Le ciel de Kloten, entre deux orages

Il y a des jours où l’on se souvient exactement de ce que l’on portait. Pas parce que c’était une grande occasion, mais parce que la vie a basculé sur un seuil, un après-midi de semaine, sans crier gare. Je me souviens de mon manteau bleu pétrole, de mes chaussures imperméables, il pleuvait déjà, ce jour-là. C’était avant les orages. Avant que le ciel de Kloten ne devienne le décor d’un film dont je n’avais pas écrit le scénario.

Kloten est une ville que l’on traverse plus qu’on ne la visite. On y vient pour l’aéroport de Zurich, on y reste pour ses toits bas et ses rues propres, bordées de géraniums bien alignés. Je m’y suis installée il y a douze ans, quand j’ai rencontré celle qui allait devenir ma femme. Nous habitions alors un petit appartement au-dessus d’une boulangerie, avec des fenêtres qui donnaient sur un terrain de foot. On y a vu passer des dimanches entiers, à regarder les gamins du quartier courir après un ballon, un café chaud entre les mains. C’était bien. C’était calme. C’était la vie que je pensais avoir choisie.

Je suis experte en restauration de pianos. Un métier que j’explique souvent en disant « je redonne la voix à des instruments qui l’ont perdue ». C’est presque un sacerdoce. Il faut une patience infinie, un amour du détail qui frôle l’obsession. J’ai appris sur le tard, après des années passées dans un bureau à gérer des plannings de livraison pour une entreprise de logistique. Un jour, j’ai vu un documentaire sur un facteur de pianos à la retraite, dans le Jura. Il disait, les mains noires de poussière de feutre, que « le bois se souvient de tout ». Quelques mois plus tard, j’avais démissionné. C’était mon premier grand écart.

Nous avons célébré nos onze ans de mariage en mai dernier. Une cérémonie discrète à la maison, un gâteau au citron raté (je rate toujours les gâteaux au citron, il me manque ce geste précis pour le sucre glace), et nos deux filles, Léonie, 8 ans, et Alma, 6 ans, qui se disputaient les bougies. Ma femme s’appelle Elena, elle est géomaticienne. Elle cartographie des réseaux de montagne pour le compte d’un bureau d’études à Berne. Je dis souvent d’elle qu’elle passe son temps à faire rentrer les reliefs dans des cases, et elle dit de moi que je passe le mien à faire sortir les notes du silence. C’est un équilibre. Jusqu’à cet été, je pensais que c’était le nôtre.

L’été a été étrange à Kloten. Le mois de juillet a été marqué par une série de violents orages qui ont paralysé la région. La presse locale, notamment La Dépêche, rapportait que près de soixante-dix vols avaient été annulés et une trentaine détournés à Zurich-Kloten en une seule journée. Les passagers dormaient sur des bancs, les valises s’entassaient dans les halls, et le ciel était d’un gris si bas qu’on aurait pu le toucher. Elena et moi, nous avions prévu un week-end à Venise. Il a été annulé, évidemment. Nous sommes restées à la maison, à regarder la pluie marteler les fenêtres, pendant que les filles construisaient des cabanes sous la table du salon.

Je me souviens de ce moment précis où tout a basculé. C’était un jeudi soir, le 15 août. Elena était partie à une conférence à Bâle. Les filles étaient couchées. La maison était silencieuse, à l’exception du tic-tac de l’horloge et du léger grincement du radiateur. J’étais assise au piano, un modèle ancien que je restaure pour un collectionneur de Winterthour, et je jouais une phrase de Chopin, lentement, en cherchant la justesse d’un timbre. C’est là qu’elle est apparue, là, dans le reflet de la fenêtre.

S’il y a une chose que je n’explique pas facilement, c’est ce qui s’est passé cette nuit-là. Pas par pudeur, mais parce que les mots sont trop petits pour contenir certaines rencontres. Disons que j’ai senti une présence, un regard, une chaleur qui n’avait rien à voir avec le radiateur. Et j’ai cessé de jouer. La phrase de Chopin est restée suspendue, inachevée, comme une question sans réponse.

