Le Silence des Scellés

Il y a, dans le fait d’être la maîtresse d’un homme marié, une géographie particulière. Les jours ne se ressemblent pas. Il y a les jours pleins, ceux où l’on vit à la surface du monde, et puis il y a les autres, ceux que l’on passe les yeux rivés sur un téléphone, à guetter un signal qui n’est jamais tout à fait promis. C’est ce que j’ai appris à Ottignies-Louvain-la-Neuve, entre les allées de briques et les toits du Bois des Rêves, où les activités de 2026 commencent déjà à s’afficher. La ville est jeune, étudiante, bruyante. Moi, j’y vis une vie secrète, calfeutrée, à 46 ans, avec la tranquillité de celle qui a cessé de courir.

Je ne me suis jamais considérée comme une victime du hasard. On ne devient pas maîtresse par accident. On le devient par une série de choix, tous assumés, dont aucun ne ressemble à un renoncement. Je suis restauratrice de cartes anciennes, un métier de patience. Je passe mes journées à gratter des couches de vernis, à révéler des tracés que le temps a jaunis, des frontières qui n’existent plus. Il y a un parallèle évident avec ma situation, mais je ne force jamais le trait. Je préfère laisser les choses en suspens. Mon compagnon de route, depuis quatre ans, est un homme que je ne nommerai pas. Il a une vie, des engagements, un autre quotidien. Je ne suis pas dans sa vie, je suis dans la marge de celle-ci, et c’est exactement là que j’ai choisi d’être.

Le privilège de l’attente

On croit souvent que la maîtresse passe son temps à attendre, et c’est vrai, mais pas de la manière qu’on imagine. Attendre n’est pas une frustration. C’est un art. Lorsqu’il me dit qu’il sera là jeudi, à l’heure du déjeuner, je ne compte pas les heures comme des peines. Je les savoure. Le mardi, j’achète du pain aux céréales chez le boulanger de la place, un pain que je sais qu’il aime, et je le laisse sur la table, enveloppé dans un torchon. Le mercredi, je sors une assiette en faïence que je n’utilise que pour lui, une pièce que j’ai restaurée moi-même, un éclat de bleu profond. Je ne prépare rien d’autre. Le jeudi, au moment où je sais qu’il quitte son bureau pour prendre le train, je fais couler l’eau chaude sur un verre en cristal que j’ai hérité de ma grand-mère. J’écoute le bruit de l’eau sur la paroi. Le rendez-vous n’a pas encore eu lieu, mais je suis déjà dedans.

Cette anticipation sensorielle est plus précise que n’importe quelle étreinte. Ce que je retiens de nos rencontres, ce n’est jamais l’instant qu’on pourrait croire décisif. C’est le geste du manteau qu’on enlève, le son de ses clés qui tombent dans le vide-poche, le parfum du café qui infuse après qu’il soit reparti. Une fois, il a plu dehors, et son imperméable est resté accroché à la patère jusqu’au lendemain. Le soir, en rentrant seule, j’ai glissé ma main dans la poche intérieure, encore humide. Il n’y avait rien dedans, juste un ticket de métro froissé et la sensation d’un tissu tiède. C’est ce ticket que j’ai gardé longtemps, plus que le souvenir précis de son visage à cet instant. Le manque est une matière que je sculpte. Je ne le combats pas, je l’aménage.

Ambiance Ottignies-Louvain-la-Neuve

Une ville, deux silences

Ottignies-Louvain-la-Neuve est une ville paradoxale. Elle est née d’un déplacement, d’une université qui a quitté le centre de Louvain pour s’installer sur un plateau. Tout y est conçu pour le mouvement : les escalators, les passerelles, les rues piétonnes qui montent et descendent. Pourtant, rien n’y est véritablement connecté. On peut y croiser des milliers d’étudiants sans jamais croiser la même personne deux fois. C’est une ville parfaite pour les secrets. Personne ne me demande ce que je fais là, un mardi à 15 heures, assise à la terrasse d’un café avec un livre que je ne lis pas. Je suis transparente dans cette foule qui ne regarde pas.

L’autre jour, la zone de police locale a fait parler d’elle dans la presse pour une initiative qui m’a amusée : en pleine canicule, ils ont autorisé les agents à porter shorts et t-shirts techniques. Une petite révolution dans le monde très codifié de l’uniforme. J’ai pensé que c’était une jolie métaphore de ma propre situation. On peut changer de tenue, modifier son apparence, s’adapter aux circonstances, mais la fonction reste la même. Je ne porte pas de short, je ne fais pas de sport, mais je comprends cette idée de flexibilité nécessaire. On ne s’encombre pas du superflu quand on veut rester discrète. Cette nouvelle, je l’ai glissée dans la conversation lors de notre dernière rencontre. Il a ri. On a parlé de la chaleur, des étudiants qui désertent la ville en été, du Musée L qui rouvre ses portes pour une exposition sur la passion de la recherche. Tout et rien. C’est ça, être maîtresse : on parle de la pluie et du beau temps, mais chaque mot est chargé d’une tension que seuls les initiés perçoivent.

