotion avec de la lumière, sans jamais être vue.
Le matin, avant que la ville ne soit trop bruyante, elle s’installe à la terrasse de la Brasserie des Allées, un café qui sent le croissant chaud et le café filtre. Elle y vient depuis des années, toujours la même table, celle d’où l’on voit le passage des gens pressés. Ce matin-là, alors que la canicule s’annonce encore plus féroce, elle commande un café noisette et observe une femme qui traverse le Gravier avec un chien. Elle ne la regarde pas vraiment. Elle pense à ce que ses doigts ont touché la veille au soir, dans la pénombre de son salon. Le bois froid d’une chaise. La couverture en laine qu’elle avait achetée à un marché de Noël, il y a très longtemps, avec une autre. Elle ne pense pas à cette autre. Elle pense à la texture des choses, à leur poids, à la façon dont elles gardent la chaleur du corps.
Camille est une femme lesbienne mariée à Agen. Et cette phrase, qui pourrait résumer sa vie, ne raconte rien de ce qu’elle vit. Elle est mariée à Claire depuis six ans. Elles ont un fils, Auguste, huit ans, qui adore les dinosaures et les puzzles compliqués. Leur vie est belle, douce, prévisible. Une maison à la lisière de la ville, un jardin où le thym pousse malgré ses mains qui le tuent méthodiquement, et une playlist partagée sur Spotify où s’entremêlent du jazz des années 50 et de la chanson française. Elles ont construit quelque chose de solide, comme une table en chêne. Camille aime Claire. Elle aime le confort de leurs soirées, les discussions sur l’école d’Auguste, les projets de travaux pour la salle de bain. Elle aime cette vie. Et pourtant.
La Scène Vide
Depuis trois mois, Camille ne dort plus que d’un sommeil léger. C’est arrivé sans crier gare, comme un accident de lumière. Un soir, après une répétition, elle est restée seule dans la salle de spectacle. Les fauteuils rouges étaient vides, le plateau nu. Elle a éteint les projecteurs un à un, et dans la pénombre qui restait, elle a pensé à une voix. Une voix qu’elle avait entendue pour la première fois quelques semaines plus tôt, lors d’une rencontre professionnelle, une réunion entre techniciens du spectacle vivant à Bordeaux. Une voix rauque, qui riait facilement, qui parlait de la pluie et du beau temps avec une intensité inhabituelle. Camille n’avait rien fait. Elle avait écouté. Et depuis, cette voix résonne dans sa tête comme un air qu’on n’arrive pas à chasser.
Elle n’a pas cherché à revoir cette femme. Elle n’a pas envoyé de message. Elle a seulement laissé les jours passer, et avec eux, une sensation étrange, un manque qu’elle ne s’explique pas. C’est un vide tactile, presque physique. Elle sent ses mains qui cherchent une paume à toucher, une épaule à frôler. Elle regarde le canal de Garonne, l’eau verte et lente, et elle a l’impression que sa vie est devenue ce canal : un long ruban paisible qui coule sans vagues, jusqu’à l’océan inconnu. Elle ne veut pas faire de vagues. Mais elle ne peut plus ignorer la brûlure de l’anticipation.
L’attente entre deux rendez-vous. C’est ça qui la consume. Elle ne sait même pas s’il y aura un autre rendez-vous. Il n’y a pas de plan, pas d’accord tacite. Juste cette possibilité. Elle a trouvé prétexte à revenir à Bordeaux, pour des fournisseurs de matériel. Elle n’a rien planifié de plus. Mais elle sait que la ville est là, à moins de deux heures de train, et que dans cette ville, quelque part, il y a cette femme qui parle avec cette voix. Le trajet en TER lui semble une éternité. Elle regarde défiler les vignes et les tournesols, le paysage qui se répète, et elle imagine ce qu’elle fera en descendant du train. Elle ne fera rien. Elle ira à son rendez-vous, elle commandera un café. Elle imagine le poids du verre dans sa main, la chaleur du liquide, le goût amer. Elle imagine ce qu’elle dira, comment elle rira, comment elle pourrait rester là, juste une heure, à ne rien faire d’autre que se sentir vivante.
Hier soir, elle a préparé une valise. Pas une vraie valise, juste un sac en toile. Elle a mis un livre qu’elle a lu dix fois, une trousse avec des produits qu’elle n’utilise jamais, et un pull léger qu’elle aime porter par-dessus ses épaules. Ce n’est pas une fuite. C’est juste un geste, comme une bougie allumée dans une pièce vide. Auguste est entré dans la chambre et lui a demandé ce qu’elle faisait. Elle a répondu qu’elle rangeait, qu’elle triait les vêtements que l’on ne porte plus. Il a hoché la tête, content, et il a couru chercher son dinosaure en plastique pour qu’elle le range aussi. Elle a eu un pincement au cœur, une douleur sourde et délicieuse. Le matin, elle a retrouvé le dinosaure dans son sac. Elle ne l’a pas enlevé. Il est là, comme un rappel de ce qu’elle est, de ce qu’elle n’a pas le droit de défaire.
