Le Mondial qui a traversé notre salon
Il y a des semaines qui commencent un lundi et qui n’en finissent plus. Celle-là, pourtant, avait un goût particulier. Celui de l’iode et de la cannelle, un mélange étrange qui flottait dans notre cuisine depuis que j’avais tenté, la veille, une recette de pain d’épices aperçue sur un blog. Un échec. Le pain était dur comme une cale de bateau. Je l’ai jeté, mais l’odeur est restée. Elle a accompagné le bruit de la télévision, allumée trop tôt, et les commentaires des premiers matchs de la Coupe du Monde de hockey sur gazon.
Wavre, ces deux semaines-là, n’était plus tout à fait Wavre. Les rues autour de la gare sentaient la barbe à papa et les merguez. Des supporters belges, français, néerlandais et indiens déambulaient avec des drapeaux peints sur les joues. Le soir du match d’ouverture, celui où les Red Lions ont renversé la France dans les dernières secondes, notre quartier a hurlé. On aurait dit que le stade était dans le jardin. Moi, je regardais par la fenêtre, une tasse de thé fumante entre les mains, et je pensais à autre chose.
À elle. À la femme qui partageait ce salon depuis sept ans, mais qui était sortie ce soir-là, pour rejoindre une amie d’enfance passée par hasard. Une ancienne collègue de la patinoire, où elle travaillait comme technicienne de surface jusqu’à l’an dernier, à resurfacer la glace entre deux entraînements de patinage artistique. Un métier rare, qu’elle aimait raconter. Elle était rentrée après minuit. J’avais laissé la lumière de l’entrée allumée. C’est un détail que je note toujours, même si je ne le lui dis pas : le halo qui l’attendait, ses clés qui claquaient dans la coupelle, le silence juste après.

Cette Coupe du Monde a traversé notre maison. Pas par les matchs eux-mêmes, trop de bruit, trop de foule pour nous. Mais par les matins qui ont suivi. Les trottoirs mouillés près de la Grande Place, le parc de l’Axis Parc où des enfants s’entraînaient avec des crosses en plastique, et ce café, le Comptoir des Halles, où nous avons pris l’habitude de nous retrouver avant l’ouverture des portes. C’est là qu’elle m’a dit, un mardi, qu’elle avait reçu un message d’une ancienne compagne de la fac de kinésithérapie. Une femme qui vivait à Anvers et qui devait venir à Wavre pour le tournoi, avec sa compagne et leur fils.
Elle a marqué une pause. Elle a tourné sa cuillère dans son café, un geste qu’elle fait quand elle hésite. Puis elle a dit qu’elle songeait à les inviter, un soir. Qu’elle avait pensé à ce resto libanais près de la gare, celui où les portions sont si généreuses qu’on repart avec une boîte en carton.
J’ai dit oui sans réfléchir. Peut-être parce que je pensais, moi, à ma propre invitation. À cette femme que j’avais croisée à la sortie du stade, un jeudi, alors que j’allais acheter du pain. Une inconnue qui tenait un programme de match trempé, qui cherchait un distributeur. Je lui avais indiqué le bureau de tabac, rue de Nivelles. Elle avait souri. Elle avait posé sa main sur mon avant-bras, une seconde, le temps de me remercier. Je n’avais rien fait de plus. J’étais rentrée.
Cette femme lesbienne mariée à Wavre, c’est moi. Je suis Aurore, mariée depuis sept ans à Oriane, technicienne de surface à la patinoire olympique. Nous avons un fils, Maxime, huit ans, qui collectionne les cartes de joueurs de hockey et qui a décrété que les Red Lions étaient « les plus forts du monde » après ce match d’ouverture. Nous n’en avons jamais douté, même si Oriane, qui ne regarde jamais le sport à la télé, a haussé les épaules. Elle préfère les documentaires sur les glaciers. Une contradiction, chez elle, qui me plaît. Elle qui passe ses journées sur une patinoire, elle rêve de banquise.
