Les Silences de Bellinzone

Il y a, dans la vie d’un homme, des géographies qui ne se racontent pas. Celle-ci commence à Bellinzone, entre le château de Sasso Corbaro qui veille sur la ville et le grondement feutré des trains qui filent vers le Gothard. C’est là, dans cette cité tessinoise aux trois châteaux et aux brumes matinales sur la plaine, que Sébastien a appris l’art subtil et exigeant d’être un amant.

Sébastien a cinquante ans. Il est cartographe pour un bureau d’études spécialisé dans les routes de montagne, un métier qui exige une précision quasi obsessionnelle et une patience de bénédictin. Il dessine des lacets, anticipe les éboulements, calcule les pentes. À la maison, il est marié depuis vingt-deux ans à Giulia, une Tessinoise d’origine piémontaise qui enseigne le latin au Liceo. Ils ont deux garçons, l’un en médecine à Zurich, l’autre en dernière année de lycée. Une vie solide, posée, avec ses rituels du dimanche et ses courses du samedi matin.

Et puis il y a Lena.

Pour comprendre, il faut saisir que Sébastien n’est pas un homme qui fuit. Il n’y a chez lui ni amertume, ni crise de la cinquantaine, ni besoin de prouver quoi que ce soit. Il est simplement devenu, au fil des années, un expert en lignes de fuite. Son travail lui a appris que la cartographie n’est pas l’art de représenter le monde, mais celui de décider ce que l’on en montre. Une carte est un mensonge utile. Elle omet les ronces, les sentiers de chèvres, les cabanes en ruine.

Lena est sa cabane en ruine. Un lieu que personne ne verrait sur une carte officielle.

Ils se sont rencontrés il y a trois ans, lors d’une exposition sur les fortifications de la ville, organisée au Castelgrande. Sébastien était venu par devoir professionnel, pour vérifier un plan cadastral du XVIIe siècle. Elle était là, debout devant une gravure de la ville, sans guide, sans audioguide. Elle portait un imperméable beige alors que le soleil tapait contre les meurtrières. Il lui a parlé de l’erreur de perspective du graveur, elle a souri en disant que peut-être l’artiste voyait la ville depuis une tour qui n’existait plus. Cette remarque, ce décalage, a suffi.

Lena est bibliothécaire à la Biblioteca Cantonale. Elle est mariée depuis quatorze ans à Paolo, un courtier en assurances qui voyage beaucoup. Ils ont deux enfants, des jumeaux de dix ans. Elle n’a jamais parlé de son mari avec mépris, jamais. Quand elle en parle, c’est avec une neutralité douce, comme on évoque un collègue compétent mais absent. Sébastien ne pose pas de questions. C’est la règle d’or des amants de sa génération : on ne creuse pas ce qui est enfoui.

Ambiance Bellinzone

Le mot « amant à Bellinzone » pourrait sembler une formule clinique, un marqueur SEO pour un article de plus sur les liaisons clandestines. Mais pour Sébastien, c’est une discipline. Celle du secret impeccablement tenu. Il n’a rien d’un séducteur flamboyant. Plutôt le contraire : un homme de l’ombre, précis, discret, dont le pouvoir tient à sa capacité de ne jamais laisser de trace. Il paie en espèces pour le petit hôtel de Giubiasco où ils se retrouvent parfois en début d’après-midi. Il range son téléphone dans une boîte métallique dans son garage, loin de la maison. Il a pris l’habitude de vérifier l’historique de son GPS, de brouiller les pistes en prenant des chemins forestiers au retour.

Ce que les gens ne comprennent pas, c’est que la discrétion n’est pas une contrainte pour lui. C’est une forme de respect. Il ne veut pas que Lena soit exposée. Il ne veut pas qu’elle devienne un sujet de conversation dans les couloirs de la bibliothèque, un ragot derrière les rayonnages. Il veut qu’elle conserve son monde intact : ses jumeaux qui font du judo, son potager de tomates anciennes, ses lectures du soir. Il ne lui vole pas ces fragments, il les protège. Être amant, pour Sébastien, c’est être un gardien de silences.

