Ce que la fleur cadavre m’a appris sur l’attente
Il y a des matins où l’on se réveille avec une certitude silencieuse, une sorte de pesanteur légère qui ne demande rien, ne promet rien. Ce matin-là, pourtant, quelque chose avait changé. Pas dans le décor, la lumière grise de Gand filtrait toujours à travers les volets, le café coulait dans la même tasse ébréchée, mais dans l’air. J’avais lu, la veille, un article dans la RTBF annonçant un phénomène rare au Jardin botanique de Gand : la floraison de l’Amorphophallus titanum, cette plante géante qui ne s’ouvre que tous les trois à sept ans, dégage une odeur de charogne et attire les foules comme un secret mal gardé. Je ne suis pas une collectionneuse de plantes rares. Je ne cours pas après les événements. Mais ce jour-là, j’ai senti que cette fleur et moi, nous avions quelque chose en commun.
Je m’appelle Camille. J’ai 47 ans. Je suis sculptrice textile, spécialisée dans les installations en fibres naturelles teintes à la main. Je travaille depuis mon atelier dans une ancienne filature du quartier de la Brugse Poort, un espace immense où pendent des rideaux de lin brut et où l’odeur de la cire d’abeille se mêle à celle du café filtre. Mon mariage avec Léna dure depuis dix ans, un mot qui sonne aussi juste qu’un accord bien placé. Nous n’avons pas d’enfants. Ce n’est pas une absence, c’est un choix murmuré un soir d’hiver, quand nous avons compris que notre vie commune serait tissée d’autres urgences : des voyages en train vers des résidences d’artistes, des nuits passées à monter des expositions, des silences partagés devant le canal à la tombée du jour.
Je suis une femme lesbienne mariée à Gand, et cette phrase, je la prononce rarement à voix haute. Pas par pudeur, je n’ai jamais eu honte de qui j’aime, mais parce que les étiquettes, ici, ressemblent à des cailloux dans une poche : on les porte sans y penser jusqu’au moment où on les pose sur une table et qu’on les regarde, surpris de leur poids. Gand n’est pas une ville où l’on se cache. C’est une ville de canaux et de tours, de marches en pierre usées sous les pas des étudiants, de cafés où l’on peut rester trois heures devant un seul verre sans que personne ne vous presse. C’est une ville qui vous offre un cadre, mais c’est à vous d’y mettre le tableau.
Le Jardin botanique de Gand
La première fois que j’ai entendu parler de cette fleur, c’était par hasard, en attendant qu’on me serve un café place Sint-Annaplein. J’écoutais une conversation entre deux vieilles dames, l’une portait un béret violet, l’autre un chien en laisse. « Elle ne fleurit que quelques heures, tu sais, disait la première. Il paraît que l’odeur est si forte qu’on la sent depuis le porche. » J’ai noté mentalement l’information sans vraiment y croire. Les phénomènes naturels, dans ma vie, arrivent rarement quand on les attend. Mais deux jours plus tard, en compulsant mon fil d’actualités, je suis tombée sur le reportage de la RTBF : l’Amorphophallus titanum du Jardin botanique, une plante importée de Sumatra, s’apprêtait à fleurir pour la première fois en cinq ans. Les conservateurs parlaient d’un « événement éphémère », d’une « fenêtre de quelques heures ». Le genre de chose qu’on rate si on cligne des yeux.
Je n’ai pas sauté sur l’occasion. J’ai laissé l’idée infuser. C’est ainsi que je fonctionne : j’attends que les choses viennent à moi, ou plutôt que l’envie devienne si précise qu’elle n’a plus besoin d’être justifiée. Le lendemain, j’ai appelé Léna pour lui dire que je partais tôt du travail. « Je vais voir une fleur », ai-je dit. Elle a ri, un rire confiant, celui de quelqu’un qui connaît mes lubies, et m’a répondu : « Prends ton temps. »
Ce que je n’ai pas dit à Léna, ce jour-là, c’est que cette fleur était devenue une métaphore. Une manière de penser à ce qui ne se commande pas, à ce qui surgit sans prévenir, à ce qui demande d’être présent juste au bon moment. Je ne parle pas de mon mariage, il n’y a rien à réparer, rien à fuir. Je parle d’un désir plus ancien, plus profond, celui de me sentir vivante dans une ville qui pourrait, si je n’y prenais garde, me rendre invisible.
