Au bout du viaduc, elle attend

La pluie martèle le toit de la vieille Subaru. Anaïs coupe le moteur mais reste assise, les doigts encore crispés sur le volant. Elle entend le clapotis régulier des pneus sur le bitume, là-bas, à l’entrée du viaduc Maureen Breau. Le nom est encore frais dans les mémoires : selon Le Nouvelliste, la ville de Trois-Rivières a officiellement baptisé ce pont en hommage à la policière tuée en service en 2023. Une femme qui a choisi un métier dangereux, qui a donné sa vie. Anaïs n’est pas policière, mais elle comprend ce que signifie prendre une route que personne n’attendait.

Elle baisse la vitre d’un cran. L’odeur d’asphalte mouillé et de feuilles pourrissantes entre dans l’habitacle. L’air est froid pour un début octobre. Elle inspire profondément, comme elle le fait avant chaque séance de réadaptation cardiaque avec ses patients. Un rituel. Mais ici, dans sa voiture garée près du pont, ce n’est pas pour eux. C’est pour elle.

I. Le bruit des roues sur le gravier

Le viaduc, elle le connaît par cœur. Il y a six ans, elle traversait ce même pont chaque matin pour déposer son fils à la garderie. Aujourd’hui, elle l’emprunte pour rentrer chez elle après une journée à l’hôpital. Mais quelque chose a changé depuis que le nouveau nom a été dévoilé. Ce n’est plus seulement un passage, c’est une frontière silencieuse entre ce qu’elle était et ce qu’elle est devenue.

Avant, elle ne levait jamais les yeux. Elle regardait sa montre, le compteur de vitesse, le feu rouge. Maintenant, elle ralentit. Elle écoute le bruit des roues sur le gravier qui crisse sous les pneus. Elle sent le léger tremblement du métal quand un camion passe à côté d’elle. Il y a une étrange beauté dans cette vibration, comme un battement de cœur mécanique.

Le mois dernier, elle a vu un documentaire qui l’a bouleversée : Les Invisibles de Sébastien Lifshitz. Il y était question de la vie d’hommes et de femmes homosexuels âgés, qui avaient vécu leur orientation dans le silence. Anaïs avait 47 ans, elle était mariée à Karine depuis huit ans, mère d’un garçon de six ans et d’une fille de trois ans. Elle n’avait jamais été invisible, pas vraiment. Mais elle avait passé tant d’années à cocher des cases, le diplôme, le travail stable, la maison à Trois-Rivières, qu’elle avait oublié d’écouter le bruit du monde.

Ambiance Trois-Rivières

Ce documentaire lui a rappelé une phrase de sa grand-mère, qu’elle répétait souvent : « Le bonheur, c’est comme la pluie : ça tombe sans qu’on l’appelle. » Elle sourit en pensant à cette expression que sa mère lui a transmise, même si elle rate toujours la béchamel du dimanche depuis qu’elle a essayé de la refaire.

II. Le silence de la salle d’attente

Le lendemain, Anaïs est assise dans la salle d’attente de la clinique de physiothérapie cardiaque. Ses patients s’appellent Lucien, Gisèle, Paul. Des retraités, des hommes de chantier, des femmes qui ont frôlé l’infarctus. Elle les reçoit un par un, les écoute parler de leur souffle court, de leur peur de monter un escalier. Elle pose ses mains sur leurs poignets, prend leur pouls, leur demande de décrire la douleur. « Comme une barre en travers de la poitrine. » « Comme si un éléphant s’asseyait sur moi. » Elle connaît ces métaphores par cœur.

