Orages annulés, désirs maintenus : un amant sous les nuages de Gatineau

Le silence avant la pluie

Il est dix-sept heures trente et Laurent ne regarde pas la fenêtre. Il connaît pourtant la météo par cœur, comme tous les habitants de l’Outaouais depuis vingt-quatre heures. La nouvelle est tombée en début d’après-midi, et les notifications sur son téléphone n’ont cessé de vibrer. Selon Radio-Canada, les célébrations de la Fête du Canada prévues à Ottawa et Gatineau ont été brutalement annulées en raison des orages violents qui balaient la région. Les parcs sont vides, les scènes démontées, les feux d’artifice remisés. Une année de silence pour la fête nationale.

Mais Laurent, lui, n’a jamais eu besoin de feux d’artifice.

Ambiance Gatineau

Il pose son café sur le rebord de la fenêtre, un geste qu’il a répété des centaines de fois dans cet appartement qu’il loue depuis trois ans, trois ans et quatre mois, pour être précis. Un deux-pièces près du boulevard de la Gappe, choisi pour son anonymat. Pas de voisins curieux, pas de concierge bavard. Juste un interphone qui sonne rarement et une vue sur un stationnement que personne ne regarde. Il a cessé de se demander si c’est triste ou pratique. C’est les deux, et ça lui convient.

Dehors, le ciel est d’un gris si dense qu’on pourrait croire que le jour s’est arrêté à quatre heures. Laurent se souvient d’un été de son enfance, à Saint-Jérôme, où il avait passé des heures à regarder l’orage arriver depuis la galerie de sa grand-mère. Il aimait l’odeur de l’asphalte mouillé avant même que la pluie ne tombe. À l’époque, il croyait que tout était une question d’attente. Que la vie se résumait à ces secondes électriques entre le tonnerre et la goutte. Il ne savait pas encore qu’il y passerait des années.

Trois adresses que personne ne connaît

Laurent est géomaticien spécialisé en cartographie des zones inondables. Un métier qu’il explique toujours en deux temps : d’abord, un silence poli de son interlocuteur, puis une question sur la météo. “Ah, donc vous prévoyez les crues ?” En réalité, il modélise des scénarios hydrologiques à partir de données topographiques, de relevés historiques et d’images satellite. Il travaille pour une agence gouvernementale, dans un bureau sans fenêtre qu’il a fallu réaménager après une inondation, l’ironie ne lui a pas échappé. Il passe ses journées à traquer les failles des digues, à anticiper les débordements. À empêcher que l’eau ne prenne les gens par surprise.

Et pourtant, il garde son secret mieux que ses cartes.

Être un amant à Gatineau, il l’a appris, c’est d’abord être un expert du territoire. Connaître les parkings discrets, les sentiers peu fréquentés, les cafés où personne ne pose de questions. Depuis deux ans, il est en couple avec Valérie, la mère de ses deux enfants, un garçon de neuf ans, une fille de six. Depuis treize ans, il est son mari, celui qui remplit le lave-vaisselle, qui assiste aux réunions de parents, qui range les jouets dans le salon. Il est tout cela, et il est aussi autre chose. L’un n’a pas tué l’autre.

Son amant s’appelle Gabriel, enfin, Laurent est l’amant, mais la logique des mots s’embrouille quand on y pense. Gabriel est un professeur de musique à l’école de son fils. Rencontré lors d’un spectacle de fin d’année, dans une salle trop chauffée, entre deux morceaux de flûte. Ils ont parlé de la manière dont les notes tiennent dans le silence, de la respiration avant le premier geste. Laurent savait déjà, à cet instant, que quelque chose commençait. Il a mis trois mois à céder. Il n’a pas regretté une seconde.

Ce qu’il aime, ce n’est pas la transgression. C’est l’attention sans condition. Avec Gabriel, il n’est pas le père, pas le collègue, pas l’homme qui répare le robinet. Il est simplement celui qu’on attend, celui pour qui on prépare du thé, celui dont on connaît l’odeur avant même qu’il entre. La discrétion, pour Laurent, n’est pas une stratégie. C’est une preuve de respect. Il ne parle jamais de Valérie à Gabriel, jamais de ses enfants. Il n’a pas besoin de fuir sa vie pour en vouloir une autre. Il a juste besoin, parfois, d’être regardé comme si le monde n’existait pas.

Ce que le portable ne dit pas

Les orages violents qui secouent l’Outaouais, ce 1er juillet, ont un avantage : personne ne s’étonne qu’on reste chez soi. Les rues sont désertes, les ponts presque vides. Hydro-Québec est à pied d’œuvre dans la Vallée-de-la-Gatineau, selon les communiqués, mais le secteur de Laurent n’a pas perdu le courant. Il a même gardé son téléphone allumé. Il ne l’éteint jamais, d’ailleurs. Ce serait trop risqué.

