Un été à 36 ans : quand la KAS Eupen et un match de tennis réveillent ce qui dort

Il y a des silences qui en disent plus que des discours. Depuis quelques semaines, ceux de Maxime sont peuplés de courts en terre battue, de balles jaunes qui claquent et d’une effervescence inhabituelle dans les rues pavées d’Eupen. Maxime, 36 ans, homme gay marié à Eupen, vit ici depuis toujours, ou presque. Et pourtant, ce mois d’août a un goût de première fois.

Le tournoi qui change la donne

Tout a commencé un jeudi, le 6 août précisément. Maxime avait pris son après-midi, une denrée rare pour un luthier spécialisé dans la réparation d’instruments à cordes anciens. Son atelier, niché dans une impasse près de la place du marché, sent le bois de palette et la colophane. Ce jour-là, il avait décidé de s’offrir une parenthèse : direction le tournoi ITF 15 000 $ d’Eupen. Selon les échos locaux relayés par La Dépêche, la journée avait été marathon. Des duels belges, des abandons, une dramaturgie parfaite.

Maxime n’y connaissait pas grand-chose au tennis. Mais il avait entendu parler du Verviétois Simon Beaupain, éliminé trop tôt selon les pronostics. Ce qui l’attirait, ce n’était pas le classement ATP. C’était la tension palpable, cette énergie brute qui flotte au-dessus des échanges. Il s’est installé en tribune, un café serré dans un gobelet en carton, et il a regardé. Vraiment regardé.

Il y avait ce joueur, la nuit commençait à tomber sur les Hautes Fagnes, qui revenait d’un set perdu. La lumière des projecteurs dessinait des halos sur la terre battue. Maxime sentait la fraîcheur humide de la fin de journée contre sa nuque. Il observait les épaules du joueur, la façon dont il respirait après un point difficile, la manière dont il ajustait sa casquette entre deux jeux. Et il s’est surpris à ressentir quelque chose qu’il n’avait pas nommé depuis longtemps : un manque. Pas de quelqu’un en particulier. Un manque d’intensité, d’anticipation, de ce petit frisson qui précède un premier geste.

Son mari, Vincent, était resté à la maison avec Simon, leur fils de 8 ans. Vincent est un homme bien, attentif, avec qui Maxime partage une vie confortable depuis onze ans. Ils ont acheté une maison avec un jardin qui donne sur les bois. Le week-end, ils font des balades à vélo. Maxime a même réussi à apprivoiser la recette des gaufres de Liège, même s’il rate systématiquement la pâte à crêpes, une malédiction familiale dont il rit encore. Mais ce jeudi-là, assis dans ce stade provisoire, il réalisait que son quotidien, aussi doux soit-il, avait la texture d’une mélodie trop répétitive. Il avait besoin d’une modulation, d’une dissonance.

L’air d’Eupen, la ville qui murmure

Les jours suivants, Maxime n’a pas pu se défaire de cette sensation. L’air d’Eupen, ce mélange unique d’humidité ardennaise et de brise venue des plaines germaniques, semblait chargé d’une promesse. Il consultait les relevés de pollution de l’air, non par inquiétude écologique, mais parce qu’il cherchait un prétexte pour rester dehors. L’indice de qualité de l’air affichait un niveau acceptable. C’était un signe, se disait-il. Une autorisation tacite à flâner.

Ambiance Eupen

Il a commencé à traîner du côté de l’ancien parc de la ville, près de la rue Neuve, là où les façades anciennes cachent des cours intérieures secrètes. Il s’asseyait sur un banc, un livre à la main qu’il ne lisait pas vraiment. Il écoutait les conversations des autres. Il regardait les couples se former, se défaire, se reformer. Il pensait à Vincent, à leur fils, à la petite plante grasse sur le rebord de la cuisine qui mourait lentement parce que personne ne pensait à l’arroser. Un détail absurde qui l’attendrissait.

Et puis il y avait ce projet de nouveau stade, la PandArena. La KAS Eupen avait précisé ses plans pour une enceinte moderne dans les Hautes Fagnes. Dans les cafés, on ne parlait que de ça. Maxime écoutait les débats animés entre anciens et modernes, entre ceux qui voulaient préserver le charme du vieux stade et ceux qui rêvaient de structures futuristes. Cela l’amusait, cette passion locale pour le football, ce besoin viscéral de se rassembler autour d’un ballon. Il se demandait si les supporters ressentaient, en entrant dans un stade, la même montée d’adrénaline que lui avait ressentie sur le court de tennis. Cette impression d’être vivant, tout simplement.

Une décision prise dans un souffle

Le vendredi suivant, Maxime a pris une décision. Ce n’était pas une décision rationnelle, issue d’une longue réflexion. C’était une pulsion, un élan vital, comme une gamme ascendante qu’on joue sans réfléchir. Il a laissé un mot à Vincent : « Sortie tardive, ne m’attends pas. » Il a glissé une veste légère dans son sac, il a pris sa vieille trottinette électrique, et il est parti.

Il n’avait pas de destination précise, seulement l’envie de se perdre un peu. Il a longé la Vesdre, puis est monté vers la forêt. La nuit était tombée, douce et enveloppante. Les lumières de la ville s’étiraient en contrebas, comme un collier de perles posé sur la vallée. Il a coupé le moteur de sa trottinette et s’est arrêté au milieu d’un sentier. Le silence était total, à peine troublé par le bruissement des feuilles.

Il a sorti son téléphone. Pas pour appeler qui que ce soit. Pour regarder une photo de lui et Vincent, prise l’hiver dernier, lors d’un marché de Noël à Eupen. Ils souriaient, le visage rougi par le froid, sous un manège scintillant. Il a souri aussi. Il n’avait pas envie de quitter Vincent. Il avait envie de retrouver Maxime. L’homme gay marié à Eupen qui, à 36 ans, ne voulait pas renoncer à l’ivresse des possibles.

Il a consulté les prévisions météo. Les orages de la semaine s’étaient dissipés. Il a pensé au feu d’artifice du 21 juillet, à cette fête nationale où toute la ville se retrouve sur la place pour regarder le ciel exploser en mille couleurs. Vincent avait déjà prévu un barbecue avec les voisins. Maxime s’est promis d’y être. Mais ce soir-là, il avait besoin d’autre chose. Une respiration.

Il est redescendu en ville vers minuit. Les rues étaient presque désertes. Devant un bar-tabac déjà fermé, il a observé son reflet dans la vitre. Un type ordinaire, les cheveux un peu en bataille, les yeux brillants. Il est rentré chez lui à pas feutrés. Vincent dormait, un bras passé autour de Simon. Maxime s’est glissé dans le lit, s’est collé au dos de son mari, et a senti la chaleur familière de ce corps connu par cœur. Il n’avait rien fait. Il n’avait rencontré personne. Mais quelque chose avait changé. Il avait écouté son désir, ce murmure insistant qui lui disait qu’il n’était pas encore fini, que l’aventure était partout, même dans un match de tennis de seconde zone à Eupen.

Le lendemain matin, en préparant le petit-déjeuner, il a raté ses œufs brouillés. Vincent a ri. Simon a demandé s’ils pouvaient aller voir un match de la KAS le week-end prochain. Maxime a dit oui. Il a attrapé la main de Vincent par-dessus la table. Une main qui tremblait légèrement, non de peur, mais d’impatience. L’été n’était pas fini. Et lui non plus.

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