Le goût des lendemains qui n’existent pas encore

Elle n’a pas choisi Liévin. Elle a choisi une maison avec un jardin, deux vélos accrochés au garage, et une rue où tout le monde se dit bonjour. Le reste a suivi, comme une évidence.

Céline a quarante et un ans. Elle est mariée à Sophie depuis neuf ans. Elles ont une fille, Jeanne, huit ans, qui apprend le piano sur un instrument que Céline a elle-même restauré. Et ce matin d’août, pendant que la ville se réveillait sous un ciel couleur craie, elle a fait un choix qu’elle n’a raconté à personne.

Pour comprendre, il faut remonter à mercredi dernier.

La météo annonçait des orages sur le Pas-de-Calais. Selon les prévisions de La Voix du Nord pour le mercredi 19 août 2026, l’après-midi devait être lourd, électrique, avec des éclaircies brèves avant la pluie. Céline avait souri en lisant l’article. C’était exactement comme elle se sentait : couverte, oppressante, prête à éclater.

Ambiance Liévin

Elle travaille comme thermoformeuse de précision pour instruments scientifiques à Lens, à vingt minutes de route. Un métier technique, exigeant, que personne ne comprend vraiment quand elle l’explique. Elle crée des pièces en plastique et en polymère sur mesure, des protections pour microscopes électroniques, des boîtiers pour spectromètres, des chambres d’analyse pour laboratoires de recherche. C’est minutieux, presque médical. Elle aime la précision des gestes, la chaleur des moules, ce moment où le matériau refroidit et prend sa forme définitive. C’est un peu comme une promesse.

Sophie, elle, travaille à la poste de Liévin, au guichet, près de la place Jean Jaurès. Elle connaît tout le monde, les vieux qui viennent pour leur mandat, les jeunes qui commandent des colis. C’est elle qui a voulu la maison avec le jardin. C’est elle qui a planté les hortensias, qui ne fleurissent jamais vraiment, parce que la terre est trop calcaire. Céline lui en parle gentiment, elle dit que c’est “la vie qui est comme ça”. Sophie rit. C’est leur petite phrase, à elles, celle qu’elles répètent depuis onze ans qu’elles se connaissent, et dont personne ne connaît l’origine, pas même Céline. Un jour, elle a dit ça à propos d’un gâteau raté. Depuis, c’est resté.

Mais depuis quelques semaines, Céline ne rit plus autant.

L’actualité locale n’aide pas. Le Pas-de-Calais est tendu. À Liévin même, le nouveau maire RN a supprimé la cérémonie du 1er-Mai, une décision qui a fait du bruit dans la région et au-delà. On en parle encore à la boulangerie, dans la file, entre deux commandes. Céline n’est pas politique, pas vraiment. Elle écoute, elle hoche la tête. Mais quelque chose dans cette suppression, ce geste qui efface un rendez-vous collectif, une tradition, un moment où les gens se regardent un peu plus longtemps que d’habitude, l’a touchée plus qu’elle ne l’aurait cru. Elle a pensé aux rendez-vous qu’on efface, aux choses qu’on ne fait plus, aux jours qui passent sans que rien ne change.

Jeanne est partie en colonie pour deux semaines, dans les Ardennes. La maison est calme. Sophie fait des heures supplémentaires à la poste, parce que août, c’est la rentrée scolaire qui se prépare, les fournitures, les dossiers. Elles se croisent le soir, épuisées. Elles mangent une salade devant la télé, parfois sans même la regarder. Le silence s’installe entre elles, pas méchant, juste présent. Et Céline se sent comme une pièce thermoformée : mise en forme, figée, utile. Mais la chaleur du moule, elle, s’est refroidie.

Ce mardi matin, elle a lu les prévisions météo du 18 août dans La Voix du Nord. Du vent, encore. Un été pourri, disaient les commentaires. Elle a refermé le journal et elle a pris sa voiture.

Elle a roulé sans direction. Elle est passée devant le Centre Nelson Mandela, devant le stade, devant la salle où Jeanne fait son handball le samedi. Puis elle est sortie de Liévin, vers les corons, les terrils, ces montagnes noires qui font la fierté du bassin minier. Elle s’est garée en haut d’un crassier, là où on voit tout : Liévin, Lens, les éoliennes au loin. Et elle a ôté son alliance.

Elle l’a regardée briller dans la lumière grise. Elle ne voulait pas la jeter. Juste la tenir. La sentir. Se souvenir qu’elle avait le choix.

C’était ce qu’elle voulait. Pas une rupture. Pas un drame. Une respiration.

Elle a rangé la bague dans sa poche et elle a appelé Marion.