Mais aujourd’hui, c’est elle qui ressent une pression étrange. Pas dans la poitrine, plutôt dans le creux du ventre. C’est l’attente. Ce soir, elle doit retrouver Karine au restaurant, celui près du fleuve, là où elles ne sont pas allées depuis leur voyage en Gaspésie il y a deux ans. Ce n’est pas un anniversaire, ni une date particulière. Juste une soirée qu’elles ont planifiée il y a trois semaines, quand Karine lui a glissé un mot sur le frigo : « Jeudi ? Même endroit ? »

Depuis, Anaïs compte les jours. Elle a rangé la montre dans le tiroir de la cuisine, celle qu’elle portait toujours, la montre de son père, qui n’arrêtait pas de retarder. Elle ne la regarde plus. Elle préfère sentir le temps passer autrement : par les ombres qui s’allongent sur le mur de la clinique, par le bruit des gouttes d’eau sur la vitre, par le froissement des pages du magazine qu’elle ne lit pas.

Un patient entre. C’est un homme d’une soixantaine d’années, ancien conducteur de camion. Il parle du viaduc Maureen Breau, dit qu’il a vu la plaque, qu’il trouve ça bien. Anaïs hoche la tête. Elle pourrait lui dire qu’elle y pense souvent, à ce pont. Mais elle se contente de l’aider à soulever son bras, de compter les répétitions. Le silence qui suit n’est pas vide. Il est rempli de ce qu’on ne dit pas.

III. La lumière du phare

Ambiance Trois-Rivières

Plus tard dans la soirée, Anaïs est seule dans la cuisine. Les enfants dorment. Karine est à la salle de bains. Sur le plan de travail traîne un philodendron dont les feuilles jaunissent malgré l’eau et la lumière. Anaïs l’a acheté l’année dernière en pensant qu’il embellirait la pièce. Il n’a cessé de dépérir. Elle le regarde, se demande s’il a trop d’eau ou pas assez. Peut-être qu’il a besoin d’être rempoté. Peut-être qu’il a besoin de silence.

Elle n’a jamais été douée avec les plantes. Elle oublie de les arroser, les met en plein courant d’air. Mais elle essaie. Comme avec tout le reste.

Dehors, la nuit est tombée. Le fleuve Saint-Laurent est invisible, mais on devine sa présence par l’humidité qui imprègne l’air. Anaïs ouvre la fenêtre de la cuisine. Le bruit de l’eau lui parvient assourdi, mêlé au vent. Elle ferme les yeux et se concentre sur les odeurs : le sel, le sable, le bois mouillé. Ce sont les mêmes odeurs qu’elle sentait enfant quand elle allait chez sa tante à Batiscan. Elle n’y a pas mis les pieds depuis vingt ans.

Elle pense à demain, à la salle d’attente, aux patients. Mais surtout, elle pense à la nuit dernière, quand elle a caressé l’épaule de Karine après que les lumières furent éteintes. Une caresse si légère qu’elle aurait pu passer inaperçue. Mais Karine s’est tournée, a posé sa main sur la sienne. Elles n’ont rien dit. Le silence était suffisant.

C’est cela, le secret : l’attente entre deux gestes. L’anticipation d’un regard, d’un mot, d’un rire partagé. La certitude que l’autre est là, quelque part dans la maison, vivante, respirant le même air.

Elle referme la fenêtre. Le chat Caramel saute sur le comptoir, vient se frotter contre son bras. Il est roux, têtu, et ronronne comme un moteur diesel. Anaïs le caresse distraitement. Dans deux heures, elle sera au restaurant avec sa femme. Elle ne sait pas encore ce qu’elles se diront. Mais elle sait déjà qu’elle écoutera le bruit de sa voix, le frottement de ses doigts sur la nappe, le tic-tac des verres.

Ce soir, le viaduc Maureen Breau sera plongé dans l’obscurité. Elle le traversera sans y penser, ou peut-être en pensant à cette policière dont le nom est désormais gravé dans le béton. Une femme qui a choisi un chemin difficile. Une femme qui, comme elle, a peut-être compté les jours jusqu’à un rendez-vous. Qui a peut-être retenu son souffle en ouvrant une porte.

Anaïs éteint la lumière de la cuisine. La maison sent le café refroidi et les feuilles de philodendron. Elle est vivante. Elle attend.

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