Le goût des lendemains qui n’existent pas encore
Je devrais être en train de vérifier l’étanchéité des joints de la fenêtre de la salle de bain. C’est le genre de tâche que je repousse depuis trois semaines, et qui me tend les bras chaque fois que je passe devant le tube de mastic posé sur le bord du comptoir. Mais ce matin, je regarde la pluie marteler les vitres de la maison que nous partageons depuis huit ans, à Terrebonne, et je pense à autre chose.
J’ai cinquante ans, un métier improbable qui occupe mes journées entre les archives municipales et les ateliers d’artisans, et une vie qui ressemble à celle de beaucoup de femmes de mon âge. J’ai une épouse, Isabelle, dont le rire sincère me fait encore battre le cœur dans les bons jours, et une routine douillette qui sent le café filtre et le linge propre. Nous avons un fils, un grand garçon de quatorze ans qui passe ses heures à négocier des extensions de temps d’écran avec la patience d’un diplomate. Tout est bien. Tout est en ordre. Tout est prévisible.
Et c’est précisément cette prévisibilité qui m’a poussée, un soir de novembre, à glisser mon doigt sur un site que je n’aurais jamais dû ouvrir.
Je ne vais pas vous raconter comment j’en suis arrivée là. Les raisons sont trop simples, trop humaines, trop banales pour être intéressantes. L’ennui n’est pas une excuse, l’habitude n’est pas un coupable, et la tendresse n’est pas une victime. Ce que je peux vous dire, en revanche, c’est ce qui s’est passé après. L’attente. Le manque. Ce vide délicieux qui s’est installé là où il n’y avait plus que du plein.
L’espace d’un instant, j’ai eu l’impression de redécouvrir le goût des choses. Le goût du café du matin, par exemple. Il était plus amer, plus profond, comme si je le buvais pour la première fois depuis vingt ans. Le goût de la pluie sur ma langue quand je promène le chien dans le parc nature du Boisé, ce tout nouveau parc qui a ouvert ses portes à Terrebonne et dont tout le monde parle. J’y suis allée un dimanche, sous prétexte de prendre l’air, mais en réalité pour m’imprégner des odeurs de terre mouillée et de feuilles mortes, comme si cette fraîcheur pouvait me laver de mes pensées.
Elles ne sont pas parties. Elles se sont intensifiées.
Je l’ai rencontrée par un après-midi gris, au coin d’une rue que je ne fréquentais jamais, dans un café où j’avais pris l’habitude de m’arrêter pour écrire. Elle s’appelle Laurence, elle travaille dans le milieu de la santé, elle a cette façon de pencher la tête quand elle écoute qui me donne envie de tout confier. Nous avons parlé de tout et de rien. Des Jeux du Québec, qui approchent et qui animent la région, de la qualité de l’air, qui s’est dégradée ces dernières semaines, de ce fabricant de Terrebonne qui a décroché un contrat de cinq millions en pleine guerre tarifaire. Nous avons parlé de tout, sauf de l’essentiel. Sauf de nous.
Et puis nous nous sommes quittées. Elle a posé sa main sur mon avant-bras, juste une seconde, une caresse légère à travers le tissu de ma chemise. Je n’ai pas bougé. J’ai respiré. J’ai senti l’odeur de son parfum, un mélange de bergamote et de bois de cèdre, qui est restée sur ma peau pendant des heures. Ce soir-là, en rentrant chez moi, j’ai pris une douche brûlante. Inutile. Le parfum était encore là le lendemain matin.

C’est drôle comme un simple contact, un frôlement à peine perceptible, peut réveiller une cartographie entière de sensations endormies. Je me suis surprise à chercher des prétextes pour retourner dans ce quartier, pour m’asseoir à cette même table, pour commander le même chocolat chaud, celui qui goûtait la vanille et l’interdit. Je n’y suis pas retournée. Je me suis contentée de cette mémoire gustative, de ce souvenir de chaleur qui remontait le long de ma gorge.
L’attente est devenue mon jardin secret. Pas les messages échangés tard le soir, pas les regards en biais, non. L’attente pure, brute, dans l’intervalle des rendez-vous. Ces jours qui s’étirent entre le mercredi où nous nous sommes vues et le jeudi où nous devions nous retrouver. Ces heures où je fais semblant d’être quelqu’un d’autre, une femme lesbienne mariée à Terrebonne qui n’a rien de spécial à cacher, mais qui cache tout.
Il y a bien sûr des moments où la réalité me rattrape. Hier, le courrier a livré un colis pour notre fils, une pièce de robotique qui traînait depuis des semaines dans sa liste de souhaits. Isabelle était à la cuisine, elle préparait une soupe que je ne connaissais pas, avec du fenouil et des patates douces. Elle m’a demandé comment s’était passée ma journée. J’ai répondu : « Bien. Et toi ? » Une conversation de couple, normale, presque tendre. Pendant qu’elle parlait, je fixais la peau de ses poignets, cette peau que je connais par cœur, et je pensais à autre chose. Je pensais à un goût, à une odeur, à une promesse.
Selon une récente étude sur les dynamiques relationnelles, environ quarante pour cent des personnes en couple admettent avoir vécu des moments où l’attirance pour une autre personne les a fait douter de leur engagement. Je ne sais pas si ces chiffres sont exacts. Je sais seulement qu’ils décrivent parfaitement cet état de suspension, cette apesanteur morale dans laquelle je flotte depuis plusieurs semaines.
La pluie continue de tomber sur Terrebonne. Les gouttes glissent le long des carreaux, à l’endroit précis où je devrais appliquer le mastic. Demain, j’ai rendez-vous. Pas chez le médecin, pas à l’école. Un rendez-vous dans un appartement que je ne connais pas encore, avec une serrure qui cliquera derrière moi. Je ne suis pas sûre de vouloir décrire ce qui se passera, parce que ce n’est pas dans le geste qu’il faut chercher le sens, mais dans les heures qui précèdent. L’anticipation.
Je sais déjà l’odeur que je vais respirer demain, c’est celle qui me reste sur les doigts depuis mardi. Je sais déjà le bruit que fait la portière d’une voiture qui se ferme, dans une rue déserte, un soir d’automne. Je sais déjà le poids d’une phrase suspendue entre deux gorgées de thé.
Je ne sais pas encore si je vais la franchir, cette porte. C’est peut-être ça, le plus excitant. Cette possibilité infinie, cette liberté offerte par le doute.
Ce que je sais, c’est que le mastic attendra encore. Il y a des fuites plus urgentes à colmater. Des fissures plus profondes qui demandent toute mon attention.
Terrebonne a ses nouvelles, ses héros, ses défis. Ses fabricants qui s’adaptent, ses policiers qui accompagneront bientôt la délégation de la 63e Finale des Jeux du Québec, ses nouveaux parcs naturels qui offrent enfin un écrin de verdure. Ma nouvelle, à moi, elle n’apparaîtra pas dans les journaux. Elle sent la bergamote et le bois de cèdre, et elle a le goût des lendemains qui n’existent pas encore.
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