Il y a une vérité que les gens ignorent sur la discrétion des amants : ce n’est pas le mensonge qui est fatiguant. C’est la mémoire. Il faut se souvenir de tout ce qui n’a pas été dit, de tout ce qui pourrait être découvert. Laurent excelle dans cet exercice, comme un cartographe qui coderait ses cartes en langage secret. Une chanson qu’il ne siffle pas, un parfum qu’il ne porte pas, un prénom qu’il ne prononce pas dans son sommeil. Il a regardé un documentaire sur les agents doubles, une fois, et s’est reconnu dans cette vigilance de chaque instant.

Pourtant, ce qu’il vit avec Gabriel n’a rien d’une guerre. C’est un territoire à part, une île où les règles ne sont pas les mêmes. Laurent se souvient d’une conversation entendue à la radio, un extrait d’une conférence sur la physique quantique, où le chercheur disait qu’une particule peut exister à deux endroits en même temps. Il avait trouvé cela absurde. Maintenant, il sait que c’est la seule chose vraie. Il est ici, dans son appartement, à regarder la pluie tambouriner sur le toit. Et il est ailleurs, dans un espace que personne ne cartographie, où un autre homme l’attend.

Gabriel lui a offert un livre, une fois. L’Étranger, de Camus. “Pour le premier chapitre”, avait-il dit en riant. Laurent n’a jamais su s’il s’agissait d’une blague. Il l’a lu trois fois, ce chapitre, en essayant de comprendre ce que l’autre voulait lui dire. Il en a conclu que l’absurde, parfois, est une forme de liberté. Il peut être amant sans cesser d’être père. Il peut aimer sans détruire. Il peut mentir sans trahir.

Il a aussi une opinion étrange sur les chiens, qu’il trouve infâmes, surtout les petits, ceux qui aboient sans raison. Sa femme a toujours voulu un labrador. Il a toujours refusé. “Trop de poils, trop d’odeur.” La vraie raison, qu’il ne s’est jamais avouée, c’est qu’il déteste l’idée qu’on l’attende à la porte, la queue qui remue, les yeux humides. Il n’a jamais su être celui qu’on espère. Sauf quand c’est l’inverse. Sauf quand il attend, lui.

Le temps des bilans

La pluie redouble. Les nouvelles annoncent des records de précipitations en Outaouais : des sous-sols inondés, des routes coupées, des célébrations sacrifiées. Laurent pense à son fils, qui voulait voir les feux d’artifice, et à sa fille, qui s’en fichait, qui voulait juste manger du cotton candy. Il leur a promis qu’il les emmènerait la semaine prochaine, dans un parc, tirer des cierges magiques. Une promesse ordinaire. Une promesse qu’il tiendra.

Il ne va pas voir Gabriel ce soir. Il ne l’a pas prévu. Ce n’est pas un jour pour les rendez-vous volés. Les enfants sont à la maison, Valérie prépare un sourire fatigué, et l’orage est une excuse parfaite pour rester en famille. Laurent n’est pas un homme qui cherche des échappatoires. Il a besoin des deux, de sa famille et de son secret, comme certains ont besoin de l’eau et du sel. L’un sans l’autre, ce serait fade.

Peut-être que les gens qui jugent ne comprennent pas que l’amour n’est pas une question de quantité. On peut aimer profondément Valérie, aimer ses enfants, aimer la vie qu’on a construite, et pourtant avoir besoin d’un regard qui vous voit autrement. Ce n’est pas une trahison. C’est une respiration. Laurent ne cherche pas à combler un vide. Il cherche à exister pleinement, sans que cela efface le reste.

Il finit son café, pose la tasse dans l’évier. Les gouttières chantent leur mélodie monotone. Demain, peut-être, il enverra un message à Gabriel. Un code convenu, un horaire libéré, une porte qui s’ouvre. Mais ce soir, il est là, dans son appartement vide, le téléphone éteint, à écouter l’orage passer. Il n’a pas peur du silence. Il sait qu’il y a quelqu’un, quelque part, qui pense à lui en ce moment. C’est la seule certitude qu’il garde.

Le parfum de Gabriel est resté dans le coussin du canapé, celui qu’il ne lave jamais. Laurent s’assoit, ferme les yeux, et laisse l’odeur l’emporter. L’orage gronde. Les enfants l’attendent à la maison. Il est l’heure d’y retourner.

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