Je me souviens du vendredi. Maxime était chez son parrain, un collègue d’Oriane, qui habite à Limal et qui répare des vélos anciens dans son garage. Oriane était partie tôt, pour finir sa journée avant un match de nuit. La maison était silencieuse. C’est rare. Je suis allée dans la cuisine, j’ai ouvert le frigo. Il y avait une tarte aux quetsches, faite la veille. J’en ai coupé une part, je l’ai posée sur une assiette. Je n’ai pas allumé la lumière. Je suis restée là, face à la fenêtre, à regarder la rue vide. Le lampadaire qui tremblait. Une voiture qui passait, fenêtre ouverte, radio qui hurlait un vieux tube des années 2000.
Je n’attendais rien. Personne. Et pourtant, il y avait ce truc en moi, ce frémissement. Ce manque d’un matin où l’on se réveille ailleurs, dans une chambre d’hôtel aux draps blancs, avec une lumière qu’on ne connaît pas. Ce goût d’un café que l’on boit avec une autre, sans parler, juste pour entendre sa respiration. Je n’ai jamais parlé de ça à Oriane. Elle ne comprendrait pas, peut-être. Ou elle comprendrait trop.
Le dimanche, la Belgique a gagné. Le stade a explosé. Nous étions au parc, Maxime courait après un ballon, Oriane lisait un roman policier sur un banc. Il faisait chaud. Je regardais les gens défiler, leurs maillots rouge et jaune, leurs rires. Une femme plus âgée, avec un chapeau de paille, s’est arrêtée près de nous pour rattacher sa chaussure. Elle avait un accent flamand. Elle a dit quelque chose à Oriane, en néerlandais, et Oriane a répondu, simplement. Elles ont échangé trois phrases, puis la femme est repartie. Je n’ai jamais su ce qu’elles s’étaient dit. Oriane a souri, a repris son livre, et a tourné la page.

J’ai pensé, à cet instant, que ce Mondial avait traversé notre maison sans y faire de bruit. Il avait laissé des traces, des odeurs, des images fugaces. Mais il n’avait pas changé ce que nous étions. Deux femmes, mariées, un fils, une ville. Un quotidien, des habitudes. La patinoire, la boulangerie, le canapé défoncé, les repas du soir.
Et pourtant, quelque chose en moi s’était déplacé. Une case qui s’était ouverte. Je n’ai rien dit. J’ai laissé le silence faire son travail. Le match s’est terminé, les rues se sont vidées. Lundi, je suis retournée à l’atelier. Je restaure des cartes géographiques anciennes, des plans de villes oubliées. C’est un travail calme, minutieux. Chaque trait, chaque détail compte. Ce lundi-là, j’ai passé plus de temps que d’habitude sur une rue de Bruxelles, dessinée au XVIIe siècle. Une rue sans nom, tracée à la plume. Je l’ai regardée longtemps, sans savoir pourquoi. Peut-être parce que, dans ce trait minuscule, je cherchais le chemin d’une autre.
Le café du lendemain avait un goût de cannelle. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être ce pain d’épice, encore. Ou peut-être pas. Maxime est parti pour l’école. Oriane a enfilé son blouson bleu, celui qu’elle porte toujours. Elle a posé un baiser furtif sur ma joue. J’ai senti son parfum, un truc discret, citronné. Elle est partie. La porte a claqué. Je suis restée seule quelques minutes, face à la tasse encore chaude, et j’ai imaginé un autre matin, un matin sans repères, dans une ville que je ne connaîtrais jamais. Un matin où la télévision ne parlerait plus de hockey, où les rues seraient vides, et où j’aurais, seulement, le luxe de l’attente.
Ce n’est pas une histoire que je raconte. C’est une histoire que j’ai vécue à l’envers, sans le dire. Le désir est un territoire que l’on traverse seul, parfois, même quand on est bien accompagnée. Wavre, ses canaux secrets, ses rues qui montent et qui descendent, ses odeurs de frites et de grand événement, a été le décor de cette traversée-là. Les Red Lions ont gagné leur match. Moi, j’ai gagné autre chose. Une certitude : il y aura d’autres matins. Et j’aurai, toujours, un peu de cannelle sur la langue.
Rencontrez des femmes lesbiennes mariées près de Wavre
Des profils vérifiés, une inscription gratuite, des rencontres réelles.