Le Poids du Silence
Claire est partie pour la journée à Nérac, chez sa mère. Camille a proposé de s’occuper d’Auguste, mais finalement, ils l’ont emmené aussi. Elle est seule dans la maison. Elle qui aspire au silence, elle ne sait plus quoi en faire. Il est devenu trop grand, trop profond. Elle marche pieds nus sur le carrelage de la cuisine, cherchant la fraîcheur. Elle ouvre le réfrigérateur, le referme. Elle n’a pas faim. Elle se souvient d’un vieux souvenir, d’un été où elle était adolescente à Lourdes, chez ses grands-parents. Elle avait 14 ans, elle passait des heures sur le balcon à regarder passer les processions, à écouter les cantiques montés du sanctuaire. Elle ne comprenait pas pourquoi elle avait envie de pleurer. Elle comprenait que quelque chose manquait, quelque chose qu’elle n’arrivait pas à nommer. Ce sentiment est revenu, exactement le même, avec la même intensité.
Elle décide de sortir. Elle marche jusqu’à la librairie Martin-Delbert, rue des Cornières. L’air conditionné la saisit, un choc froid et agréable sur la peau. Elle flâne entre les rayonnages, touche les couvertures des livres, celles qui sont rugueuses, celles qui sont brillantes. Elle ne lit pas les titres. Elle veut juste sentir le papier sous ses doigts. C’est une sensation, un contact. Elle reste là quinze minutes, sans acheter rien. La libraire, qui la connaît, lui sourit et lui demande des nouvelles de son travail. Camille répond que c’est calme, à cause de la chaleur. La libraire hoche la tête. « Il paraît que ça va durer encore une semaine », dit-elle. Camille ne répond pas. Elle pense à la voix rauque. Elle se demande si cette voix vient aussi d’Agen parfois. Elle n’a rien demandé, elle n’a rien cherché.
De retour chez elle, elle s’assied devant son ordinateur. Elle doit préparer une fiche technique pour un spectacle. Elle tape quelques mots, les efface. Elle regarde l’écran, la lumière bleue qui la hypnotise. C’est un simple écran. À travers lui, elle ne regarde rien de précis, aucune page, aucun profil. Elle regarde juste un écran. Elle le touche du bout des doigts, comme on touche une surface qui brûle. Elle retire la main. Un frisson lui parcourt l’échine, malgré la température. Ce n’est pas de la fièvre. C’est l’anticipation.
Le soir tombe, la ville s’apaise. Camille ouvre la fenêtre de la buanderie, une pièce où elle vient rarement. Il y a une machine à laver, une pile de linge pas encore plié. Elle prend une chemise de Claire, la porte à son visage. Elle sent la lessive, un reste de parfum discret. Ce n’est pas de la passion, c’est de la mémoire. Elle la laisse retomber. Elle sait qu’elle va partir demain. Pas loin. Juste à Bordeaux. Pour un rendez-vous professionnel. Elle ira, elle reviendra. Rien ne se passera probablement. Elle ne saura ni qui elle cherchait, ni comment l’aborder. C’est ce vide-là qui l’excite, ce blanc entre ce que l’on veut et ce que l’on fait. Le blanc est érotique. Il n’y a pas de plus grand frisson que celui de ne pas savoir.
Demain, elle prendra le train. Elle s’assiérait côté couloir, comme d’habitude. Elle mettra ses écouteurs. Elle écoutera une chanson triste qui parle de l’été. Le paysage défilera. Et son cœur battra fort, inutilement, pour une personne qu’elle n’a peut-être même pas le droit de désirer. À 34 ans, mariée, mère, avec une vie qui a l’air d’une belle photo, elle se demandera comment elle en est arrivée là. Mais elle ne cherchera pas la réponse. Elle préférera rester dans cette chaleur de l’attente, dans ce manque qui la tenaille, car c’est la seule chose, depuis des mois, qui lui donne l’impression d’être pleinement vivante. À Agen, sous ce soleil de plomb, elle trouvera une raison de marcher. Un café à la main. Un appel à passer. Une histoire à ne pas écrire. Elle vit une vie de femme lesbienne mariée à Agen, et pourtant, son désir est ailleurs, immatériel, suspendu à une éventualité. C’est peut-être ça, le vrai luxe : ne pas savoir, et rêver de ce qui pourrait être.
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