Ambiance Kloten

Nous nous sommes écrit. Longtemps. Des messages courts, d’abord, sur des choses qui n’avaient pas d’importance. La météo, le goût du café à 6 heures du matin, la manière dont le tilleul de la cour d’école jaunit à l’automne. Puis les messages se sont étirés, se sont faits plus denses, comme des conversations réelles qui n’oseraient pas être dites à voix haute. Elle habite à Zurich, de l’autre côté de la ville. Elle a une voix basse, un rire rare, et une façon de nommer les choses qui rend le monde moins laid.

Je ne cherche pas à me justifier. Je sais ce que les gens penseraient s’ils lisaient ces lignes : « une femme lesbienne mariée à Kloten qui met tout en péril pour une inconnue ». Je l’ai pensé moi-même, cent fois, en nettoyant les touches d’ivoire, en préparant les cartables, en signant les autorisations de sortie scolaire. Mais il y a une vérité que je découvre, mois après mois : j’ai passé onze ans à être la femme que l’on attendait que je sois, l’épouse stable, la mère attentive, la professionnelle passionnée, celle qui tient la maison comme on tient une partition. Et je ne me suis jamais demandé ce que je voulais, moi. Pas vraiment.

L’Euro Hockey Tour féminin a eu lieu à Kloten en novembre. C’était un événement. La patinoire était pleine, les gradins vibraient, et Shannon Miller, la gardienne américaine, a réussi une première sortie remarquable selon les médias locaux. Nous y sommes allées en famille, les filles portaient des écharpes rouges et blancs, et Elena m’a prise par l’épaule pendant le troisième tiers. Ce geste, si simple, si habituel, m’a paru soudain étranger. Comme un habit trop grand. J’ai souri. J’ai applaudi. J’ai bu un chocolat chaud trop sucré. Et pendant tout ce temps, je pensais à elle, à sa main sur une autre épaule, à la manière dont elle écoute sans interrompre, à ce qu’elle ferait de ce moment.

Je ne sais pas où cela va me mener. C’est la première fois de ma vie que je ne sais pas. Mon métier m’a appris que l’on ne force jamais un instrument. On l’accorde, on le répare, on le respecte. On ne peut pas faire sonner une note juste sur un bois qui n’y est pas prêt. Alors j’attends. Nous nous voyons, parfois, à midi, dans un café près de la gare de Kloten. C’est minuscule, c’est furtif, c’est électrique. Elle commente les vols annulés sur le tableau d’affichage, je tripote l’anse de ma tasse. Et sous la table, nos pieds se touchent à peine.

Ce que je vis n’est pas une révolte. Ce n’est pas une crise de la quarantaine ni un caprice. C’est plutôt un réveil lent, la sensation que ma vie s’est élargie sans que je le demande. Je ne regarde plus ma montre quand je travaille ; je ne compte plus les heures. Chaque message de sa part est une petite braise dans la journée. Et je sais que c’est fragile. Je sais que cela peut brûler tout ce que j’ai construit. Mais je sais aussi que continuer à feindre, à sourire dans les dîners de famille, à dire « ça va » quand quelqu’un demande, serait une autre forme de mensonge.

Kloten a retrouvé son ciel gris, ses vols ponctuels, son calme ordonné. Les orages ne sont plus qu’un souvenir rougeoyant dans les archives des journaux. Mais en moi, quelque chose a changé de saison. Je n’ai pas encore fait le grand saut. Peut-être que je ne le ferai jamais. Peut-être que nous sommes nombreuses, dans cette ville de transit, à être devenues des voyageuses immobiles, le cœur en transit, à aimer deux fois.

Je m’appelle Solène. J’ai 37 ans. Je vis à Kloten. Et pour la première fois de ma vie, je suis en train d’écrire ma propre partition, sans savoir quelle en sera la fin. Le bois, dit-on, se souvient de tout. Moi, je commence à croire que les cœurs aussi.

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