Le cadran solaire de 17h42

Une heure bleue à Draguignan

Il y a des heures, dans une journée, qui n’appartiennent à personne. Celle-ci, par exemple. Dix-sept heures quarante-deux, un lundi d’août. La fournaise de la place du Dragon retombe enfin, les platanes étirent une ombre bienfaisante sur les terrasses. Les volets bleus de la rue de Trans se rouvrent un à un, comme des paupières fatiguées.

C’est à cet instant précis, entre la fin de la sieste et le début des apéritifs, qu’Élise sort de la médiathèque. Elle ne va nulle part, ou plutôt, elle va là où personne ne l’attend. Elle pousse la porte de la librairie Le Chevalet Bleu, salue d’un signe de tête la libraire qui range des romans de gare, et se dirige vers le fond, vers la petite table en bois où elle s’assoit toujours.

Ce geste, elle le répète depuis trois semaines. Trois semaines que son téléphone reste éteint lorsqu’elle franchit le seuil. Trois semaines qu’elle lit des incipit de romans qu’elle n’achètera jamais, le temps que la fièvre retombe.

Ambiance Draguignan

Un atelier qui sent l’eau de Javel et le cuivre

Élise a vingt-huit ans, deux enfants, et un métier qui surprend toujours. Elle est thermoformeuse de précision. Pas du plastique industriel, non. Des pièces uniques, des coques de protection pour des instruments de mesure scientifique, des boîtiers hermétiques pour des laboratoires qui travaillent avec le CEA. Elle passe ses journées dans un atelier excentré de Draguignan, rue de la Paix, à chauffer des plaques de polymère, à surveiller la température, à découper au centième de millimètre. Un travail d’une minutie presque chirurgicale qui la vide mentalement, mais qui a le mérite de ne laisser aucune place aux pensées parasites.

Mathias, son collègue de banc, un homme de cinquante ans qui collectionne les montres vintage et raconte l’histoire de chacune d’elles, lui avait dit un jour, en voyant son regard perdu : « Le vide, c’est pas l’absence. C’est une présence qui attend son tour. » Elle avait ri, poliment. Elle ne rit plus.

Un mariage, une vie, un numéro qu’on compose

Elle est mariée depuis six ans à Théo. Théo travaille dans le BTP, il est chef de chantier sur les travaux de rénovation de l’hôpital de la ville. C’est un homme bon. Il pense à elle, il pense aux enfants, il pense au carrelage de la salle de bains qu’il veut refaire. Il pense tellement que parfois, le soir, quand il lui demande « Tu as passé une bonne journée ? », elle répond « Oui » avant même d’avoir fini de formuler la question dans sa tête.

Leur vie, c’est un calendrier. Les sorties du mercredi à la piscine municipale, les courses du samedi matin aux Arènes, les visites chez les grands-parents à Flayosc le dimanche. Les enfants, Léon et Agathe, ont six et trois ans. Ils sont beaux, bruyants, aimants. Ils comblent tout, y compris les silences qui s’allongent, les regards qu’on ne croise plus, les mains qui ne se touchent plus que pour se passer un torchon.

C’est en faisant les comptes, à la fin du mois d’avril, qu’elle a compris. Elle avait noté les dépenses, les courses, les factures. Et puis, sans réfléchir, elle avait inscrit dans une colonne vide : « nombres de baisers échangés cette semaine : 1, sur le front, en partant au travail. » Elle avait fermé le cahier, un peu dégoûtée d’elle-même.

Le jour où l’incendie a tout changé

Le 6 août, le Var a brûlé. Selon France Bleu Provence, un incendie violent s’est déclaré près de la commune de Lorgues, à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest de Draguignan, poussé par un vent de nord-ouest particulièrement sec. Des habitations de la périphérie ont été évacuées, préventivement, et le trafic SNCF entre Nice et Marseille a été interrompu durant toute une journée. « Toute la journée, j’ai pensé à toi », lui dira Théo le soir, en rentrant, les pompiers ayant finalement maîtrisé les flammes avant qu’elles n’atteignent la ville.

Il lui dit ça, comme on dit la météo. Sans chercher à en faire quelque chose. Élise avait passé la journée à regarder les colonnes de fumée depuis la fenêtre de l’atelier. Elle ne pensait pas aux flammes. Elle pensait à une phrase qu’elle avait lue, un matin, sur un forum. Une phrase écrite par une femme qui disait, mot pour mot : « On ne se rend pas compte de ce que l’on a, jusqu’au jour où l’on se met à regarder les visages dans la rue en se demandant lequel pourrait le remplacer. »

Elle avait fermé l’onglet immédiatement. Mais le mot était planté.