J’ai lu quelque part, une étude de l’INSEE, qui tentait de quantifier les familles recomposées, les unions libres, les configurations hors normes. On y parlait de « complexité des trajectoires affectives ». C’est un terme administratif qui ne dit rien de la réalité. La réalité, c’est que je suis libre. Je n’ai pas d’enfants, pas de vie commune, pas de comptes à rendre. Je ne subis pas cette relation, je la regarde évoluer avec une curiosité presque clinique. Je sais que je suis le choix, pas la conséquence. Sa femme, si elle existe dans mon esprit, n’a jamais été une rivale. Elle est une donnée du problème, immobile. Moi, je suis la variable qui bouge. C’est une position de pouvoir immense, et je n’ai jamais ressenti l’ombre d’une culpabilité. La culpabilité est une émotion de ceux qui craignent de perdre. Je n’ai rien à perdre, puisque je ne possède rien.

La matière des jours sans lui

Ambiance Ottignies-Louvain-la-Neuve

Ce que les gens ne comprennent pas, c’est que l’absence est un territoire fertile. Je l’ai compris à 20 ans, lors d’un voyage marquant en Andalousie, où j’avais passé trois semaines à marcher dans des oliveraies sans voir personne. Je n’étais pas triste, j’étais pleine. Je crois que c’est cette expérience qui m’a préparée à cela. Je sais vivre avec le vide. Je l’habille, je le meuble, je le décore. Entre deux rendez-vous, il m’arrive de me faire une tartine de confiture d’abricot, comme quand j’étais petite, et je la mange lentement en regardant la ville par la fenêtre. C’est un geste d’enfance qui n’a aucun lien avec lui, et c’est précisément pour cela que je le préserve. Mon amant n’a pas le monopole de mon intériorité. Il en est un invité, pas le propriétaire.

Je me souviens d’une fois, en plein hiver, où on avait prévu de se voir. Il avait annulé à la dernière minute, pour des raisons que je n’ai pas cherché à connaître. J’aurais pu être déçue. À la place, je suis allée marcher dans le parc du Bois des Rêves, qui était désert à cause du froid. Les arbres étaient nus, les bancs gelés. J’ai écouté le bruit de mes pas sur le gravier. Ce silence était plus éloquent que tous les messages que nous aurions pu échanger. Je ne l’ai pas revu pendant deux semaines. Quand il est enfin revenu, il avait un peu de barbe, une cravate de travers. Il avait l’air fatigué, mais ses yeux riaient. Il a déposé sur ma table une petite carte postale de Namur, où il avait dû se rendre pour le travail, avec juste une ligne d’écriture illisible. Je l’ai retournée plusieurs fois. Je la garde encore. Ce que je ressens pour lui n’est pas de l’amour romantique, celui des chansons. C’est une affection plus lucide, plus précise.

Une géométrie à moi

Je ne me sens pas seule. La solitude est un état que je n’ai jamais connu. J’ai des amis, des collègues, des habitudes. Je vais au cinéma à l’UGC de Louvain-la-Neuve, je flâne dans les librairies, je m’abreuve de documentaires sur les civilisations disparues. Il y a d’ailleurs un podcast que j’écoute en boucle, qui raconte l’histoire des cartes marines et des navigateurs qui se fiaient à des chemins incertains. C’est une métaphore de ma vie, mais encore une fois, je ne la force pas. J’aime ce moment où la carte dit une chose, et l’océan en dit une autre. C’est exactement ce que je vis : j’ai une carte qui mène à une vie conventionnelle, mais j’ai choisi un autre itinéraire. Et ça n’a rien d’une erreur. Je ne regrette rien, sauf peut-être, un jour, de ne pas avoir appris l’espagnol couramment, après ce voyage en Andalousie. C’est un « j’aurais dû » qui me pique encore, mais il est sans gravité.

Quand je pense à l’avenir, je ne fais pas de plan. Je ne me projette pas avec lui, je ne me projette pas sans lui. Je ne suis pas dans l’attente d’une révélation. Je suis dans l’épaisseur du présent. Il m’a dit un jour, en plaisantant, que j’étais « la personne la plus présente qu’il connaissait » parce qu’elle n’était jamais vraiment là. Je trouve qu’il a raison, et je l’aime pour cela. Ou plutôt, j’aime ce qu’il me renvoie de moi-même. Peut-être que c’est cela, être une maîtresse à Ottignies-Louvain-la-Neuve : pas une situation, mais une posture. Celle de celle qui ne s’attache pas, non par peur, mais par goût. Je savoure le secret qui n’est pas une contrainte. Il est un écrin.

Je ne parlerai jamais de lui au passé. Je ne veux pas savoir où cela mène. Je veux juste sentir, encore et encore, ce frisson du jeudi matin, quand je ne sais pas s’il va venir, mais que j’ai préparé le pain, sorti l’assiette, fait chanter l’eau sur le verre. L’instant d’après n’est jamais écrit. C’est tout ce que je désire.

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