Les fleurs n’ont pas honte d’attendre

L’atelier, ces derniers mois, avait absorbé une grande partie de mon attention. Une commande pour une galerie d’Anvers, une installation qui devait évoquer la texture du temps, des fils de lin teints avec des pigments naturels, suspendus comme des stalactites dans l’espace blanc d’un ancien entrepôt. Je travaillais souvent jusqu’à minuit, les mains rugueuses de cire, les yeux fatigués par la lampe à ultraviolets. Léna venait parfois me rejoindre, un plat de pâtes fumant dans les mains, et nous mangions assises par terre au milieu des écheveaux, sans parler. C’était suffisant. Mais il y avait, dans ces soirées-là, un je-ne-sais-quoi d’attente. Comme si je retenais mon souffle sans savoir pourquoi.
Sophie, une amie qui restaure des poupées anciennes dans un atelier voisin, m’a dit un jour : « Tu n’es pas une femme pressée, Camille. Tu es une femme qui sait attendre la bonne chose. » Sophie connaît la valeur du temps passé. Elle passe des semaines à recoudre les doigts d’une poupée de porcelaine, à reconstituer une mèche de cheveux avec du crin de cheval. Quand elle dit « la bonne chose », elle ne parle pas d’un objet, mais d’un état d’esprit, cette patience active qui n’est ni résignation ni paresse, mais une forme d’écoute.
Sur le chemin du Jardin botanique, j’ai pensé à Sophie. Je lui avais promis de lui apporter une photo de la fleur. Elle ne sort presque plus de son atelier, absorbée par une restauration de poupée du XIXe siècle dont le visage est fendu comme une pomme trop mûre. J’aime son obsession. Elle me rappelle que la beauté, parfois, n’a rien de spectaculaire, elle est juste très précise.
Un café et une montre
Mais je m’égare. Le Jardin botanique de Gand, ce jour-là, ressemblait à une cathédrale de lumière filtrée. La serre tropicale, où l’Amorphophallus se tenait dans son bac, dégageait une chaleur humide qui embuait les lunettes. Il y avait du monde, des familles avec des enfants curieux, des étudiants en biologie, un couple de touristes japonais qui prenaient des notes dans un carnet. L’odeur, comme annoncé, était saisissante : un mélange de viande faisandée et de sucre brûlé, quelque chose d’à la fois répulsif et fascinant. La fleur elle-même, si on peut appeler cela une fleur, ressemblait à une corolle pourpre, veinée de vert, dressée comme un poing serré au-dessus d’une tige épaisse.
Je suis restée longtemps devant elle. Non pas à l’admirer, ce n’est pas une beauté classique, mais à la regarder attendre, elle aussi. Car une fleur qui ne fleurit que quelques heures passe sa vie, pendant des années, à accumuler de l’énergie dans son bulbe, à stocker des nutriments, à se préparer pour un moment qui ne dure presque rien. J’ai trouvé cela bouleversant. Pas l’odeur, pas la rareté : l’effort invisible.
Je me souviens d’avoir sorti mon téléphone pour prendre une photo, puis de l’avoir rengainé. Certaines choses ne se capturent pas. Ce que je voulais, c’était moins une image qu’une sensation, la mémoire de cette chaleur sur ma peau, de ce silence étrange qui régnait autour de la plante, comme si tout le monde retenait son souffle. C’est là, debout devant cette fleur grotesque et sublime, que j’ai eu une révélation simple : je ne voulais plus attendre que les choses arrivent. Je voulais être celle qui crée les occasions, qui regarde le calendrier et dit « maintenant ».
La montre que je ne regarde plus
Il y a des détails dans une vie qui n’ont l’air de rien, mais qui disent tout. Depuis deux ans, je porte une montre que Léna m’a offerte pour nos huit ans de mariage, un modèle fin, en acier brossé, avec un cadran blanc. Je l’aime. Je l’ai portée chaque jour sans y penser, jusqu’à ce que, récemment, je commence à la regarder moins. Pas par oubli. Par choix. Je ne veux plus savoir l’heure qu’il est quand je suis dans l’atelier. Je veux que le temps s’étire, que les minutes deviennent des matières que je puisse travailler, tordre, suspendre.
Cette montre, aujourd’hui, je la porte encore, mais je ne la consulte plus. C’est une contradiction, j’en suis consciente. J’ai une montre que je n’utilise pas, comme j’ai une vie que je ne regarde plus de l’extérieur. Peut-être est-ce cela, vieillir ? Arrêter de compter. Commencer à peser.
