Celle qui attend devant la porte de la Grosse Cloche

Elle n’a jamais aimé les horloges. Caroline les trouve impatientes, presque indiscrètes. À 41 ans, elle a appris à préférer le temps qui s’étire, celui qu’on ne regarde pas, qu’on laisse venir. C’est pourtant devant la Grosse Cloche, ce soir d’août, qu’elle consulte son téléphone pour la troisième fois en cinq minutes. L’air est lourd, chargé de cette moiteur que les Bordelais connaissent bien depuis que la ville a battu tous les records de température. Selon Sud Ouest, le mercure a atteint 42,4 degrés le 19 juillet, effaçant d’un trait les précédents relevés. Caroline s’en moque un peu. La chaleur, elle la respire autrement.

La géographie secrète des rendez-vous

Elle choisit toujours des lieux qui n’ont rien à voir avec son quotidien. Pas par hasard, plutôt par instinct. Caroline habite un appartement qu’elle loue rue des Ayres, un deux-pièces aux volets bleus que les Bâtiments de France lui interdisent de changer, un détail qui l’agace prodigieusement depuis trois étés, surtout quand elle pense aux habitants du cœur historique qui, comme le rapportait récemment La Dépêche, suffoquent sous leurs toitures classées sans pouvoir poser des stores. Elle agite la tête en lisant ces articles, se souvient d’un hiver passé à Prague il y a vingt ans, où le froid lui avait appris la patience. Étrange comme les souvenirs remontent sans prévenir.

Ambiance Bordeaux
Ambiance Bordeaux

Caroline est luthière. Pas celle qui répare des violons dans un atelier poussiéreux. Non, elle fabrique des archiluths, ces instruments baroques au manche démesuré, presque absurdes, dont la caisse résonne comme un secret qu’on aurait trop longtemps gardé. Elle travaille seule dans un ancien chai du quartier des Chartrons, où l’odeur du cèdre et de la colle de peau imprègne tout, même sa peau. Ses clients sont des musiciens, des collectionneurs, des gens qui cherchent le son d’avant, celui qui n’existe plus qu’à l’état de trace. C’est un métier de patience, de silence, de gestes minuscules répétés des centaines de fois.

Elle est en couple libre depuis dix-huit mois avec un homme marié. Pas un père de famille, non. Ses enfants, ils sont grands, partis. Lui, c’est un architecte qui travaille sur la rénovation du Grand Théâtre. Il a des mains fines, des mains qui comprennent les courbes, et une façon de disparaître qui ressemble à une promesse. Caroline ne l’attend pas. Elle choisit de l’attendre. C’est toute la nuance.

L’intervalle

Ce qui brûle, chez Caroline, ce n’est pas la rencontre. C’est ce qui la précède. Les jours d’avant, quand elle vérifie son téléphone sans raison, juste pour voir la forme des notifications. Le matin du rendez-vous, quand elle choisit ses vêtements avec une lenteur délibérée, comme on prépare un rituel. Elle n’a pas besoin de se montrer : il ne la verra pas avant le soir. Mais elle sait qu’il la sentira. C’est pour ça qu’elle prend son temps.

Elle a une théorie sur l’attente. Elle dit souvent que le désir, c’est d’abord une affaire d’air. Quand on attend quelqu’un, l’air devient plus dense, plus respirable, comme une matière qu’on peut toucher. Elle le vérifie chaque fois qu’elle marche vers un rendez-vous : les sons portent plus loin, les odeurs restent plus longtemps. L’après-midi précédant leur dernier rendez-vous, elle était restée des heures à travailler sur la table d’harmonie d’un théorbe, caressant le bois du bout des doigts, écoutant les variations infimes de son propre souffle. Le temps avait cessé d’exister.

Puis il y a l’après. Le moment où tout retombe, où le désir se tasse comme une pâte qu’on laisse reposer. Elle aime ce silence particulier qui suit leurs rencontres, ce goût de café froid qu’elle retrouve le lendemain matin dans la tasse qu’il a utilisée. Elle ne la lave pas tout de suite. Elle la garde une heure, deux parfois, posée sur l’évier, comme une preuve minuscule que tout cela est arrivé. Une fois, elle a retrouvé son parfum sur l’oreiller, et elle a mis la taie sous son propre oreiller pendant trois nuits. Elle ne se demande pas si c’est normal. Elle se demande juste si c’est suffisant.

La fierté d’être seconde

Il y a un mot que Caroline n’utilise jamais : souffrance. Elle n’est pas une femme qui souffre d’être la maîtresse. Elle est une femme qui mesure sa liberté à l’aune du choix qu’elle fait chaque jour de rester. Être choisie, pour elle, c’est une forme de puissance. Lui, il pourrait être avec elle. Il pourrait lui promettre des choses, peut-être même les tenir un jour. Mais ce n’est pas la question. La question, c’est qu’il la choisit dans l’intervalle, dans l’espace entre les contraintes, dans les failles de son existence.

