Ce qu’elle attend du vent

Il est 18h17, un vendredi de novembre. Valérie referme la porte de son atelier, rue Saint-Hélier, et le bruit sec du verrou lui fait une drôle de promesse. Dehors, Rennes scintille sous une pluie fine. Elle n’allume pas son téléphone. Pas tout de suite. Elle veut prolonger cette seconde où tout est encore possible.

Elle n’a pas toujours été cette femme-là.

La routine des gestes oubliés

Valérie, 43 ans, est souffleuse de verre spécialisée dans les pièces végétales, des feuilles, des tiges, des pétales figés dans une transparence éternelle. Son atelier sent le sodium et le cuivre chaud. Elle y passe ses journées à contrôler la matière, à décider du souffle exact qui donnera vie à une fougère immobile. C’est un métier de concentration absolue, où chaque erreur se paie en verre brisé.

À côté de son four, il y a une plante verte qui refuse de mourir. Un kentia offert par sa mère il y a six ans, qu’elle oublie régulièrement d’arroser mais qui tient, obstinément. Valérie dit souvent, en riant, qu’elle a un « pouce brun ». Elle le répète à chaque fois qu’elle grille une crêpe, ce qui arrive toutes les fois où elle essaie d’en faire. Son chat, Mistral, un gris tigré qui dort dans un panier d’osier, assiste à ces échecs culinaires sans jamais les commenter. Mais il plisse les yeux, et ça lui suffit.

Elle est mariée à Nina depuis dix ans. Ensemble, elles ont un garçon de 8 ans, Marius. Coparentalité avec un couple d’amis, Antoine et Sarah, qui habitent à Pacé. La vie est organisée comme un tableau à double entrée : mercredis chez l’un, week-ends chez l’autre, vacances en alternance. Tout est stable, prévisible, bienveillant.

Et pourtant.

Depuis quelques mois, Valérie a recommencé à écouter le vent. Pas en poète, non. En femme qui cherche un signal. Elle ouvre la fenêtre de l’atelier, même quand il fait froid, pour entendre le bruit de la Vilaine qui monte du quai. Ce bruit-là, elle ne l’écoutait plus depuis des années.

Ambiance Rennes

Une nouvelle qui change tout

Le 12 octobre, Ouest-France rapportait qu’un homme avait été grièvement blessé à la gorge avec un tesson dans le centre de Rennes. L’agresseur, un homme de 29 ans, a été condamné à huit ans de prison. Valérie avait lu l’article dans le métro, debout, en se rendant à un rendez-vous chez un particulier pour restaurer un vase ancien. Elle avait senti une boule dans son ventre. Pas de peur. De colère. Quelque chose comme un déclic.

Elle avait fermé le journal et regardé par la fenêtre du métro. Les toits de Rennes défilaient, les arbres nus du Thabor, les fenêtres allumées des appartements de la place Sainte-Anne. Et elle s’était dit que la vie était trop courte pour continuer à ne pas s’écouter.

Ce n’est pas qu’elle soit malheureuse. Elle aime Nina profondément, tendrement. Mais depuis quelques années, quelque chose s’est éteint dans la manière dont elles se regardent. Plus de ce frisson, de cette attente électrique quand l’autre rentre. Elles sont devenues une machine à gérer, à anticiper, à faire les devoirs de Marius et à trier les factures. Valérie s’est vue disparaître peu à peu derrière les gestes de la vie quotidienne.

Alors elle a cherché autre chose. Pas pour remplacer. Pour se retrouver.

L’attente entre deux silences

Aujourd’hui, elle doit la revoir. Elle ne connaît que son prénom. Elles se sont rencontrées à la librairie Le Failler, un samedi d’octobre, devant le rayon polar. Leurs mains s’étaient frôlées en attrapant le même roman, un truc islandais, elle ne se souvient plus du titre. Leurs regards s’étaient accrochés une seconde de trop. Et Valérie avait souri, gênée, le cœur battant comme une ado.

Depuis, elles ont échangé des messages. Des phrases courtes, bondissantes, qui lui font oublier de boire son café. Elle se surprend à sourire devant son téléphone, la nuit, alors que Nina dort à côté d’elle. C’est ridicule. C’est dangereux. C’est la première fois qu’elle se sent vivante depuis la naissance de Marius.