Cette semaine, la ville est en ébullition. La manifestation après le troisième féminicide au Tessin a bloqué la place Nosetta deux heures durant. Les drapeaux rouges et les portraits des victimes flottaient contre les murs médiévaux. Sébastien y est passé en voiture, vitres fermées. Il pensait à Lena, à la fragilité des choses, à la violence sourde qui circule parfois sous les toits les plus paisibles. Il a pensé à Giulia aussi, qui lui avait demandé d’acheter du pain. Il a senti le poids de sa double vie, non comme un fardeau, mais comme une tension précise, celle d’un trait de crayon bien tiré sur du papier calque.

Leurs rendez-vous sont réglés comme du papier à musique, mais jamais routiniers. Ils se voient le jeudi, entre quatorze heures et quinze heures trente. Lena a sa pause déjeuner prolongée, une couverture que personne ne vérifie. Sébastien, lui, a des « réunions externes » avec des clients imaginaires. Ils se retrouvent dans un café près de l’église de San Biagio, jamais le même deux fois de suite dans le mois. Elle commande un thé au tilleul, lui un café serré. Ils ne se tiennent pas la main sur la table, pas dans un lieu public. C’est un théâtre muet, une chorégraphie apprise.

La semaine dernière, elle avait un mot à lui dire. Elle a parlé d’un livre qu’elle venait de cataloguer, un récit de voyage du XIXe siècle sur les cols alpins. Il a écouté le timbre de sa voix, les inflections, la façon dont elle prononçait « vallon » avec une légère hésitation, comme si ce mot-là lui était étranger. Il a bu son café sans le goûter. Le désir, chez lui, ne passe pas par les images. Il passe par le son. Par l’anticipation de jeudi prochain, par le souvenir de la dernière fois où elle a ri, tête penchée en arrière, à l’ombre des arcades.

Ils ne se sont jamais envoyés de messages explicites. Quelques SMS, tout au plus, codés comme des télégrammes : « Le thé est prêt » veut dire qu’elle est disponible ; « La pluie est annoncée » signifie qu’il faut reporter. Ce langage chiffré a quelque chose de délicieusement anachronique, un clin d’œil à ces films des années soixante où les espions échangeaient des phrases convenues dans les halls d’hôtels déserts. Sébastien a vu récemment un documentaire sur la guerre froide, il a songé que leur liaison était un secret défense, non par paranoïa, mais par esthétique.

Et puis, il y a l’après. Le moment qu’il préfère peut-être le plus. Quand ils se quittent sur le parking de la gare, quand elle s’éloigne d’un pas pressé, avec ses cheveux blonds qui frôlent son col. Il reste deux minutes appuyé contre sa voiture, il regarde la poussière sur ses chaussures, la trace laissée par son propre poids sur le gravier. Il ne pense à rien. Il laisse le manque s’installer, cette douceur aigre qui est la matière même de leur histoire. L’attente n’est pas une frustration ; c’est une lampe allumée dans une pièce vide.

Une fois, il a failli la croiser dans un contexte anodin. C’était un samedi, au marché couvert de Bellinzone. Elle était avec les jumeaux. Il était seul, avec son cabas de toile, en train de peser des pommes. Ils se sont regardés une seconde. Une seule. Quelque chose s’est passé, un courant d’air froid entre les étals de fromage et de charcuterie. Elle a souri aux enfants, il a constaté le prix des abricots. Ils ont parlé du prix des fruits avec le marchand. Aucun signe, aucun mot de travers. Cette maîtrise, cette perfection presque musicale de l’évitement, lui a procuré une joie intense. C’était leur œuvre commune, leur sculpture invisible.

Ambiance Bellinzone

Dans son travail, Sébastien a un collègue, Vittorio, qui collectionne les vieux niveaux à bulle. Il les restaure avec un soin maniaque, les aligne sur une étagère de son bureau comme des reliques. Un jour, Vittorio a dit : « La précision, c’est la politesse des choses. » Sébastien a souri, en pensant à ses rendez-vous du jeudi. La politesse de leurs mensonges, la précision de leurs heures, c’était une forme d’élégance que le monde moderne avait perdue. Il ne ressent aucune culpabilité. Pas plus qu’un alpiniste ne se sent coupable d’avoir choisi une voie plus difficile pour atteindre le sommet.