Elle se souvient d’une conversation, quelques semaines plus tôt, dans un café de la place Saint-Projet. Il lui avait parlé de son travail, des difficultés avec la commission des monuments historiques, de ce projet de restauration qui n’avançait pas. Elle l’avait écouté en buvant un chocolat chaud, un geste absurde par cette chaleur, mais elle n’a jamais su boire autre chose. Il avait posé sa main sur la table, à côté de la sienne, sans la toucher. Et pendant une minute entière, rien ne s’était passé. Juste deux mains côte à côte, et la conscience aiguë que cet espace de quelques centimètres contenait tout ce qu’ils ne se disaient pas.

Caroline n’aime pas les gens qui pleurent sur leur condition. Elle trouve ça vulgaire. Alors elle ne pleure pas. Elle construit son quotidien autour de cet équilibre instable, avec une précision d’horlogère. Ses journées sont réglées : atelier le matin, déjeuner rapide (un sandwich au Comptoir de l’Écho, jamais ailleurs), reprise du travail jusqu’à 18 heures, puis la vie. Elle lit beaucoup, des romans du XIXe siècle surtout, et elle écoute de la musique ancienne en travaillant. Une fois, un client lui a demandé si elle se sentait seule. Elle a ri. La solitude, lui a-t-elle répondu, c’est une question de vocabulaire.

Ce que la chaleur déplace

La canicule, à Bordeaux, a changé quelque chose dans l’air. Caroline le sent à la façon dont les gens se touchent moins dans la rue, dont les corps s’évitent par réflexe. La chaleur crée une distance, une pudeur nouvelle. Elle, au contraire, elle a besoin de ce contact différé, de cette proximité qui n’arrive pas. Le désir, par 40 degrés, devient une matière plus dense, presque palpable.

L’autre jour, elle était sur la place de la Bourse, à l’heure où le Miroir d’eau se vide de ses touristes. Il faisait encore 36 degrés à 20 heures. Elle portait une robe légère, un coton blanc qu’elle avait chiné aux puces de la Bastide. Elle savait qu’il viendrait. Elle ne savait pas quand, mais elle savait qu’il viendrait. Et cette certitude, cette confiance absolue dans le fait d’être attendue, c’était cela son pouvoir. Elle n’est jamais celle qui court après. Elle est celle qui reste, immobile, au milieu du bruit.

Enfant, elle avait une boîte en fer dans laquelle elle rangeait des cailloux, des plumes, des morceaux de verre poli par la mer. Elle les sortait parfois, les regardait sous la lumière, sans les toucher. Elle a gardé cette habitude du regard. Dans sa relation avec lui, elle regarde beaucoup. Elle observe ses gestes, la façon dont il commande un café, dont il pose son sac, dont il la regarde à son tour sans rien dire. C’est une danse discrète, une chorégraphie de l’infime.

Le goût du lendemain

Ce qui la frappe, à chaque fois, c’est la normalité du retour. Le lendemain d’un rendez-vous, elle se lève, boit son thé, va à l’atelier. Rien n’a changé sur le papier. Mais il y a un décalage minuscule dans la perception des choses, comme si le monde était soudain légèrement décentré. Elle aime cette sensation de déséquilibre. C’est la preuve que quelque chose a eu lieu.

Une fois, après l’avoir vu, elle était restée jusqu’à 2 heures du matin à marcher le long des quais, jusqu’au pont Chaban-Delmas. La Garonne était noire, presque invisible. Elle avait marché sans but, les bras le long du corps, les cheveux encore humides de la douche qu’elle avait prise chez lui. Personne ne l’avait regardée. Bordeaux, la nuit, est une ville qui sait garder les secrets.

Elle pense parfois à ce qu’elle dirait si quelqu’un lui demandait pourquoi elle fait cela. Pourquoi elle accepte d’être la seconde, celle qu’on cache, celle qui compte les heures. Mais elle ne répondrait pas. Parce que la question est mal posée. Elle n’est pas la seconde. Elle est celle qui sait. C’est une forme de lucidité qui ressemble à un privilège.

L’éternité dans une heure

Ils ne parlent jamais d’avenir. C’est une règle tacite, une politesse qu’ils se font. L’avenir, de toute façon, n’existe pas. Il n’y a que le prochain rendez-vous, la prochaine attente, la prochaine chaleur qui tombe sur la ville comme un manteau trop lourd. Caroline préfère cela : les choses concrètes, le bois qu’elle sculpte, les cordes qu’elle tend, les secondes qui s’égrènent sans promesse.

Ce soir, devant la Grosse Cloche, elle attend encore. Son téléphone vibre. Un message. Trois mots. Elle sourit. Elle ne répond pas tout de suite. Elle laisse le temps s’alourdir encore un peu, comme on retient une note trop belle. Autour d’elle, la ville sue ses derniers degrés, les touristes fatigués regagnent leurs chambres climatisées, les pigeons cherchent l’ombre des corniches. Et Caroline, 41 ans, luthière, maîtresse à Bordeaux, reste là, debout, offerte à la chaleur qui ne faiblit pas.

Elle ne regarde plus l’heure.

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