Je pense à mon amie Sophie, qui n’a pas de montre du tout. Elle dit que les poupées n’ont pas besoin de savoir l’heure, qu’elles habitent un temps circulaire, celui des répétitions et des réparations. Je la taquine parfois : « Mais comment sais-tu quand il est l’heure de manger ? » Elle rit et répond : « Mon estomac, lui, n’a pas besoin de cadran. »
La vitrine de Wibra
En sortant du Jardin, j’ai traversé le centre-ville. Il faisait frais, une bruine légère descendait sur les toits pentus. Je suis passée devant une vitrine flambant neuve, celle d’un magasin Wibra, récemment ouvert sur un emplacement de prestige, un de ces grands magasins discount qui vendent de tout, des chaussettes aux poêles, et qui attirent les familles en quête de bonnes affaires. Selon la RTBF, Wibra vise 150 magasins en Belgique. Une nouvelle qui m’a fait sourire, parce qu’elle raconte autre chose que la plante rare : le quotidien, la consommation, la vie ordinaire.
C’est là, devant cette vitrine, que j’ai eu une pensée fugace, presque honteuse. « J’aurais pu ne pas aller voir cette fleur, me suis-je dit. J’aurais pu passer l’après-midi ici, à acheter des torchons à prix cassé, et personne n’aurait su la différence. » Cette pensée ne dure qu’une seconde, mais elle est réelle. La vie est faite de ces bifurcations minuscules, un pas à gauche, un pas à droite, et tout change. J’ai choisi la fleur. Je choisis encore la fleur.
Je ne sais pas pourquoi ce détail me semble important. Peut-être parce que Gand est une ville de contrastes : la beauté éphémère d’une plante rare et la banalité rassurante d’un magasin discount coexistent à deux coins de rue. On peut passer de l’un à l’autre en cinq minutes à pied. J’aime cette idée. J’aime l’idée que la vie n’est pas un choix entre le sublime et le quotidien, mais leur superposition, un empilement de couches, comme les fils que je tisse.
Retour à l’atelier

Le soir tombait quand je suis rentrée. Léna préparait une soupe dans la cuisine, sa silhouette découpée contre la fenêtre qui donne sur la cour. Je me suis assise sans rien dire, et elle m’a tendu un bol chaud. « Alors, cette fleur ? » a-t-elle demandé. J’ai cherché les mots. Ce n’était pas une question de description : je pouvais parler de la taille, de l’odeur, de la couleur. Mais ce n’était pas cela qu’elle me demandait. Elle me demandait ce que j’avais ressenti.
J’ai répondu : « Je crois que j’ai compris pourquoi j’attends. »
Elle n’a pas demandé de précisions. Elle sait, Léna. Elle sait que mon travail est une forme d’attente, celle du séchage des teintures, celle du temps de pose des fils, celle de l’idée qui vient quand on cesse de la chercher. Elle sait aussi que mon désir d’autre chose n’est pas une menace, mais une extension. Que je suis une femme lesbienne mariée à Gand, oui, mais que cela ne dit pas tout. Cela ne dit pas ce que je choisis d’être dans les interstices du quotidien.
L’attente comme luxe
Il y a des semaines où je ne ressens rien de particulier. Où les gestes s’enchaînent, où le travail mange les heures, où la conversation avec Léna se résume à des fragments. Ces semaines-là, je ne suis pas malheureuse. Je suis simplement, comment dire ?, en veille. Je fonctionne, je produis, je vis. Mais l’attente, cette attention flottante, cette disponibilité à l’inattendu, elle, disparaît. Elle revient par bouffées : un dimanche matin, dans l’odeur du pain grillé, en découvrant une nouvelle exposition au SMAK, en croisant le regard d’une inconnue dans un café du Patershol.
Alors, j’ai pris une décision. Celle de cultiver l’attente comme un luxe, pas comme une contrainte. Je me suis inscrite à un cours de taille de pierre, un artisanat lent, précis, qui n’a rien à voir avec mes fils. J’ai acheté un cahier où je note les choses que je veux faire « un jour » : voir une aurore boréale, apprendre à faire du pain au levain, descendre la Lys en kayak. Certaines ne se réaliseront jamais. D’autres oui. Ce qui compte, c’est le geste de les écrire, de les garder en réserve, de pouvoir y puiser quand la routine assèche l’air.
La fleur du Jardin botanique est fanée, maintenant. La RTBF a publié un article disant qu’elle ne refleurira pas avant plusieurs années. Je n’irai sans doute pas la revoir, ce n’est pas le genre de chose qu’on répète. Mais je garde d’elle cette leçon : l’urgence n’est pas dans la durée, mais dans la densité. Une heure vaut des années, si on sait y mettre tout soi-même.
Je n’ai pas besoin d’un événement pour me sentir vivante. J’ai besoin de savoir qu’à tout moment, quelque chose peut arriver. Une odeur, une rencontre, une lumière. Et que je serai là, les mains ouvertes, prête à ne pas le rater.
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