Les sentiers du désir : une Bâloise entre Rhin et parfums

6h42, Le bruit du grille-pain

Le grille-pain claque d’un coup sec dans la cuisine silencieuse. Elle pose deux tranches de pain complet sur une assiette blanche, un geste qu’elle répète chaque matin depuis huit ans. La cafetière italienne gargouille sur la cuisinière, et l’odeur du café mêlée à celle du pain grillé remplit la pièce. Dans la chambre au bout du couloir, Lara dort encore, ses cheveux sombres étalés sur l’oreiller, une image familière que Maud connaît par cœur, comme la carte postale du Bâle voilé de brume qu’elle a punaisée au-dessus du plan de travail.

Elle ouvre la fenêtre, laissant entrer l’air frais de ce matin d’août. La rue est calme ; seuls les vélos passent en glissant sur le pavé humide. Dans la cour intérieure, un voisin sort son chien. Rien d’extraordinaire. Mais ce matin, quelque chose tremble au bord de sa conscience, comme un fil tendu. Maud ne l’attrape pas tout de suite. Elle sirote son café, regarde son téléphone éteint posé sur la table, puis détourne les yeux.

10h15, Un appel de l’école

Elle travaille depuis le salon aujourd’hui. Son atelier de parfumerie, un ancien local commercial près de la gare de Bâle, est en travaux pour la troisième fois en deux ans. Le plafond fuyait, puis il a fallu changer les néons, maintenant c’est la ventilation qui réclame une mise aux normes. Elle attend le devis. En attendant, elle compose des fragments olfactifs sur un logiciel de modélisation moléculaire, tentant d’assembler une note de tête autour du pétale de rose bulgare et du cédrat de Sicile. Son métier, celui de créatrice de parfums indépendante, est un artisanat discret. Ses clients sont des petites maisons de luxe discrètes, des hôtels de charme, parfois des particuliers qui veulent une fragrance sur mesure pour un mariage ou un anniversaire.

Son téléphone vibre. C’est l’école de Yanis. Son fils de cinq ans a oublié son goûter, pourrait-on l’apporter avant la récréation de 11h30 ? Elle soupire, enfile une veste légère, attrape le sac de petites pommes bio et la briquette de lait. En chemin, elle croise la fontaine de la Muespacherplatz ; l’eau ruisselle sur les pierres grises. Elle pense un instant à sa mère, qui lui racontait que, petite, elle croyait entendre les parfums dans le bruit de l’eau. Étrange souvenir d’enfance qui lui revient sans raison. Elle sourit.

À l’école, Yanis l’embrasse vite, les doigts collés de peinture. “Maman, pourquoi tu sens toujours l’orange ?” demande-t-il. Elle rit : “C’est mon travail.” Il s’en va, déjà absorbé par une bagarre de billes.

12h34, La pause déjeuner au bord du Rhin

Elle s’accorde une demi-heure au bord du Rhin, sur les escaliers en bois de la rive droite. Le courant est fort aujourd’hui, vert sombre, presque noir. Des nageurs descendent le fil de l’eau dans leurs sacs étanches Winnie l’Ourson, une tradition bâloise qu’elle trouve à la fois charmante et un peu folle. Elle-même n’a jamais nagé dans le Rhin. Une fois, à vingt-cinq ans, elle avait promis à une amie de sauter, mais elle avait reculé, effrayée par la vitesse. Comme elle regrette encore cette petite lâcheté. Un “j’aurais pas dû” furtif qui lui traverse l’esprit chaque fois qu’elle voit des corps flotter, insouciants.

Elle ouvre son carnet de notes et griffonne quelques mots sur un accord boisé qui lui trotte dans la tête depuis trois jours. Une fragrance qu’elle imagine pour un client improbable : un collectionneur d’odeurs d’après-pluie. Le menthol de l’herbe mouillée, l’iode des trottoirs chauds, une pointe de goudron. Elle aime ces défis étranges.

Ambiance Bâle

Le téléphone, toujours sur silencieux, repose dans la poche de sa veste. Elle n’a pas vérifié les messages depuis hier soir.

15h07, L’odeur du laboratoire

L’atelier sent l’alcool à 96 degrés, la benjoin et la sueur des machines. Maud porte des gants en nitrile blancs. Elle pipette une microgoutte d’extrait de vanille sauvage de Madagascar, qu’elle associe à un aldéhyde gras C12, la note qui donne au parfum cette sensation de peau chaude et de linge propre. Elle renifle, note, recommence. Ce processus de métamorphose, elle le connaît par cœur. Il lui procure une sensation de puissance tranquille.