La table du fond, sans téléphone

À la table du fond de la librairie, Élise lit un passage de L’Architecture du bonheur, d’Alain de Botton. Il parle de la maison, de l’agencement des pièces, de la lumière. Elle lève les yeux. Depuis sa place, elle voit la rue, les passants, le rythme de la ville en cette fin d’après-midi du 17 août. Le thermomètre de la place indique vingt-neuf degrés. Une femme pousse une poussette, un homme parle fort au téléphone, deux adolescents s’embrassent contre le mur de la mairie, sans retenue, sans calcul. Élise les regarde. Elle se souvient.

Elle se souvient de ses vingt-deux ans, de Théo dans sa voiture, de la nuit tombée, d’une chanson de Ben Mazué à la radio. Il avait arrêté le moteur, s’était tourné vers elle, et lui avait dit : « Tu n’as pas idée de ce que tu me fais. » Elle avait eu quinze ans d’émotions dans la poitrine et aucune idée de la réponse. Le silence avait duré quelques secondes. Puis il avait redémarré la voiture, et ils étaient rentrés.

Cette scène-là, elle était restée intacte. Elle n’y avait jamais repensé, pas une fois, jusqu’à cette semaine.

Une robe oubliée

Elle ne vient pas ici pour retrouver ce souvenir. Elle vient pour le faire taire. Elle sort un carnet, note la température du moule, le temps de refroidissement d’une nouvelle plaque qu’elle teste demain. Elle griffonne un chiffre : 0,3 mm de retrait. Elle entend la cloche de l’église Saint-Michel sonner la demie. Elle range ses affaires dans son sac, un cabas en toile écrue, et elle se lève.

En passant devant le rayon des beaux-arts, son œil attrape un livre de photographies en noir et blanc. Des portraits de femmes dans des intérieurs. Elle l’ouvre, n’importe où. Une femme est assise sur le rebord d’une baignoire, une serviette autour du cou, le regard ailleurs. La légende dit : « Georgette, 1962, Var. » Élise referme le livre. Elle le repose. Sa main tremble très légèrement, une seconde.

Elle sort de la librairie, remonte la rue de la République. Elle a encore vingt minutes avant de récupérer les enfants à la crèche municipale. Elle pourrait passer par le parc, longer la rivière, prendre le chemin le plus long. Elle ralentit le pas.

L’après n’existe plus

À la maison, Théo est devant un match de rugby enregistré. Il lui tend la joue sans détourner les yeux. Elle fait à manger, donne le bain, lit une histoire. Ce soir, Léon dessine un cheval, Agathe s’endort sur le tapis. Élise range la cuisine. Elle remplit le lave-vaisselle, essuie le plan de travail, vérifie que la porte est fermée. Elle monte l’escalier. Avant d’entrer dans la chambre, elle s’arrête sur le palier, s’appuie contre le mur.

Elle pense à la librairie. À la table du fond. Au livre qu’elle n’a pas acheté. Au visage de cette femme, Georgette, dans sa salle de bains, en 1962.

Cette femme mariée à Draguignan ne comprend pas encore ce qu’elle vient de décider. Elle descend l’escalier, retourne au salon. Théo dort, la télévision murmure. Elle prend son téléphone sur la table basse, celui qu’elle avait éteint, celui qu’elle n’avait pas rallumé depuis trois semaines. Elle le pose sur ses genoux. Elle ne l’ouvre pas. Elle le regarde, comme on regarde une fenêtre, à la tombée du jour, en se demandant ce qu’il y a derrière.

Demain, il faut répondre à Théo. Il faut préparer de la nourriture pour la semaine, remplir le dossier de la crèche, appeler le plombier pour l’évacuation du lave-linge qui fuit. Demain, tout doit continuer. Mais à dix-sept heures quarante-deux, la porte de la librairie du Chevalet Bleu se refermera derrière elle. Et peut-être que cette fois, au lieu de lire un incipit qu’elle n’aime pas, elle ouvrira un autre livre.

Un livre où quelqu’un, quelque part, écrit des passages entiers sur ce qu’il fera, ce qu’il dira, ce qu’il portera, pour elle. Un livre où son rôle d’épouse et de mère n’est pas la première page, ni la seule page. Elle ne connaît pas encore le titre. Mais elle connaît le chemin qui y mène : c’est celui qui passe par le fond de la librairie, par la lumière basse de 17h42, par ce vertige calme qu’elle éprouve en se sachant enfin attendue.

Elle éteint sa lampe de chevet. Le téléphone est resté sur la table basse. Elle ne l’a pas allumé. Pas ce soir. Demain, peut-être. Demain, dans la lumière bleue, elle écrira le premier mot.

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