Marion est une femme qu’elle a rencontrée il y a quatre mois, lors d’un salon scientifique à Lille. Thermolaquage, polymères, technique. Elles ont parlé de travail, puis de tout le reste. Marion est traductrice, elle vit à Arras. Elle est libre. Elle a les yeux rieurs et elle conduit une vieille 4L verte qu’elle entretient elle-même. Céline aime cette idée : une femme qui répare les choses anciennes, qui les garde en vie. C’est peut-être pour ça qu’elle a répondu à son message, un soir d’ennui, une question sur une conférence, puis des textos plus longs, plus chauds, puis ce rendez-vous à Arras, puis ce deuxième, puis ce café sur la Grand-Place, où elles ont parlé pendant trois heures sans voir passer le temps.

Marion n’a rien demandé. Elle a juste dit : « Quand tu veux, je suis là. »

Céline est rentrée chez elle vers midi. Sophie était partie, un mot sur la table : « Pâtes dans le frigo. À ce soir. » Céline a mangé les pâtes, froides, debout, face au frigo ouvert. Elle a regardé la lumière du frigo, cette lumière blanche et banale. Elle a pensé à Sophie, à sa façon de ranger les yaourts par date, à son sourire le matin quand elle dort encore à moitié. Et elle a pensé à Marion, à sa main sur la sienne, à cette phrase qu’elle lui a glissée la dernière fois : « On n’a qu’une vie. Certaines personnes la passent à regarder les autres la vivre. »

Ce soir, Céline a dit à Sophie qu’elle partait deux jours à Lille, pour un séminaire technique. C’est faux. Sophie a hoché la tête, elle a demandé si elle avait besoin de préparer un sac. Céline a dit non. Elle a pris un sac, un petit, un bleu. Elle y a mis une chemise propre, un livre de Maylis de Kerangal, son carnet de croquis, un tube de rouge à lèvres qu’elle n’ouvre jamais. Et elle a laissé son alliance sur la table de la cuisine, posée près du sucrier.

Sophie la trouvera demain matin. Elle comprendra, ou pas. Céline ne sait pas encore ce qu’elle veut qu’elle comprenne. Elle sait juste qu’elle veut être regardée, vraiment. Pas comme une épouse, pas comme une mère, pas comme une collègue. Comme une femme qui choisit, chaque jour, de rester ou de partir. Et ce soir, elle choisit de partir.

Elle prend la voiture, la route qui file vers Arras. Les champs de blé, les villages, les clochers. Elle met une chanson qu’elle écoutait à vingt ans, une vieille chanson de Brigitte Fontaine, un truc qu’elle n’a pas écouté depuis des années. Elle chante faux, elle rit. Ses mains glissent sur le volant, et la peau de ses doigts, là où l’alliance brillait, est nue. Elle a un peu froid.

Marion la rejoint en fin de journée. Elles se retrouvent devant la gare, la 4L verte garée en double file. Elles ne se disent rien d’important. Juste : « Tu es là. » Et : « Oui. »

Elles marchent dans les rues pavées d’Arras. Elles s’arrêtent devant la place des Héros. Elle ne se tiennent pas la main, pas encore. Mais elles se frôlent, parfois, l’épaule, le coude. Et chaque contact est une décharge.

Elles montent dans un appartement qu’une amie de Marion prête, un studio sous les toits, avec une petite lucarne qui donne sur les toits de la ville. Céline pose son sac sur la chaise en bois. Marion met de l’eau à chauffer, pour un thé. La fenêtre est ouverte, le vent s’engouffre. Elles entendent rire des gens en bas, une porte qui claque, une télévision quelque part.

Céline regarde Marion, qui verse l’eau dans deux tasses. Elle voit la nuque de Marion, la courbe de son épaule, la manière dont ses cheveux tombent. Le moment est suspendu. Le thé fume. Personne ne le boit.

À la fin de la journée, le lendemain matin, Céline s’habille dans la lumière grise de l’aube. Les vêtements sont froissés, l’air sent le sommeil et le thé froid. Elle se regarde dans la petite glace au-dessus du lavabo. Elle ne regrette rien. Elle ne s’excuse de rien.

Elle rentre à Liévin. Sa main est nue sur le volant, et le trajet est plus doux que d’habitude. Elle s’arrête à la boulangerie, elle achète deux croissants, au lieu de deux chocolatines, parce qu’à Liévin, on dit parfois chocolatine, parfois non, et elle n’a jamais su trancher. Sophie est dans la cuisine, en pyjama, les yeux encore gonflés de sommeil. Elle regarde la main de Céline, puis son visage. Elle voit l’alliance sur la table. Elle ne dit rien.

Céline pose les croissants sur une assiette et va préparer le café. Quand elle revient, Sophie est assise, les mains autour de la tasse de café qu’elle vient de boire. Elle dit seulement : « Tu es rentrée. »

Céline dit : « Oui. »

Elle ne sait pas encore ce qu’elle va dire ensuite. Mais le silence entre elles n’est plus le même. Il est plein, vivant, vibrant comme un moule encore chaud.

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