Pourtant, cet après-midi, ses gestes sont légèrement plus lents. Une distraction qui vient d’ailleurs. Elle repense à la phrase de Yanis ce matin : “Pourquoi tu sens toujours l’orange ?” et une image lui revient : une soirée d’avril, une terrasse à Kleinbasel, l’odeur de la chartreuse et de la pluie. Un rire. Un regard. Elle chasse l’image en se concentrant sur la pipette.

Le courrier électronique qu’elle attend n’est pas encore arrivé. Elle le sait, mais elle vérifie quand même. Rien.

En sortant de l’atelier, elle croise un voisin artisan, un vitrier qui s’appelle Daniel. Il lui demande si les travaux avancent. Elle hausse les épaules. Il évoque le match de foot de dimanche : selon Ouest-France, Courtételle accueillera le FC Bâle au premier tour de la Coupe de Suisse, une information qu’il a lue ce matin dans son journal, et qui le fait sourire car il est originaire du Jura. Maud écoute poliment, mais son esprit est ailleurs.

18h20, Le match de foot

Le salon est baigné d’une lumière orangée, celle du crépuscule d’été. Yanis est chez une petite copine pour le goûter. Lara est rentrée plus tôt que prévu, fatiguée de sa journée d’architecte paysagiste, elle travaille sur un projet de jardin public près de la cathédrale de Bâle, et le chantier accumule les retards. Maud prépare un risotto aux asperges, en remuant lentement, tandis que Lara s’affale dans le canapé, un verre de vin blanc à la main.

— “Tu as eu une bonne journée ?” demande Lara, les yeux mi-clos.

— “Oui. J’ai avancé sur le boisé. Et toi ?”

Ambiance Bâle

— “Les platanes. Ils veulent les couper, les riverains protestent, la mairie tergiverse…”

Elles parlent. Le dîner se déroule, tranquille, comme cent autres soirs. Yanis revient, il raconte sa bagarre de billes, ses pâtes au ketchup. La vie est là, pleine, dense, rassurante. Maud regarde Lara qui essuie la bouche de leur fils avec un torchon, et elle sent monter en elle une vague d’affection nette, sans ombre. Rien ne manque.

Pourtant, une fois Yanis couché et Lara dans la salle de bain, elle ouvre son téléphone. Un message d’une heure plus tôt. Trois mots seulement. Elle lit, pose le téléphone, le reprend, le repose. Son cœur bat plus fort, mais son visage reste impassible.

Elle va à la fenêtre. La nuit est tombée. Les toits de Bâle s’illuminent en pointillés, les clochers de la cathédrale dessinent des ombres dentelées. Elle pense à la vitesse du Rhin, à ce saut qu’elle n’a pas fait à vingt-cinq ans, à toutes ces petites vies qu’on aurait pu vivre. Elle n’a ni regret, ni culpabilité. Juste une conscience aiguë du présent, un désir clair comme une note d’agrumes au milieu d’un accord boisé.

22h41, L’écran bleu

Elle est dans le bureau, assise devant son ordinateur portable. Le ventilateur ronronne doucement. Maud a ouvert un dossier de travail, un tableau de correspondances olfactives qu’elle doit terminer pour une cliente japonaise. Mais ses doigts restent immobiles sur le clavier.

Le téléphone est posé à côté, écran éteint. Elle n’a pas répondu au message.

Dehors, un tramway grince au loin. La lune est presque pleine, sa lumière blanche traverse les persiennes et dessine des raies sur le plancher. Elle peut sentir sur sa peau le mélange des huiles essentielles de l’atelier, le santal, l’iris, une pointe de poivre de Sichuan. C’est son propre parfum, celui qu’elle porte encore après des heures de travail.

Elle fixe l’écran bleu du téléphone éteint. Et elle se souvient de la sensation d’attendre un message, il y a des années, avant Lara, avant Yanis, avant que tout ne soit construit. Cette attente-là, suspendue, qui donne à chaque seconde une densité singulière, comme le moment qui précède l’éclosion d’un parfum dans l’air. Le blanc entre deux notes.

Ce désir qu’elle n’a pas à justifier, qu’elle ne justifie pas. Cette envie d’un autre mouvement, d’une autre vibration, sans que cela ne remette en question ce qu’elle a construit de ses mains. Elle est une femme lesbienne mariée à Bâle, mère d’un garçon de cinq ans, créatrice de parfums. Et ce soir, elle est aussi celle qui choisit de ne pas répondre tout de suite. Pas par hésitation, mais par volupté. Pour laisser le désir infuser, comme une essence qui a besoin de temps pour se révéler.

Elle ferme l’ordinateur, éteint la lampe. Dans l’obscurité, elle reste un long moment à écouter sa propre respiration. Demain, elle répondra. Ou peut-être pas. L’important n’est pas la réponse, mais ce frémissement, cette possibilité, cette promesse qu’elle s’accorde à elle-même. Un luxe. Une respiration. Rien de plus. Rien de moins.

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