Giulia est une femme remarquable. Il la respecte profondément. Elle a ses propres projets, ses voyages au congrès de littérature ancienne à Naples, ses amies de longue date. Sébastien ne la trompe pas par dépit. Il la trompe comme on ajoute un volume rare à une collection déjà riche : sans que cela n’enlève rien aux autres ouvrages. C’est un secret parallèle, une ligne sur la carte qui ne croise jamais la route principale. Si on lui demandait de renoncer à l’un ou à l’autre, il serait incapable de choisir. La phrase est terrible à écrire, mais c’est sa vérité : il a besoin des deux pour être entier.

Le désir, pour lui, se joue souvent dans ce qu’il ne fait pas. Quand il entre dans le café et qu’il la voit déjà assise, le menton posé sur sa main, il ne l’embrasse pas. Il l’effleure à peine. Il s’assied en face d’elle, il déplie son journal, il lit un titre au hasard pour briser la glace. Cette réserve volée crée une tension délicieuse, comme une corde de violon accordée trop haut. Il sent son parfum, un mélange de bois de santal et de papier ancien qui lui monte à la tête. Il la regarde boire une gorgée de thé, le temps qu’elle repose la tasse, ce bruit liquide qui le ravit.

Jeudi prochain, ils vont peut-être enfin aller à ce petit hôtel de Giubiasco. La décision ne sera pas annoncée. Elle se matérialisera par un regard, par une phrase sur la fatigue, par le bouton du manteau qu’on défait lentement. Sébastien n’y pense pas à l’avance. Il laisse l’événement venir, comme une crue naturelle, sans planifier les berges. Ce qui compte, c’est l’attente. C’est ce jeudi matin, quand il se lève à l’aube, qu’il prépare son café dans un silence religieux, qu’il vérifie deux fois l’heure sur sa montre. C’est cette heure qui précède, trop pleine, trop vide, où chaque geste devient un rite pur.

Il se souvient d’un vieux film français, « Le Feu Follet », qu’il avait vu à la télévision un soir de pluie. Il n’en garde qu’une image : un homme qui marche dans les rues de Paris, seul, et dont la solitude est presque palpable. Sébastien ne se sent pas seul. Jamais. Il portait en lui une présence plus légère que l’air, celle de Lena qu’il n’a pas encore vue. Un amant à Bellinzone n’est jamais réellement seul, car ses pensées sont peuplées de rendez-vous à venir, de mots qu’il n’a pas encore dits.

Hier, il est passé devant la Biblioteca Cantonale. Il faisait ce détour volontairement, sans raison valable, juste pour voir le bâtiment où elle travaille. Il a levé les yeux vers les fenêtres du premier étage. L’une d’elles était entrouverte. Il a cru voir une ombre, une silhouette qui s’éloignait. C’était peut-être elle, peut-être pas. Ce doute, ce flou, est resté en lui toute la journée, brûlant comme une braise sous la cendre.

Ce soir, il est à la maison, dans son bureau. Il écoute le vent siffler dans les arbres du jardin. Giulia est au salon, elle lit un roman de Giorgio Manganelli. Ils échangent quelques phrases, des banalités réconfortantes sur le dîner, sur le gamin qui a eu sa note de maths. Il pense à Lena. Il pense à ce qu’il fera jeudi. Il ouvre un tiroir de son bureau, prend un carnet à couverture noire. Il note une date, une heure, un lieu. Puis il referme le carnet, il efface la poussière sur la table avec le revers de sa main.

Il est cartographe. Il sait que toute carte est une décision. Il a choisi de dessiner une ligne invisible que lui seul peut lire. C’est sa liberté la plus intime, sa manière de respirer sous l’eau. Le secret n’est pas un poids. C’est une plume. Et il la porte avec l’aisance de ceux qui ont appris, à force de patience et de silences, que la vérité d’un homme ne se trouve jamais sur la route principale. Elle est dans les sentiers de traverse, dans les cabanes abandonnées, dans le thé qui refroidit sur la table d’un café vide le temps qu’elle arrive.

Rencontrez des amants discrets près de Bellinzone

Profils authentiques, confidentialité garantie, accès gratuit.

Voir les profils disponibles →

Publications similaires