Ce soir, elles doivent boire un verre à la librairie-café La Droguerie, rue Vasselot. C’est un endroit qu’elle connaît bien, elle y va parfois avec Nina le dimanche matin. Mais ce soir, ce sera différent. Cette femme, Valérie ne sait même pas si elle est exactement son genre, mais elle ne peut pas s’empêcher de penser à la manière dont elle articule les mots, avec une petite hésitation sur les “r”, comme un accent du Sud-Ouest trahi par l’exil.

Elle se regarde dans la vitre de l’atelier. Ses yeux, ses cernes, sa peau de femme qui a beaucoup travaillé. Elle se trouve ordinaire, et c’est justement ça qui la trouble : cette femme a regardé Valérie comme si elle voyait quelque chose que personne d’autre ne voyait.

L’instant d’avant

18h43. Elle laisse son téléphone dans le tiroir de l’atelier et sort. La pluie a cessé. L’air sent la terre humide et le goudron mouillé. Elle marche rue Saint-Hélier, tourne à gauche, traverse la place du Parlement. Elle connaît chaque pierre de cette ville. Elle y est née, y a vécu toute sa vie, sauf une année à Nantes, quand elle était en BTS arts du verre.

Elle pense à ses mains. À ce qu’elles vont toucher dans quelques minutes. À la manière dont elle va poser sa veste sur la chaise, commander un thé, pas un café, jamais de café après 17h, et laisser ses doigts traîner sur la table en bois, juste à côté de ceux d’une autre femme.

Cette femme, elle s’appelle Claire. Elle est architecte d’intérieur, elle a 41 ans, elle a deux enfants. Elle est mariée aussi. Pas de mensonge entre elles. Pas de plan tordu. Juste une reconnaissance silencieuse, le sentiment d’être deux femmes qui se sont perdues dans leurs vies respectives et qui se cherchent dans le regard de l’autre.

Valérie entre dans La Droguerie. L’odeur du café torréfié, du pain grillé, des vieux livres. Elle cherche Claire des yeux. Ne la voit pas. Son cœur tape fort. Elle commande un thé, s’assoit près de la fenêtre. La vitre embuée. Les lumières de la rue.

Elle attend.

Ambiance Rennes

Et cette attente est un territoire qu’elle n’avait plus visité depuis longtemps. Un espace vierge, à elle seule, où rien n’est encore joué. Où tout peut arriver.

19h07. La porte s’ouvre. Le bruit du grelot. Valérie lève les yeux. La femme qui entre n’est pas Claire. Elle rit intérieurement de sa propre déception. Une seconde, elle a cru. Elle se rend compte qu’elle a déjà enregistré la texture de la voix de Claire, le rythme de ses pas, la manière dont elle ferme les yeux en écoutant. Elle est déjà dedans. C’est ça, le plus vertigineux.

19h23. Son téléphone vibre. Un message. « Je suis en retard. La voiture. Désolée. Dans 10 min. » Valérie lit le message trois fois. Elle pose le téléphone écran contre la table. Elle boit une gorgée de thé. Il est trop chaud. Elle se brûle la langue. Et ça lui fait un bien fou.

Le basculement silencieux

Elle ne sait pas encore ce qu’il va se passer après ce verre. Peut-être rien. Peut-être tout. Cette femme lesbienne mariée à Rennes, mère d’un garçon de 8 ans, souffleuse de verre, 43 ans, n’a pas de plan. Elle a juste retrouvé une sensation qu’elle croyait disparue : celle d’être choisie. Pas par devoir, par habitude, par affection tranquille. Mais choisie pour ce qu’elle est, ici, maintenant, dans l’urgence d’une rencontre.

Le vent se lève dehors. Il fait claquer les enseignes de la rue Vasselot. Valérie ferme les yeux. Elle écoute. Elle se souvient du bruit de la Vilaine. Elle pense à Marius qui dort déjà chez Antoine, à Nina qui finit un dossier à la maison, à Mistral qui l’attendra sur le paillasson.

Elle pense à la vitre de l’atelier, demain, à la lumière du matin sur le verre encore chaud.

Et elle sourit.

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